L ELOQUENCE ET LES SEPT MODES
A l'a oratortire on a substitué le parlage, et, je ne crois pas, hors du prêtre, qu'aucun artiste ait lieu de monter à une tribune, c'est-à-dire à un tremplin d'intérêts aux couleurs nationales, — je ne vise ici que l'expression de la personnalité par la parole.
La faculté de penser n'engendre pas fatalement celle d'exprimer : pour bien parler, il faut pouvoir penser vite, à propos et devant témoins.
« Si je conserve, — dit Harmonide dans Lucien, — à chaque harmonie son caractère spécifique, l'enthousiasme au mode phrygien, le bacl.ique au lydien, la gravité majestueuse au dorien, les grâces à l'ionien, c'est à vos leçons, Timothée, que j'en suis redevable. »
Or ces modes sont applicables au discours. L'impétuosité phrygienne n'a point sa place en nos mœurs ; tout s'y oppose, notre costume d'abord. Aristote qualifie ce genre de terrible et menaçant,
Platon n'admettait que le dorien, Lucien le nomme mode divin ; il régit la métaphysique, et l'idéologie, l'accent majestueux et penseur ; les « vers dorés » rentrent dans cette catégorie et toute pédagogie supérieure.
Le lydien employé pour la première fois aux noces de Niobé, attribué particulièrement au constructeur de Troie, Amphion et à Orphée, semble être le rythme passionnel et affectif, le pathétique tendre, le ton sentimental.
L'ionien correspond à la grâce, même spirituelle : c'est le dire de Marivaux ou de Gomme il vous plaira, la tirade sur la reine Mab, et aussi le concetto.
Le lesbien exprime la magnificence ; en ce mode sont la cour, le règne, la personne de Louis XIV, et l'école vénitienne entière.
Je ne pousserai pas l'archéologie jusqu'à rechercher les parallèles vivantes de Fhypo-Iydien, du myxo-lydien, car j'entends les modes à l'intellectuel. Je soulignerai seulement par des exemples
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ces cinq catégories, ce pentagramme de tonalités morales, Michel-Ange, Dante, Eschyle sont le plus souvent en mode phrygien. Au-dessous d'eux, au plan matériel, viendraient les Puget, les Garavage, les Ribera, le Tintoret parfois.
Tous les philosophes et les théologiens, les artistes de pensée, le Vinci, le Poussin, appartiennent au doricn.
Euripide, Racine, Lamartine, la Vénus de Médicis relèvent du lydien ; Watteau, Prudhon, Corrège, Mozart, sont des ioniens.
Haëndel, Milton, Phidias, Titien : des lesbiens.
En écartant le phrygien pour sa violence, et le dorien pour sa hauteur, il reste trois modes usuels : le langage passionnel ou lydien ; le langage mondain ou ionien ; le langage lesbien ou officiel. Or, l'homme civilisé est celui qui peut moduler les trois intonations différentes d'une même phrase et qui dira parfaitement : « Je vous aime », à une femme ; « je vous aime », à un ami; et, fonctionnaire : « Je vous aime », à ses subordonnés.
Un ministre en ses voyages ne songe pas qu'il devrait être lesbien sur le quai des gares, lydien, dans les toasts et concerts, ionien pendant les liqueurs ; cependant la faculté d'être vif, aimable
ou pompeux semble obligatoire au prestige de la personnalité et à l'économie de toute existence. La profession d'avocat, cette immoralité basée sur le mépris de la loi et des juges, puisque les causes les plus perdues trouvent des défenseurs, n'aurait pas sa raison d'être, pour une certaine caste, si elle savait parler. Une réforme possible serait de substituer le mémoire au plaidoyer déclamé ; les magistrats jugeraient sur des documents écrits. Au lieu de cela, la Cour d'assises ressemble à un théâtre de gros drame ou plutôt à une arène où le caleçon rouge, le procureur, lutte avec le caleçon noir, l'avocat ; le jury prononce, l'enjeu est une tête,
11 a fallu un bien grand mépris des magistrats pour qu'on tempérât leur verdict par l'obtuse sensibilité des jurés qui, susceptibles de s'affoler comme de s'émouvoir, atténueraient un parricide, si Mounet-Sully, un jour, venait déclamer le plaidoyer tait par un écrivain.
Vraiment, là comme à l'église, il faut dédoubler l'effort : il faut un écrivain pour le texte et un comédien pour la récitation.
A la Chambre, au premier aspect de style périodique, les couteaux à papier et les couvercles de pupitre s'opposeraient, de tout leur bruit.
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La parole est l'expression de l'idée et de la Volonté ; elle agit d'autant plus que l'idée est mieux imaginée et la volonté chaleureuse. Démosthène mettait son art dans l'action, c'est-à-dire s'adressait à l'âme et non à l'esprit. Celui qui convainct, magnétise ; par une électrisation subtile, il pénètre son auditeur jusqu'à le déterminer contre ses tendances. L'infériorité de l'éloquence la destine aux foules, et les foules sont bêtes, irrémédiablement, non pas considérées dans leur composition, mais par leur caractère de foule.
Si elles ne sont pas malheureuses et touchantes, elles deviennent odieuses aussitôt, par l'excès animal qu'elles portent à tous leurs mouvements.
Shakespeare l'a exprimé dans Jules César et Coriolan.
L'orateur, idéaliste et mystique, serait celui qui prendrait toutes ses raisons de l'ordre abstrait et providentiel, apportant des preuves d'infini en son discours, et dédaigneux des individus et des faits, développerait les Normes, en action dans sa matière.
