DE LA VOLONTÉ ESTHÉTIQUE 2S
jugé nécessaire, pour amener la personnalité humaine au point d'abstraction en Dieu ; et je ne sais pas d'argument plus décisif pour convaincre l'artiste des conditions de son particulier salut que de lui présenter, comme j'ai fait, une sorte de nimbe rapprochant, sur l'outre-mer de l'éternité, le génie et le saint. Si vraiment il se considérait en thaumaturge (et il peut le devenir) et s'il assimilait la réussite de son effort au miracle (et il le doit), — si enfin il croyait que Dieu donne une âme éternelle aux formes parfaites, quelle apparence qu'il préférât des suffrages arrachés par les goujateries de touche ou les effets de trompe-l'œil ?
Actuellement ouest la milice de l'Eglise ? Quels sont les Templiers dispersant de leurs épées consacrées les attaques contre Rome ? Quelle apologétique répond aux blasphèmes? Ce ne sont pas les oints du Seigneur privés de talent et sans chaleur, qui soutiennent devant le siècle le prestige croulant de la civilisation chrétienne ? En face de l'élite intellectuelle ce sont les génies de la fresque, de Giotto à Michel-Ange, les génies de la voix, Palestrina et Vittoria, les génies de l'architecture et de la sculpture ogivales qui sont toute l'armée du Pape éternel. Ainsi la gloire de
2oS l'art idéaliste et mystique
l'Eglise ne brille plus que d'un prestige d'art ancien qui lui conquiert encore des ànies, car le miracle de Parsifal. à Bayreuth. dépasse ceux que produisent Lourdes et Paray. Wagner est un Père de l'Eglise esthétique, et. par la vertu de ses oraisons, c'est-à-dire de ses œuvres, on a vu le Saint-Esprit !
DE L EROTIQUE
La seule forme poétique compréhensible à tous les hommes c'est l'amour ; et dans l'amour ils sentent surtout la concupiscence. En face de l'œuvre d'art ils se comporteront comme vis-à-vis de la réalité : il n'y a donc pas à ciabauder contre la nudité puisqu'elle constitue le truchement, qui permet au commun de soupçonner la beauté.
Quand Alexandre donna Campaspe à Apelles, ce n'était pas une munificence de royal libertin, mais l'acte réfléchi d'un prince qui aimait la beauté plus que la réalité.
Quand M. de Bullow abandonna sa femme à Wagner, il imita Alexandre, il préféra la retrou-
ver dans les partitions du maître que de la conserver matériellement et tellement moindre.
L'Art mérite, comme le mariage, l'épithète singulière et profonde de remedium concupiscentiœ ; l'esthète ne demande plus à la femme la proportion, le style et la beauté, pas plus que le lettré ne lui demande la poésie. D'une sorte radicale, l'Art transfigure plusieurs des appétences h maines et les dissuade de se réaliser : il simplifie la vie, il l'unifie, en l'élevant au-dessus des contingences. L'artiste tient le milieu entre le laïc et le religieux : être mi-parti qui pèche comme le premier, mais qui prie comme l'autre.
A moins de s'élever jusqu'à la forme angélique, jusqu'à l'androgyne, comment produire la beauté des corps, sans toucher sexuellement aux formes féminines.
Les femmes, d'elles-mêmes, ne comprennent pas les Beaux-Arts ; l'artiste œuvrant ne sent pas bien l'extériorité masculine. Comment méconnaître cette unanimité de l'Art, symbolisant les plus viriles conceptions par la forme féminine. Une allégorie sera toujours une femme, Victoire de Samothrace, Heui'es du Guide, Géométrie de Mantegna. Dans la voie que les plus grands génies ont suivie, voyons toujours la plus forte
DE l'Erotique 261
présomption de vérité ; et, s'ils ont attribué à la figure allégorique la plastique de la femme, trouvons-en une meilleure raison que leur propre désir.
La dominante psychologique de la femme consiste dans un indéBni musical, susceptible de devenir n'importe quoi ; tandis que l'homme présente un caractère défini et sculptural, au figuré. Donc, la plastique féminine se prête mieux à la volonté expressive de l'artiste. Dans la vie, une femme ne reste pas ce qu'elle était, quand elle a rencontré un amant ; elle devient plus ou moins identique à celui qu'elle aime. Ici la réalité nous guide et éclaire l'adaptation esthétique.
Quant au rayonnement charnel qui se dégage de la femme reproduite, doit on le voir à travers l'épeurement moraliste et religieux : là encore chacun s'est enivré de son penchant et, si Don Juan méconnaît FAmour, la Casuistique méconnaît aussi la volupté.
En présence d'une force constitutive de l'être humain, la sagesse canalise, endigue, approprie, utilise et ne maudit pas.
Toutefois, le tableau ou la statue qui arracherait au charretier ce cri animal, dont M™'" Récamier fut si fière et chatouillée, serait une mauvaise œuvre.
Souvenons-nous qu'une figure, comme une personne, se compose virtuellement d'un corps sans doute, mais d'une àme et d'idée; et que l'idée doit timbrer l'âme et déborder sa haute significacation sur celle toute instinctive du corps.
