INTRINSÈQUES
La collectivité est irresponsable, qu'elle soit mondaine ou politique : le nombre n'a point de mérite ou de démérite propre. Seuls les egrégores rendront compte à Dieu, egrégore suprême, des agissements d'ici-bas.
L'âme humaine subit des appétences parallèles aux instincts du corps, et il n'est pas vrai que les penchants et les attractions soient mauvais en eux-mêmes, puisqu ils sont conditionnels de la vie, qui est la volonté de Dieu. Lorsqu'une civilisation n'est pas gouvernée par des hommes d'abstraction, il se produit un débordement individualiste des appétences qui n'ont pas été canalisées et endiguées. Qui, parmi les esthètes, n'a gémi devant l'amateur devenu peintre ridicule, devant l'invasion des Amazones dans les beaux-
124 l'art idéalisth et mystique
arts? A partir d'un certain chiffre de rentes, et même sans aucune rente, tout animal latin de l'un ou l'autre sexe est appelé à cultiver ce que la bourgeoisie, en veine de blasphèmes, nomma un jour les arts d'agréments. Où est la donzelle qui ne sabote sa sonate, qui ne piaule sa romance, qui ne salisse son aquarelle? Où est cet homme vertueux et réfléchi qui, ayant des loisirs, n'a pas remplacé la pêche à la ligne par la peinture de paysages, ou qui ne se sert de ses pinceaux barbouilleurs pour pousser les affaires de sa concupiscence?
Où est surtout cet être mâle ou femelle qui, en présence d'une statue ou d'un tableau, saura se taire parce qu'il ignore ?
Les beaux-arts devenus, pour Prudhomme, Homais, Bonhomet, les arts d'agréments, il faut que l'homme, même grossier, porte en lui un vague besoin d'idéal. Les mères françaises, ces fauconnières du mariage, dans leur soin de dresser leurs filles à lever un époux, n'omettent jamais musique, peinture et, quelquefois, sculpture. Déjà Balzac l'avait noté, et l'entraînement se pratique encore de même ; il nous faut voir ici l'expression d'un besoin esthétique chez la gent mariable.
Les superstitions sont les formes ânonnantes de réalités expérimentales ; de même, les usurpations sont l'effort discordant d'un besoin légitime, insatisfait. Dès que l'homme cesse de craindre pour sa conservation, dès qu'il est momentanément relevé du souci matériel, il songe presque inconsciemment à s'accomplir et se crée un souci qu'on pourrait appeler ornemental. Quel est donc le légitime penchant qui pousse l'indigne tout-lemonde à usurper les sacerdotales fonctions de l'artiste véritable, en une singerie sans plaisir pour soi, sans profit pour autrui? Ce penchant aux conséquences si déplorables, un des plus nobles, est le penchant vers la beauté. On a dit l'homme un animal religieux : je le dirai volontiers, un animal esthétique. Sans décider si le sauvage apparaît, être rudiment aire ou bien dégénéré des antiques civilisations, l'homme constaté à l'état de nature, errant, anthropophage, même, présente l'intuition de ce que j'appellerai les arts intrinsèques de l'homme. Prenons le Peau-Rouge, infortuné débris de ce monde Atlante, qui fut grand et plus puissant que le nôtre, prenons le Gomanche, le Sioux, que la cupidité des épiciers américains finit à cette heure d'exterminer, et voyons en lui les caractères des trois sortes de
beautés dont l'homme est susceptible. Nos yeux sont d'ordinaire les premiers affectés par l'être vivant, et ce que nous voyons d'abord c'est l'allure, la démarche, la silhouette, la pose, le geste, l'impression, — et tout cela rentre dans un effet analogue à celle de la statue colorée. La seconde impression que nous pouvons recevoir d'un être vivant est celle de la voix, soit qu'elle chante, soit qu'elle parle. Le timbre, l'intonation, les modulations sont susceptibles de beauté, comme les attitudes et les mouvements.