Est-ce possible, hors de la chaire catholique ? Il s'agit moins de savoir ce qui convient aux mœurs d'un temps et d'un lieu, que de rechercher en toute chose, ce qui équivaut à l'éternité et à l'infinité*
La mesure d'un être est celle de son horizon mental ; mais la mesure qu'il donne de lui tient dans l'expression. Ridicule devient la pensée subtile, si un accent de terroir la déforme, si un défaut de la langue la bredouille.
Paraître ce qu'on est, demande une grande force d'extériorisation ; paraître ce qu'on voudrait être confine déjà à l'œuvre d'art.
L'être humain, se considérant comme une matière pour l'œuvre d'art, arriverait à d'étonnantes réalisations.
Les arts ont leur date et leur climatérisme que l'entêtement individuel ne dément pas.
L'architecture est morte et l'éloquence aussi. Elle pourrait renaître dans la chaire, cela dépend des directeurs de séminaires ; elle ne paraîtra plus dans les assemblées politiques.
Mais il y aura toujours des êtres de foi qui voudront convaincre, et ceux-ci doivent savoir quelques règles.
La première condition de Quintilien, celle qui manquait àMirabeau, c'étaientles mœursoratoircs. Une chose vaut suivant celui qui l'a dit. L'art de forcer l'attention consiste à contrarier son habitude et l'idée qu'on a donnée de soi précédemment ; l'homme grave qui soudain s'enflamme, celui plein
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de vivacité qui tout à coup se solennise, frappent fortement l'imagination.
On ne saurait évaluer la force d'une affirmation, si on ne la produit dans la forme convenant au milieu. Le Bonaparte, en des congrès à diplomates compassés, avisait une précieuse potiche et la brisait à la moindre contradiction : l'effet nerveux était obtenu sur les assistants; ils cédaient, jugeant le corse indomptable. L'affirmation mondaine présente une bien autre difficulté : l'enthousiasme ou l'exécration ne peuvent guère se produire aujourd'hui, qu'au prix d'un prestige personnel.
A moins de fournir une carrière d'audace et de prosélytisme, il ne faut pas dépenser le crédit d'individualisme qu'on nous fait, ou bien on risque de se perdre.
La qualité du personnage agit plus dans le discours que son art de dire ; l'excellence de ce qu'il dit, vient en tout dernier lieu.
Inconsciemment, le parleur s'étudie plus à frapper son auditoire qu'à se contenter lui-même ou plutôt, une fois, en face du public n'a-t-il pas d'autre moyen de se satisfaire que d'émouvoir non par la vérité, mais n'importe comment.
Notre éducation gréco-latine nous a leurrés sur
l'éloquence ; si on l'envisage esthétiquement, les Bridaine, les Mirabeau étaient de pauvres écrivains, ils ne nous ont laissé que des cadavres de discours.
A considérer l'art oratoire pour ses résultats pratiques, c'est un magnétisme. Convaincre, c'est envoûter.
Un initié ne croira pas que ce soient les mots en bataille qui luttent aux lèvres des adverses parties ; pas plus que, dans un tournoi, ce n'étaient i les lances qui se menaçaient, mais les destinées qui s'affrontaient.
XXVIII. — V éloquence conùdèrèe pratiquement est l'art de fausser la volonté d\in auditoire et de lui imposer la sienne, ce qui s'opère selon les lois magnétiques^ par des projections nerveuses de la personnalité^ sous forme de parole.
Hors des premiers moments, on pourrait avec une voix suppliante et des modulations assorties plaider la culpabilité d'un assassin, et le sauver.
Si Démosthène connaissait les lois de son art, si l'éloquence est l'action, encore et toujours l'action, cessons de la considérer comme une
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'partie des belles-lettres et mettons-la parmi les arts, puisqu'elle participe de la musique et de la sculpture et qu'elle couronne la kaloprosopie et la diction.
A une époque aussi pédagogique que celle-ci, on est surpris, au collège de France, comme à la Sorbonne, du piètre intérêt des professeurs : manquent-ils d'instruction ? non ; ils manquent de personnalité.
Les grandes aventures ont été les médailles à l'effigie d'un, qui était puissant devant le Seigneur, comme Nimrod, dont le terrible profil s'enlève en vigueur sur la nuit des temps. On ne parle pas de Bonaparte orateur, lui qui n'avait pas besoin de parler, le fascinateur d'un peuple, le sorcier aux cent milles grenadiers, ce vieux de la Montagne qui voulait, comme tous les tigres de la jungle unis, et qui, un instant, contraria par le seul poids de son vouloir les Normes de ce monde. Arme empoisonnée, levier de ténèbres, source d'aveuglements, la parole publique et profane n'a laissé derrière elle que des ruines; et les Latins meurent sous le poids des paroles empestées qui vibrèrent comme un souffle de mort, aux lèvres de Luther, de Voltaire, de Jean-Jacques et des avocats de la Convention,
Quel silence majestueux sur le passé oriental ! Ceux qui gouvernaient, recueillis et pensifs, ne nous ont laissé que des dates: leurs idées sont demeurées secrètes ; et la dernière forme de l'honnêteté sera désormais de ne jamais aller au Pnyx, de fuir l'Agora.
Que viendrais-tu dire au désert de la multitude qui demande l'égalité, ô thérapeute impuissant désormais, et qui ne peux plus que penser pour ceux qui déraisonnent, comme le moine prie pour ceux qui se perdent dans la boue mouvante du siècle.