‹ L'art idéaliste et mystique, précédé de la réfutation de TaineChapitre 30 sur 46 · DE L IMITATION · texte numérisé non relu

DE L IMITATION

Tout mouvement représente une cessation actuelle de l'unité, puisque le mouvement ne peut être qu'une extériorisation de la substance. La philosophie divise les phénomènes de la vie, en phénomènes proprements dits et en noumènes.

Or la combinaison de ces deux éléments, — l'être intérieur en présence de l'extériorité — est le premier événement à résoudre pour l'artiste. Forcé à chercher hors de lui les éléments expressifs de sa pensée, une compétition a lieu entre sa vision intérieure et sa vue du réel. On pourrait même homologuer la vision intérieure à l'ange, et l'extériorité au diable, en ayant soin de concevoir le démon d'une façon ésotérique, c'est-à-dire d'une façon pieuse et admirative.

La nature n'est ni une ennemie, ni une amie, c'est un ensemble de lois vivantes et de manifestations logiques : et, précisément parce qu'elle évolue d'une sorte invariable, elle possède une force effective, elle dégage un particulier vertige, contre lesquels l'artiste doit réagir. Mais, de même que la femme, qui représente toute la nature sous un petit volume, a pour norme de dissoudre les éléments mâles imparfaits, ainsi la nature représente un élément probatique de la virtualité de Tartiste. Celui que sa palette éblouit et qui s'aveugle de ses couleurs, au lieu de continuer de voir à travers elles sa conception; celui qui s'enivre de la proportion humaine, et ne voit plus, à travers les membres humains, l'âme qu'il leur avait destinée, — ceux-là sont des faibles, et c'est surtout en art que les faibles doivent mourir.

Nahash ? Kundry! double nom de la même torce, double allégorie du même péril, double énigme qu'il faut deviner ! Hélas ! aucun sphinx trucidateur ne garde les avenues qui mènent au Temple de Beauté. Les bêtes chimériques ont été relevées de leur faction auguste ; et dès lors l'homme, épris de sa propre bassesse, aimant mieux renoncer à son rêve qu'à sa vaine gloircj s'est mis, passif et inconscient, sous le rayonne-»

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ment des extériorités ; il a produit des choses qui ne ressemblent qu'aux choses et qu'un ange ne daignerait pas regarder. Nos conceptions sont certaines, permanentes ; elles peuvent concorder aux formules testamentaires des génies, tandis que nos perceptions, subordonnées à notre double diathèse du corps et de l'âme, ne sont souvent que des symptômes de maladivité, de pathologiques fantasmes.

L'artiste a donc à lutter, surtout contre le modèle, et voici comment il doit procéder, qu'il s'agisse de n'importe quel art. Une fois enceint d'une idée, il en cherchera la composition, le mouvement et l'expression par le dessin, fût-il informe. Quand il aura composé entièrement, arrêté la plastique et l'expression, alors seulement il fera venir devant lui le sujet destiné à un rôle de métronome, pour la proportion et Téclairage. Une règle absolue c'est que la tête doit être toujours composée en dehors de tout élément vivant devant soi , de même, les pieds et les mains seront dessinés intentionnellement, avant d'être vérifiés.

Je n'ai jamais vu un seul modèle qui donnât les lignes de style, et comme c'est aux modèles pro^ fessionnels que l'artiste forcément s'adresse, il m

doit pas les voir, avant que ses lignes ne soient fixées. Ainsi armé de son schéma et résolu à n'en pas modifier autre chose que les écarts de proportion et les logiques de modèle, l'artiste s'approchera impunément de la nature, désormais servante de celui qui a su vouloir, hors de ses suggestions. On raconte que les peintres anciens composaient leur Vénus en interrogeant toutes les beautés des femmes d'une ville. Ce conte enfantin calomnie l'artiste grec et, ce qui est plus grave, les mages grecs. En ces temps glorieux, on livrait au méritant les lois traditionnelles de son art, et, par conséquent, on lui enseignait à créer ses formes et non à les copier.

Rien dans la nature n'apparait à l'état esthétique, car la sensation qui résulte d'un site, d'une peau de rousse, est basée dans le premier cas sur l'état d'âme du spectateur et son idiosyncrasie Imaginative, dans le second sur la concupiscence. La copie de ces réalités, ne donnerait pas leur sensation, il faut donc que l'artiste ajoute son imagination à l'un, à l'autre son désir.

L'art est susceptible de recevoir toutes les impressions de la réalité, mais jamais les formes de l'exacte réalité.

Toute l'esthétique oscille entre deux points de

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rendu : l'individu et le type, c'est-à-dire, ce qui se rapproche le plus du collectif sériel et ce qui s'en éloigne davantage. Le type régit tout le domaine inférieur, les êtres rudimentaires et de métier ; l'individu ne commençant qu'à la pensée ne s'applique qu'à des concepts d'au-delà.