Enfin, si nous suivons le Peau-Rouge au conseil des Sachems, nous pourrons recevoir de lui une troisième impression, celle de l'éloquence, c'està-dire de la pensée exprimée. Eh bien ! pour satisfaire l'obscur besoin d'une certaine beauté, qui se montre même aux âmes moyennes, et préserver les vases sacrés du grand Art contre les attributions profanatrices, il a jadis suffi de révéler les arts laïques, les arts mondains, afin de préserver les arts sacerdotaux. Seule, la femme garde encore, de nos jours, à l'état de lettre morte, il est vrai, une tradition qui longtemps engloba l'autre sexe. Son intérêt seulement, qui se base sur la concupiscence de l'homme, l'a préservée d'une obscuration complète. Elle a telle-
ment besoin de plaire, que même n'en ayant pas le goût, elle serait forcée aux mêmes soins. Voici où son infériorité éclate : ayant la nécessité pour muse, elle ne s'élève pas jusqu'à comprendre que sa grâce est le miroir où se reflètent également les larves de ce monde et les rayons de l'au-delà, et, servile devant ceux qu'elle éblouit, elle ne leur présente que le reflet de leur néant, augmenté du sien.
La parole peut-elle attaquer avec succès les mœurs d'une décadence? Je sais que la vérité doit être périodiquement révélée, c'est-à-dire présentée sous des formes nouvelles et que décide le caractère du lieu et du moment.
Après la publication de ce livre, on ne fermera pas un piano, ni une boite de couleurs moites.
Considérant l'être humain dans ces trois éléments, corps, âme, esprit, je vais rendre à la vulgarisation les trois arts de la personnalité qui sont : la kaloprosopie, la diction et l'éloquence.
LA KALOPROSOPIE
Si j'envisageais ce que l'être humain peut esthétiser par l'aspect du corps en mouvement, j'appellerais cet art perdu et que je m'efforce de retrouver : la théâtrique. Ce qui fait l'infériorité relative de l'acteur et du chanteur, c'est son rôle de moyen. Il réalise la pensée d'autrui et non la sienne. En outre, la théâtrique comporte la diction, ou déclamation des anciens, et, par conséquent, ce terme engloberait deux manifestations que mon analyse présentement sépare.
On peut concevoir un art prodigieux qui jamais ne fut tenté et dont la Comedia delV Arte nous fournit la caricature : s'il se rencontrait des êtres doués, à la fois, de faculté créatrice et de faculté expressive, s'il y avait des écrivains capa-
LA IvALOPROSOPIE
blés de réaliser scéniquement leurs conceptions, ou des acteurs susceptibles de créer leurs rôles mêmes, comme le musicien fugue instantanément un thème donnée — on verrait alors un spectacle d'un intérêt sans analogue ; mais la pensée qui crée demeure asymptote du moyen qui manifeste, du véhicule qui épand ; et voilà pourquoi les gens du monde, s'ils se connaissaient, n'oseraient plus prétendre à célébrer les rites sacerdotaux, mais s'étudieraient à reproduire les commandements plastiques de l'œuvre d'art, sur eux-mêmes. L'homme de loisir devrait se considérer comme l'acteur de sa propre personnalité ; et, si minime que soit la personne, un mondain trouve à sa portée une sorte de collaboration au plan esthétique. Si on ôtait, par la pensée, les bienséances de la cour de Louis XIV, on aurait aussitôt, au lieu de ces sentiments si discrets, en leur expression, que nous a conservés Racine, les accents brutaux des Mémoires de Saint-Simon. Toutefois qu'on se relâche du cérémonial de sa caste et de son état, on augmente l'ennui causable aux autres. La toilette même de mauvais goût est une sorte de très basse idéalité ; et les femmes subissent des chiiîonnages disconvenants à leur beauté, parce qu'en elles, à l'état confus^
réside cependant un souci de l'extériorité esthétique, souci tellement grave qu'elles n'osent suivre leur intérêt et leur goût, et se soumettent au commun avis, de peur de s'égarer, A-t-on remarqué que l'ancienne magistrature, d'il y a deux siècles, n'avait jamais subi ces invectives grossières, ces lourds souliers volant à la tête du Président, qui émaillent aujourd'hui les séances de justice ? Qu'on interroge les dévots, ils avoueront que, entre deux évoques d'égale vertu, le plus décoratif les édifie davantage. Dans les mœurs égalitaires les différenciations n'étant que momentanées, les fonctions devenues analogues à des séries de représentations, tout Français, qu'il soit chef de l'Etat, de l'armée, ou de l'Université redevient bourgeois, au sortir des cérémonies de son département. Il faut avoir vu à pied, aux Champs-Elysées, sous les regards indifférents, le chef de l'Etat promenant sa digestion d'un air qui s'excuse auprès du passant. Or, c'est précisément l'homme privé qui peut être aujourd'hui l'homme distingué.
