‹ L'art idéaliste et mystique, précédé de la réfutation de TaineChapitre 34 sur 46 · DE L ORIGINALITE · texte numérisé non relu

DE L ORIGINALITE

Jusqu'ici nous avons demandé à l'artiste d'obéir aux Normes et de suivre les antiques règles rectrices de la Beauté: venons à lui-même, et aux clauses d'un concordat entre sa personnalité et les canons. L'artiste ressemble à un prisme conscient chez qui le double courant de la vie et de la réflexion se résout en lignes, en formes, en notes. Ce prisme s'appele, selon les vocabulaires, tempérament, caractère d'âme et d'esprit, et mieux, vocation. Quoique l'harmonie soit le point pédagogique à imposer, il y aurait de lillogisme à empêcher l'individu de se développer dans le sens de sa propension. On peut lui imposer une façon de sentir, mais seulement s ir un terrain où il sent ; on convaincra un charnel de l'idéalité di|

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nu ; mais, si on le condamne à des expressions insexuelles, on lui ôte ce moteur, qui génère sa vibration. Donc, que l'homme des beaux-arts s'interroge et, après s'être essayé à la montée abstraite vers la beauté, expression du mystère ; qu'il choisisse, parmi les notions esthétiques, une fiancée, qu'il Tépouse, qu'il la connaisse ; et, s'il garde dans sa passionnalité satisfaite, les canons généraux de son art, le chef-d'œuvre naîtra. Suivant l'analogie, cette mélhode qui éclaire l'inconnu par le connu, le matériel par l'immatériel, persuade du parallélisme synchronique entre les réalités et les entités, entre la substance et les sens, — l'œuvre d'art est le fruit où l'artiste, ce bisexué, s'est fécondé lui-même, sous un influx de la vie ou de l'au-delà.

L'important sera de ne céder ni trop à la tradition, ni trop à la vie ; ou plutôt de faire concomiter les impressions du réel avec les conceptions. On pourrait, d'après le planétarisme, indiquer la voie que souvent l'artiste cherche longtemps, sans se fixer. Ici, il faut emprunter une idée à l'esthète Gary de la Grozc ; le type solaire représente l'unification des six potentialités schématiques ; dans les catégories astrales, il signifie le parfait ; sans égard aux planètes individuelles de Léonard, type

solaire, mais aussi mercurien, et Raphaël, type solaire, mais vénusien, leurs œuvres absolument parfaites signifient bien la Solarlté, parmi la caractéristique des chefs-d'œuvre.

Tous ceux qui emploient les tons cendrés, bleutés, les tons mineurs de la palette, sont des lunariens, comme Proud'hon, tandis que le rouge décèle le marsien chez Rubens et la goujaterie de sa suite. Lorsque la couleur ne concourt pas à l'expression, chez ceux qui voient presque en camaïeu, ce sont des saturniens, comme Michel- Ange, Philippe de Champaigne et, à un degré moindre, Nicolas Poussin. Mercure régit ces autres dont le ton se localise d'habitude, avec une dominante argentée, tel Véronèse. Toute l'école vénitienne réalise l'influence jupitérienne. L'art du xvii"^ siècle, en France, relève de Vénus. On peut, en laissant le type solaire comme l'idéal proposé à tous, synonyme d'œuvre aboutissante, dire qu'il y a six voix de la propension artistique : la lunaire qui comporte la rêverie, la légende, les effets d'angoisse inexpliquée et tout le domaine d'animisme non réalisé, désirs et souvenirs ; la marsienne comprend les violences à la Jules Romain, le pittoresque exagéré de Salvator Rosa, les analogues du Miracle de Saint-Marc de

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Tintoret, et les Delacroix; c'est ici le lieu du peintre passionnel, du dramaliste. La saturnienne est une voie qui conduit aux compositions surchargées, mais puissantes et pensées, à la fresque, particulièrement, et jamais au portrait. La voie mercurienne, la moins caractérisée en soi et la plus souple, opère des transitions aisées entre des points par eux-mêmes réfractaires ; de là, relèvent tous les éléments d'illusions physiques, parfois l'acuité de l'expression, expression d'un intérêt contingent. La voie jupitérienne est celle des pompes, des fêtes, tant sacrées que profanes, dans les grandes dimensions. Lebrun en est le type, comme Haëndel. La voie vénusienne conduit à la grâce, à l'attendrissement ; c'est la matière féminine par excellence, qui rayonne aux Madones de Raphaël, lesquelles sont conçues dans une donnée plus restreinte et terrienne que ses fresques.