Mais je craindrais d'ouvrir une échappatoire aux réalistes, et je dois leur préciser les lois typiques. I Le type est la figure synthétique de tout un collectif sériel ; et, pour signifier une série, il faut dégager la figure de ce qui la date et la localise ; par conséquent, le nu ou la draperie sera la condition typique même pour l'ouvrier, même pour le marin, même pour le soldat.

L'œuvre d'art se compose de l'artiste lui-même soumettant la nature, mais se soumettant à son tour à l'influx divin. Une œuvre, exprimant un pathétisme d'âme, à travers une forme convenante, ne réalise que sous deux espèces le grand destin ternaire de l'œuvre d'art, « Il faut qu'on sente la vie )), disent les uns ; « il faut qu'on sente l'âme y>, disent mieux les autres ; « il faut qu'on sente Dieu, disons-nous ». L'œuvre d'art qui ne suscite pas des pensées afférentes à l'au-delà n'a pas atteint son but, celui de toute chose créée, rendre témoignage à la lumière. Q liconque n'aurait pas encore souscrit à la conception religieuse de l'art tarde trop à rejeter cet enseignement, puisqu'il n'a pu le comprendre. Vraiment, serait-ce la

peine que tant d'efforts s'accomplissent pour distraire un moment l'œil de quelques humains : et ces quelques humains, s'ils sont initiés, savent qu'il est sage de fermer les yeux, quand ils ne trouvent pas une lueur, à travers ce qu'ils regardent.

Le péril de la nature opprimante une fois conjuré, la victoire reste encore incertaine : après l'extériorité naturelle, l'extériorité sociale, destinée elle aussi à dissoudre les faibles, se presse devant l'artiste avec des impériosités intimidantes : « Fais mon portrait, » dit l'époque, « incarne ton temps, rivalise avec la plaque photographique et renonce à ces héros et à ces anges que Courbet déclarait ne pouvoir peindre, parce qu'il ne les avait pas vus. »

Michel-Ange va nous répondre :

« Amour, dis-moi, je t'en prie, si la beauté que je vois est devant mes yeux, ou seulement au fond de mon cœur ; de quelque façon que je la regarde, son aspect est toujours beau. Toi qui me ravis toute paix, réponds : de ma Dame mon ardeur ne demande pas même un soupir.

« Elle est belle comme tu la vois ; mais cette beauté s'accroit lorsque^ passant par les yeux, elle a été jusqu'à l'âme.

« Gage assuré de ma vocation, j'eus en naissant cet amour du Beau qui, dans deux arts, à la fois me guide et m'éclaire. Sachez-le, la Beauté seule élève mon regard, à cette hauteur de pensée où j'œuvre. Laissons les ignares vils ramener aux sens cette beauté qui ravit au ciel la véritable intelligence ; les infimes regards ne montent pas du mortel au divin.

« Mes yeux sont amoureux de tout ce qui est beau, et mon âme aspire au salut ; voilà mon double but. Des suprêmes constellations descend une splendeur qui attire à elle toute espérance ; et la seule espérance, c'est l'amour : un noble cœur ne bat, un noble esprit n'agit, que par la magie d'un beau visage qui l'y convie. »

Ce qui rend le commandement difficile à produire c'est que le xix" est le seul siècle inesthétique de IMiistoire, et qu'il faut faire pour lui une exception de défaveur.

A regarder profondément, le visage humain ne cessa jamais sa signification, et si les têtes belles au repos se raréfient, les têtes expressives foisonnent. Quant à la femme, elle posera encore pour qui saura voir, de nouveaux Botticelli. De l'époque rejetez le décor et le costume ; n'habillez pas, drapez. J'ai vu à Bruges des dévots, les bras

étendus, merveilleux modèles, en changeant la tête et l'habit. Depuis un demi-siècle, on tente de persuadera l'artiste de se restreindre à reproduire l'ambiance. Les journalistes, ces éphémères de l'éphéméride, par un instinct semblable à celui que l'on attribue aux damnés, ont crié à l'homme des Beaux-Arts : « Fais comme nous, fais des croquis, des pochades ; sois le reporter de la couleur et de la bosse » et beaucoup ont cédé à la folle invite.

Il faut vivre et penser hors du temps, dans l'abstrait, et pratiquer l'indifférence à l'égard du milieu.

Par quel mépris de l'artiste a-t-on voulu le ravaler jusqu'au rôle d'historiographe des formes; on lui a dit que ses œuvres seraient plus tard des documents. Ah! le beau laurier que voilà ! Vraiment Phidias et Léonard de Vinci n'ont pas pensé s'abaisser à reproduire les visages grecs et les modes florentines ; ils ont créé selon l'éternelle beauté des formes, qui expriment le Divin. Par quelle aberration, le dessinateur contemporain dépourvu de tout orgueil, sans souci de la dignité de son art, se résout-il à doubler le triste emploi dujournaliste par celui de photographe en couleur.

L'objectif, au reste, défie la concurrence et, si

quelque riche était spirituel, avec des figurants, un costumier et un grand appareil, on ferait les tableaux d'un salon annuel, mieux !

La mysticité, c'est-à-dire le goût de l'inconnu, doit rayonner dans l'œuvre d'art, et non la contemporanéité.

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