On s'étonnera peut-être que, dans ce traité, le discours s'arrête à des questions de mise et de maintien» Quiconque a, comme on dit, un peu de ^monde, connaît deg gens qui m sont point d@9
LA KALOPROSOPIE 131
bêtes, qui valent comme naissance et culture à la fois, dont les revenus dépassent le million et qui, puérilement appliqués dès l'aube devant des jeux de chaussettes, au bout de longues conférences avec leurs tailleurs, aboutissent à être un peu plus mal mis qu'un cocher anglais. La matière intéresse tout le monde, elle vaut d'être didactisée, et, puisque, malgré l'application, si peu y entendent, pourquoi ne pas enseigner sur ce terrain ?
Je sais l'ennui de l'individu qui atïecte une pose, mais les autres, qui affectent une rude simplicité, tournent bien vite au goujat ; et, comme la politesse s'appelle : la forme de la charité applicable aux gens dont on ne peut améliorer ni Tàme ni les repas ; il convient de faire aux circonstances usuelles le bien qu'on peut. Le bien qu'on peut toujours, c'est de s'obliger soi-même à ces restrictions d'humeur, à celte résorption du caractère, sans lesquelles la rencontre d'Alceste devient plus fâcheuse que celle de l'homme au sonnet.
Je ne connais pas le mot qui exprime l'esthétisation de l'homme plastique extériorisée.
On ne saurait assimiler à la mimique la contenance d'un patricien ; et me voilà forcé de créer un nouveau vocable pour une chose très ancienne*
iSâ l'art idéaliste et mystique
XIX. — Le premier des arts de la personnalité est la Kaloprosopie {de xaXoç, beau, et -rtfodomov, personne), c'est-à-dire V embellissement de V aspect humain ou^ mieux, le relief, du caractère moi^al, par les mouvements usuels.
XX. — Il y a quatre sortes d'iiommes : l'homme de Dieu, l'homme d'Idée, l'homme d'Etat, l'homme du Monde.
L'homme de Dieu doit paraître absent, abstrait, quand il passe ou se tait, tout en onction ; en enthousiasme, dès qu'il parle. Un prêtre ne doit pas rire, ni plaisanter d'aucune sorte, ni lire un journal en public, ni témoigner par son attitude qu'il appartient à la société civile, enfin se tenir en ambassadeur d'éternité.
L'homme d'Idée, peut sourire, mais non pas plaisanter : il regarde la vie autour de lui, à condition de la regarder de haut et de toujours donner l'impression, qu'il vise par-delà ce qu'il fait, et qu'il n'est qu'à moitié au présent, hommes et choses.
L'homme d'Etat sera grave, silencieux, et ne sourira pas, le pouvoir, qu'il fait peser sur les libertés et les vies, doit le remplir d'une auguste tristesse, et, médecin du collectif social, il n©
LÀ KALOPROSOPIE l33
saurait manifester aucun sentiment personnel sans s'avouer indigne de son rôle abstrait de justice et d'utilité.
Saint Ignace a promulgué cette doctrine occulte : « Faites les actes de la foi, et la foi viendra. » Je dirai sans crainte :
XXI. — Celui qui réalise Vextèrioritè d'une idée en réalisera Vintériorité, à moins qu'il se démente ; de même, V intériorité peut amener l'adéquate extériorité.
L'Artiste a pour collaborateur son temps.
Aucun artiste, si grand qu'il soit, ne se dégage des formules ambiantes ; elles sont le modèle collectif qui se retrouve en toutes ces œuvres.
Dans l'Art subtil et morne de Burne Jones, de Gustave Moreau, on sent que ces maîtres, n^ayant pu puiser autour d'eux des éléments kaloprosopiques, ont dû voir avec l'esprit et dessiner leurs inventions, sans appui de réalité ; au lieu que les primitifs italiens ne concevaient pas plus noble et gracieuse prestance que celle des hommes de leur temps.
A Haarlem, ôtez par la pensée pourpoints et eurcots, traises et feutres, de ces tableaux corpo-
ratifs où Hais étale sa couleur sans idée ; fracquez, vestonnez, redingotez ces bourgeois pansus, repus, et vous aurez sitôt quelque chose de semblable au Tribunal de commerce de Paris. Esthétisés, ces Hollandais sont supportables : comparez les cérémonies louis-philipiennes d'un Larivière.