L'œuvre d'art ne doit pas éveiller le désir, au sens instinctif, mais solliciter l'imagination, et c'est le cas de toutes les anciennes représentations.
Joseph de Maistre a discuté longuement sur ce fait qu'une moinesse, en son froc à plis droits, réalise autant d'art que la Vénus au bain, et nous n'en disconviendrons pas. Mais plusieurs qui sentent la Vénus, ne sentent point la nonne; et il ne faut pas excommunier les gens sur leur tempérament, on doit les juger sur le résultat de leur vouloir.
Quels sont ceux qui ont été corrompus par les statues et les tableaux ?
DE LARISTIE
Dans Comment o?i devient Artiste} dH employé une image qui, reproduite ici, fera bien entendre la triplicité des éléments esthétiques et les conditions de leur unité dans le chef-d'œuvre.
« On peut se figurer l'être humain comme un double coffret enfermant un diamant, La première enveloppe est opaque, le corps ; il transmet à la seconde les heurts, les secousses, non pas la lumière, la seconde est translucide, si la buée organique ud'obstrue pas. »
Le problème du chef-d'œuvre consiste à ce que la Beauté spirituelle transparaisse à travers l'expression ou âme et s'extériorise sur les formes corporelles.
Or, plus la forme est subordonnée à l'expression, plus la beauté s'intensifie et devient subtile jusqu'à laisser paraître la pensée même. Le diamant esprit rayonne dans sa double monture animique et animale.
Chez la plupart des artistes l'œil et la main seuls sont en mouvement !
Chez l'artiste véritable, la beauté formelle n'est qu'un repoussé de la beauté sentimentale, ellemême substantification de la beauté intellective.
Si j'écrivais une métaphysique de la beauté, je dirais que, même obtenue sous les trois rapports plastique, expressif et conceptif, elle ne se réalise totalement que par l'unification, que j'appelerai au-delà pour les profanes et approximatif du divin pour les initiés.
Si la beauté paraît à la fois le but et l'essence de l'art, elle n'est que le moyen d'une essence supérieure, le Verbe ; et, après l'obtention unitaire de la triple qualité, il faut poursuivre encore le point de divinité.
Tel l'aboutissement parabolique du véritable chef-d'œuvre ; en même temps que les yeux se réjouissent, que l'àme s'émeut, que l'entendement conçoit, il y a un phénomène englobant à produire, et me servant d'une expression musicale : la réso-
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lution de cet accord à trois incidentes doit être sur un relatif d'au-delà.
La Beauté, aux yeux de l'initié, s'appelle la forme du mystère ; et toute œuvre insusceptible par son sujet de faire ressentir l'inquiétante et salutaire impression de l'inconnu d'en haut, n'est qu'une œuvre de luxueux métier. La science dédie ses palmes à ceux qui démontrent une loi du phénoménisme ; l'art n'offre ses palmes qu'à celui qui réalise un des aspects possibles de l'Essence incréée. Je propose ce critère précis : aucune forme ne doit être réalisée qui disconvient à la manifestation d'un ange ; et, revenant à ce passage du Bereschit où l'on voit la série spirituelle inventer la série humaine, je donnerai hardiment à l'instar de Baudelaire comme diapason d'œuvre, qu'il faut concevoir des figures
Dont les formes et les couleurs Gagnent le suffrage des Anges.
Le plus grand préjudice, que la théorie idéaliste et mystique puisse subir,réside dans les inorthodoxies d'exécution. On a pu voir d'habiles paresseux copier des Epinaleries religieuses sous prétexte de spiritualité. Au contraire, plus une œ.uvre prétend à rendre l'au-delà, plus elle doit
être accomplie dans ses conditions techniques; de même que renonciation des vérités exige la parole limpide, la plus réfléchie. A-t-on assez remarqué que, littérairement, l'expression des idées supporte mal les couleurs de l'image, exigeant l'emploi des formules les plus consenties, afin de ne pas mettre une obscurité de lexique sur un thème difficile à percevoir par son essence. Il faut distinguer cette impression grossière d'audelà qu'on produit avec des éléments hallucinatoires, et la véritable version de l'invisible qui doit toujours se concrétiser en des formes sereines, telles que les Grecs le conçurent. La Joconde, le Précurseur ont un calme physique, transportable aux bas-reliefs, si l'on fermait leurs yeux, si Ton éteignait la signification des bouches. Sans conseiller l'usage du timbre-poste idéal et cette vue poncive du corps humain qui infériorise la plupart des belles œuvres de Gustave Moreau, on doit prendre le type corporel à la Grèce, mais étudier la tête exclusivement chez les génies de la Renaissance. Ainsi la figure réalisera à la fois le type sériel par l'eurythmie des membres et l'individualisme par la subtilité de la tète.
Je voudrais surtout être pratique et j'insisterai sur un des secrets de la matière : c'est l'expression
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des yeux qui déterminera le mouvement d'une figure et, littéralement, le mouvement de la figure doit être la dispersion périphérique de l'expression du regard. Par l'excellence de cette qualité, Léonard est Léonard.