Ainsi l'artiste s'interrogera et, suivant le penchant qui lui paraîtra prédominer, il saura quelle qualité développer, prometteuse de fruits.

Au reste, une ascèse n'est jamais qu'une accommodation entre une personnalité et des règles, comme une œuvre n'est aussi que l'harmonie d'une vision avec le procédé qui l'exprime. Contrarier ces penchants serait réduire l'artiste à

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une formule monacale, et le couvent repose sur une renonciation de toute la valeur expansive des êtres qui y entrent : tandis que l'Art n'existe que par l'individu, sauf TArchitecture ; à ce point que toute collaboration est impossible, et qu'il n'y a pas d'exemple de deux auteurs pour un chefd'œuvre. L'équilibre une fois obtenu entre le tempérament de l'artiste et la Norme de l'Art, il s'agit de le préserver des heurts évolutifs. Et comment? sinon en se créant une esthétique, en élaborant un compromis entre soi et les règles ; en précisant d'avance ce qu'on réserve et ce qu'on abandonne, en un mot en trouvant le point par où s'harmoniser avec les convenances traditionnelles. Que nul ne l'oublie, il y a un air de famille entre les chefs d'œuvre, car tous ont été conçus à un moment où leurs auteurs se trouvaient, malgré la différence des temps et des lieux, en des états de surnaturalité analogue.

Par conséquent, l'artiste ne peut que s'anneler à la chaîne d'or qui remonte le cours des âges, et fuguer sur des thèmes de pérennité humaine.

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Agir d'après un motif consciemment élaboré, voilà une moitié de la sagesse définie ; ajoutons que le motif s'accorde au consensus des 'peïiseurs pris dans l'universalité, et nous avons une formule d'éthique.

Or, l'éthique ne se différencie pas de l'esthétique : la façon de vivre est dictée par la façon de sentir, et telle façon de sentir implique rigoureusement telle façon de vivre.

Toutefois, le point commun à tous les créateurs, quelque soit le mode oii ils s'expriment, c'est le goût et la théorie de la solitude, non pas perpétuelle ni farouche, mais subordonnée à son propre vouloir.

Evitant la comparaison de l'abeille qui rapporte

à sa ruche le suc des fleurs, du tigre qui vient manger sa proie assez loin du lieu où il l'a saisie, et de l'aigle emportant vers son aire ce que ses serres puissantes ont étreint ; l'artiste, dans son mouvement nécessaire de convergence à lui-même, doit sortir de la retraite, dès qu'il manque de matière à ^œuvrer et y rentrer aussitôt qu'il a emmagasiné des impressions nouvelles.

La soirée stérile qu'on passe à mal rêver appartient au bal. Quand on est veule et absent de soi-même, il faut se souvenir de l'autrui mondain.

Je ne prétends pas qu'une soirée enrichisse beaucoup l'imagination de l'artiste, mais elle peut l'aérer, le forcer à des remarques profitables et, à tout le moins, lui démontrer le néant du réel et la nécessité du salut par le rêve.

L'exagération qui éclate dans la vie des saints serait f meste au simple fidèle ; l'exagération coutumière aux maîtres compromettrait l'élève. Quel plus difficile et désobéi commandement que la modération dans le phénomène d'enthousiasme. L'art demande à ses adeptes de ne pas cesser la raison même en leur extase. Aucune violence ne se maintient, et on calculera l'extinction d'un mouvement, d'après sa vivacité ; or, le grand œuvre d© i'artiste entraine tout l'avenir, et il doit marcher

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tin pas de continuité, un pas possible à l'habitude. Le dernier des êtres contient la force d'un élan ; il faut une grande vocation, pour une simple habitude idéale.

La Régularité dans l'intermittence, formule un peu étonnante à première vue, par le développement, se plausibilisera.

Il faut que les oppositions se succèdent chez l'artiste : à une période de travail une de relative dissipation succède, et proportionnelle s'il se peut; maintenant, la précision du nombre de jours applicable à l'un ou l'autre, me semble illusoire.

Se créer des habitudes de pensée, de travail, les rompre le moins possible, devenir coutumier de l'idéalité et régulier de l'eftort : tel le levier qui accomplit une vocation ou même la détermine.

Sauf pour l'artiste monumental, architecte, sculpteur ou peintre, l'homme des statuettes et des tableaux de chevalet peut dédaigner les médailles et les exhibitions officielles.

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