La loi de Kaloprosopie est telle :
XXn. — Réaliser en extériorité le caractère qu'on s'attribue.
La robe du juge, le bicorne du gendarme sont des restes de cette doctrine.
On va m'objecter qu'il est des êtres sans caractère et que ceux-ci ne sauraient extérioriser que leur vide ? Et nous voici à la partie difficultueuse de la démonstration ; nous voici venu à l'homme du monde.
XXHL — Parmi les impressions de V œuvre d'art, il en est que la personne humaine peut donner.
Je ne parlerai pas de la beauté de l'œil que l'art n'a jamais pu traduire, car cette beauté se compose de rêve, de désir ou de vision.
LA KALOPROSOPIE 135
XXIV. — La personne vivante a un avantage esthétique sur la statue^ c'est la succession indéfinie des mouvements.
L'Art est immobile, il cristallise pour la durée un seul mouvement : si je dois représenter Tannhaûser d'après l'admirable récit de Rome, je choisirai entre le moment où il arrive aux pieds du Pape, et celui où il tombe foudroyé par l'anathème.
Au contraire, je puis développer en Kaloprosopie toute la gradation d'un sentiment.
Qui n'a vu, certaines fois, une femme élégante donner, pendant un long moment, une série ininterrompue de poses, de gestes, d'expressions charmantes, se déroulant comme la moire changeante d'un même ruban ! Dans les rôles, assez voisins de nos mœurs, des Perdican et autres personnages de Musset, n'y a-t-il pas une grâce mélancolique ? Le cordonnier poète Hans Sachs des Maîtres Chanteurs remplit la pièce, efface Walter et Eva, et cependant il est réel.
Le Cuirassier de Géricault ressemble à un héros, et le général Boulanger ressemblait à un acteur !
N'oublions pas que Talma donnait des leçons de maintien impérial à Bonaparte, que les nouveaux
évêques, si peu esthètes, s'exercent cependant à bénir, au mom ent de leur sace.
XXV. — Il faut vouloir son allure^ la chercher et la maintenir.
Pour rendre ces affirmations pratiques, il faudrait entrer dans un détail extrême, préciser quelle modification Tâge apporte dans une même kaloprosopie, car la plus grande erreur de l'allure est de témoigner contre l'évidence, c'est-à-dire les marques du temps sur l'individu.
Toutefois, Baudelaire, comme le ducd'J. quoi rêvent les jeunes filles, professe la lutte contre la vieillesse. Un des beaux spectacles de la personnalité, que j'ai vu pendant des années et toujours avec un intérêt passionné, c'était l'efîortde Barbey d'Aurevilly, cet Antée de la Beauté féminine, qui, en l'approchant, retrouvait ses forces. Arrivé, morne, roide, ankylosé, l'œil atone, la voix éteinte, dans un salon, rencontrait-il une épaule dont le grain de peau lui plaisait, une nuque où il pût enrouler le serpent de sa concupiscence, on voyait une métamorphose s'opérer, et le rajeunissement se prononcer par degré, jusqu'à des flamboiements d'âme à incendier vingt cœurs, qui
LA KALOPROSOPIK 137
n'eussent pas été les viscères corsetés de poupées élégantes.
Avec quelle grâce, il disait : « Laissez votre regard de jouvence rallumer l'œil d'un vieil aigle qui cherche encore le soleil, de sa paupière alourdie, mais entêtée. »
C'est un devoir de paraître mieux qu'on est, pour la plupart des êtres.
En ce monde de semblances, il faut mentir quand on ne saurait être vrai, qu'au prix de la laideur. Vraiment, si les femmes manifestaient leur niaiserie, leur absence de générosité d'âme, leur mauvais cœur, on les fuirait ; et le monde irait plus mal ; si les magistrats trahissaient leur conscience par leur contenance, les plus grands désordres, les moins répressibles pulluleraient.
Le grand argument du contemporain pour sa défense réside dans la nécessité de ne remuer que la fête et les evant-bras,sous peine de faire éclater le grotesque latent du costume actuel,
XXVL — Toute la beauté plastique est basée sur deux conditions : les proportions et la périphérie du mouvement, laquelle Tiécessite le nu ou la dra.perie.
Les statues de Baudin font rire, tandis qu'une de Mgr Affre, pourrait valoir, par la seule diilérence de vêture.
Au schématisme linéaire, il faut demander les principales règles de la kaloprosopie. Les dictons populaires ou populaciers donnent raison au résultat de l'étude.
L'épithète d'horisontale signifie, en effet, une idée de mollesse, de paresse, de luxure, tandis qjie les verticales correspondent aux idées de devoir, de sévérité, comme en témoigne le dicton : raide comme la justice.
La proportion humaine étant cinq fois moins large que haute, pour l'effet d'idéal, il faudrait que le parti-pris d'élévation prédominât, et, au contraire, augmenter l'impression de largeur pour toutes les idées de contingence et de plaisir. Mais la ligne droite étant une pure abstraction, il n'y a, au point de vue esthétique, que les angles obtus et que les courbes plus ou moins visibles ; encore ne faut-il pas trop presser ces généralités dont les a priori d'imagination peuvent changer le caractère, puisque la concupiscence s'éveille en face des formes acides d'impubères, et que la terreur naît devant le masque arrondi de Néron ou l'obésité d'Henri VIIL
LA KALOPROSOPIE 139
L'esprit des formes, dans le sens où les anciens hermétistes disaient l'esprit des métaux et des simples, est tout à fait différent de leur schématisme scientifique.
Hogartli, ce peintre de laideur qui a écrit sur les proportions, dit la courbe la ligne de la beauté ; or la Résurrection de Lazare de Rembrandt, la MelanchoUa de Durer et le saint François d'Alonzo Cano ne présentent pas de courbes caractérisées. Le mandarin chinois, lui, considère l'obésité comme la conséquence de l'activité spirituelle, aux dépens de la physique.
La courbe s'appelle la ligne du mouvement, car un membre ne saurait se mouvoir sans décrire un segment de cercle. On n'a pas assez envisagé et là réside l'esthétique, la propriété sentimentale des lignes. Pour reprendre les exemples déjà donnés : ce qui peut faire de la courbe l'idée de la beauté, c'est l'opposition nette entre le concave et le convexe. De cette opposition seule résulte la beauté féminine, et nous ne la retrouverons ni chez Néron, ni chez Henri VIII, dont les courbes sont schémaliquement toutes convexes. L'horizontale est la ligne de l'instinct ; elle marque la direction du mouvement chez l'animal ; et la femme initiée, s'il en pouvait être, qui attend
l'amant devrait esthétiquement être dans une posture où cette ligne prédominerait ; au contraire, elle se lève, pour aller au-devant de l'attendu, et retarde l'expression animale de l'homme. A* l'inverse, une femme qui ne veut pas céder arrêtera presque toutes les entreprises, à moins qu'elle n'ait affaire à un goujat, pourvu qu'elle se tienne debout, sans s'appuyer à rien, car, si elle s'appuie, elle rappelle à l'homme sa faiblesse.
Celle qui veut donner Tidée de l'honnêteté doit porter une robe entièrement unie, sans marquer la taille ; ce qui divise le corps engendre la familiarité ; le costume religieux en est la preuve visible.
Je prends mes exemples de la sexualité : le peu d'entendement de l'époque fait que le désir seul est lucide.
Une forme du vêtement qui a, sans doute, été prise comme terme moyen entre la robe honnête et la robe déshonnête, c'est la forme oblique, la forme cloche qui met, au moins, une sorte de dignité jusqu'à la taille. Le chapeau de polichinelle, qui coifla longtemps Henri IV, elle chapeau haut de forme, (jui coille tout le monde aujourd'hui, ne (jcuveut pas être dépassés en laideur ; mais cette laideur semble consciente d'elle-même
LA KALOPROSOPIE 141
et discrète, tandis que, depuis le hennin jusqu'aux cornes, la femme, consciente de son absence de cerveau, n'a jaraBis mis sur sa tête que des choses absurdes...
La remarque serait sans intérêt, si on n'ajoutait pas que ces choses absurdes sont les seules qui lui convienent, parce que, participant de l'oiseau par les mouvements, elle peut modifier TefTet qu'elle produit avec une variété inépuisable.
A-ton remarqué cette habitude mondaine de n'arborer les couleurs vives qu'aux mois de chaleur, et dans le décor de la nature, où elles produisent une criante désharmonie. Là encore, il faut chercher une explication dans un a priori moral. La couleur a une telle importance, que les enfants rachitiques de noble race ont été rendus à la santé par la teinte violette aux vitres d'une serre. La concomité de la villégiature et des vêlements de couleur procède d'une idée de relâche dans la formule mondaine. On remarquera aussi que le jaune, en Occident du moins, est en grand discrédit auprès des femmes et des imbéciles. Cependant, avec des parements et des effilochés noirs, il devrait composer symboliquement les toilettes des Fédora, des Listomères, et correspondre aux destinées de violence ou d'égoïsme.
C'est à tort que le rouge se trouve à la fois sur le cardinal, sur le bourreau et sur le soldat : la vraie couleur hiératique est le violet pour les hommes, et l'orangé pour les femmes. Le vert, étant à l'état dominant dans le règne inférieur de la Nature, ne parait pas une couleur propre à la vêture. Il est bien certain que les hommes du monde sont des sots, puisque leurs seuls visages pouvant avoir forme humaine, ils l'éteignent par l'éclatante blancheur du plastron.
Un Anglais, Semper, divise l'impression plastique de l'homme en trois éléments : le stase ou le piètement ; le mouvement instinctif ; le mouvement affectif. Mais la principale règle de Taspect esthétique, pour l'homme vivant, comme pour la statue, sera la périphérie du mouvement. Le salut qui ne prolonge pas son action dans tout le corps ne produit aucune impression de grâce : et la femme qui serre la main avec aisance a déjà perdu beaucoup de son prestige ; car, ne valant que ce qu'elle s'estime et n'étant estimée que ce qu'elle paraît, tout contact, si minime qu'il soit, prend la signification de faveur, ou bien la banalise. Puisqu'un retour est impossible aux formes décoratives, sans un retour encore plus impossible aux institutions harmoniques, et qu'on ne saurait plus
ÏA KA'LOPROSOPIE 143
être beau, il n'y a plus qu'à être distingué. Dans cette voie, suivant la raison, on rencontrera parfois cette beauté qui résulte de la parfaite adaptation d'une forme à un emploi donné. La botte vaut esthétiquement mieux que le soulier, la cravache que la canne, le feutre que le chapeau dur, et la dentelle que le linge. Pour ceux qui, point trop superficiels, s'efforceront d'appliquer ces avis. une indication les guidera : qu'ils cherchent dans les musées, dans les recueils d'estampe, l'époque et la race auxquels ils se filient le plus, et puis qu'ils décident : leur goût seul dictera, ce que leur audace peut emprunter aux anciennes parures, pour une accommodation actuelle.
Il n'y a, en somme que trois contenances : dominatrice, équivalente à celle de l'interlocuteur, et déférente. Plus un homme est qualifié au-dessus d'un autre, moins sa voix et son geste doivent être durs et nets : dans les rapports entre égaux, il faudrait laïciser l'onction ; quant à l'inférieur on doit le traiter en bonté distante, puisque, l'inférieur étant celui qui ne comprend pas, le ton condescendant changerait sa notion.
En thèse générale, la civilisation est basée sur le plus grand nombre de réticences dont l'homme est capable, et l'art du dandysme se pourrait
définir : la différenciation individuelle obtenue par les procédés les plus généraux.
Il ne faut décourager ni les vers luisants, ni les gens du monde : ils sont, chacun dans leur office, de petits ornements.
Maintenant, pour ceux qui, sans être une entité, ont une demi-perception de l'idéal, ils peuvent ^ chercher à manifester, par l'allure, un caractère.
La femme a trois poses, dans le sens noble du mot : le devoir, l'Egérisme, etl'érotisme.
Pour l'homme, il y a trois effets à produire : l'estime, la déférence, et la sympathie.
Enfin, finissant ce chapitre, où je ne puis qu'indiquer une voie perdue, possible à rouvrir, que l'homme désireux de ne pas augmenter la laideur de ce monde, se reporte en sa recherche, vers les chefs-d'œuvre; et lorsque, malgré la livrée actuelle, il aura conscience dune posture de bas-relief, d'un rythme de statue, d'une expression de tableau, il aura fait à ce moment de la kaloprosopie. Le commandement semble ironique, mais une des conditions de la Beauté, a dit Baudelaire, consiste dans la rareté, et celui qui n'est pas rare, en quelque point, existe-t-il ?
Quoique le regard humain soit le plus beail spectacle de ce monde et l'expression la plus vive de l'âme, la parole qu'on a voulu donner en principal attribut de l'homme apparaît, plus exactement encore que tout autre manifestation, le truchement par lequel l'âme s'extériorise. Les choses que l'on dit ne valent pas seulement en elles-mêmes, elles empruntent de la diction un intérêt, une puissance, et parfois tout leur caractère. Il y a de vilaines, et de belles voix pour parler comme pour chanter ; il en est de sympathiques ou de répulsives, et quiconque a pris plaisir à une causerie de femme, b'est plu à des intonation» et non à d'obtuses pensées. Le dialogue d'amour 8e base entièrement sur l'inten*
tion vocale. « Je te hais, je vous déteste », peuvent signifier éclatamment le contraire de ces mots, et Texclamation : « Je l'aime, oui ! » servir à un cri de haine.
Plus l'émotion s'avive, moins le sens des mots demeure.
Aux conversations des raffinés, la sténographie donnerait de perpétuelles antiphrases, puisque des paroles deviennent affirmatrices par la modulation vocale, tandis que le: « oui », accentué d'une certaine sorte, signifie le: «non)). A-t-on assez remarqué combien le proverbe : « Le ton fait la chanson », se vérifie dans le tous-les-jours de la parole.
Le trait d'esprit dépend de la façon de prononcer et, si la chaire chrétienne de nos jours ne réunit que les fidèles et jamais n'attire ceux qu'elle devrait surtout convertir, c'est que la parole de Dieu se trouve, depuis la mort de Lacordaire, la plus mal dite de toutes.
Oij est l'obligation d'apporter les soins profanes aux matières divines ? Au théâtre, ce temple laïque, l'acteur se montre l'exécutant d'une illustre partition. Les prédicateurs de l'avenir, dressés en une sorte de conservatoire homélélique, réciteront avec des intonations, scéniquement
LA DICTION l4t
apprises, les Carêmes de Massillon, les Avents de Bossuet, les sermons de Fénelon, les Panégyriques de Fléchier.
Tout à l'heure, nous parlerons de l'éloquence proprement dite, des énonciations de pensées ; envisageons d'abord Démosthène, le plus grand orateur de la race oratrice : il n'improvisa jamais. Le discours pour Ctésiphon, aussi bien que les Phiiippiques etlesOlynthiennes, furent composés par un écrivain, mais ils furent prononcés par un déclamateur. A part le discours de Mirabeau sur la banqueroute, qui a une valeur littéraire, toute l'éloquence politique se résout, depuis un siècle, en déclajnation, non pas étudiée, apprise, mais ânonnante, informe. Ceux qui ont entendu Gambetta, se sont rendu compte du caractère sans suite et sans portée de ces improvisations souvent victorieuses d'une résistance parlementaire.
Ayant parfois suivi le Chevalier Adrien Peladan dans les cercles légitimistes du Midi, j'ai pu, quoique très jeune, me rendre compte que le peuple, — incapable de comprendre l'idée la plus contingente, hors quelques mots qui sont, suivant les clans, le Roi, l'Honneur, la Patrie, la République, l'Ouvrier, le Progrès, la Réforme — n'en-
tendait que la voix et ses modulations. En somme, l'orateur républicain ressemble au musicien arabe tympanisant une chambrée, et, du reste, les clubs n'ont jamais vu que des succès d'attitude (Robespierre) et de voix (Danton).
La conversation féminine n'a rien de significatif que les exclamations, les hi ! les oh ! les ah ! et les eh !
Il y a donc, dans le maniement de la voix, un art à la fois instrumental et improvisateur qui décide le plus souvent du résultat sur l'auditeur. Au reste, toujours l'expression du visage se solidarise avec l'intonation, et la scène de M. Jourdain apprenant à prononcer les voyelles pourrait se compliquer instructivement. La qualité et le maniement de la voix sont capables d'ajouter ou de diminuer sensiblement l'eifet d'une parole ou d'un acte. Il existe une façon de parler à qui souffre, soulageante, caressante ; il y a une voix de charité, comme il y a une voix d'amour, comme il y a une voix de commandement, une autre de prière. Cette infériorité où était Jean- Jacques Rousseau, dans ses rapports avec la noblesse, se retrouve chez tout homme d'étude et de silence qui n'a pas cultivé la souplesse de rintonation. Les récitatiis de Gluck et certains de
Wagner peuvent presque cesser d'être du chant et devenir une déclamation rytlimée.
« La musique n'est qu'un mouvement de la voix », a dit Lamennais. Il eût été plus juste de dire que la voix est un mouvement et un instrument de la musique. A vrai dire, la musique comme art comprend surtout l'harmonie ; la mélodie, malgré des règles semblables, une identique technie, mériterait l'épithète du même écrivain qui l'appelle le perfectionnement de la parole.
Je conseille aux auteurs tragiques, de ne pas livrer leur œuvre à la représentation avant de l'avoir parachevée. Ayant eu un admirable acteur dans un rôle, j'éprouvai ensuite la plus grande difficulté à quelques corrections, parce qu'elles déformaient les parfaites intonations associées dans ma mémoire aux mots eux-mêmes.
L'actrice, la plus connue et la plus fêtée qui soit, malgré qu'elle joue, le plus souvent, des inepties, s'est vue attribuer une voix d'or, par l'admiration publique.
Aujourd'hui que Wagner a révélé la double loi du leit motiv et de la mélodie indéfinie, l'auteur tragique peut concevoir un emploi littéraire de la voix que Racine a ignoré. Les procédés du
récitatif se peuvent appliquer à la déclamation, comme la formule psalmodique au récitatif luimême.
Une superficielle objection, qui s'étend à tout l'énoncé précédent, va surgir dans l'attention du lecteur ; il revendiquera la beauté du naturel, l'horreur de l'afFéterie et s'écriera que j 'ouvre ^une école de grimace et de comédie.
Rien de ce qui mérite le nom d'art ne supporte l'épithète de naturel.
Il faut aider, par l'application et l'effort, les dons les plus vifs, les facultés les plus gratuites, Raphaël, certes, était doué ; par quel travail, il a mis ces dons en activité et les a poussés jusqu'à l'excellence.
Ces belles voix qui ont valu à tel maçon la destinée d'un ténor illustre n'ont pas dispensé de beaucoup de vocalises et d'exercices ; la danseuse la plus sylphide se condamne à des exercices effroyables pour un gymnaste ; l'entraînement du violoniste, du pianiste sur un morceau de concert épouvanterait d'autres que des paresseux. Si l'on est peu doué, il faut que l'étude supplée : si on a de vives facultés, il faut encore que l'effort les accomplisse. On apprend à marcher, à parler ; il y a une gymnique de la beauté comme une de
l'hygiène ; après s'être fait des muscles, on doit encore se faire des attitudes ; et, si la grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement, la diction est l'art de parler bellement.
La modulation parlée influe sur les circonstances les plus variées.
La reine Jeanne, entrant dans la prison où gémissait depuis dix-huit mois le prince François des Baux, le délivra, dès qu'il eut parlé, séduite non par des rayons d'équité, mais par les sonorités de sa voix.
En puissance, tout ce qu'on raconte des effets du chant s'applique à la diction. L'abbé Maury, en montrant ses pistolets et s'écriant : « Calotin, oui, voilà mes burettes ! » dut son salut à l'intonation et au geste.
Quiconque a souvent parlé d'amour sait que les fois où on s'applique, modulant les expressions tendres, on donne un grand émoi. Quelle femme, à l'Opéra, n'a souhaité entendre des lèvres de son mari les mêmes exquises inflexions d'amour ? Or la paix du mariage, l'avenir de la famille et celui de la société même dépendent de la façon dont les époux parlent d'amour.
L'incantation antique, qui balbutie encore dans les collèges initiatiques du Maroc, n'était pas autre
chose qu'un art de dire, distant également du parler vulgaire et du chant.
L'intentionnalité de la diction fixe la volonté et l'affirme : ici l'intérêt le plus étroit s'ajoute à l'esthétique. Sur chacune de ces trois faces de l'homme, il y aurait lieu à un traité spécial, traité de la beauté optique ou l'art des apparences humaines ; traité de la Beauté sensible ou l'art de la diction mélodique ; et enfin matière noble par excellence, traité d'élocution esthétique.