AU SALON CARRÉ
Le Sueur, Bassan, n'ont pas le droit d'être représentés dans une sélection, par le peu d'importance de toute leur œuvré.
D'autre part^ il y a mauvais choix dans les Poussin,' le Saint-Michel de Raphaël, le portrait au chapeau de Rembrandt, le paysage de Lorrain^ le Tintoret.
Une troisième faute, celle-là beaucoup plus grave, c'est d'avoir admis la Femme hydropique. Quel idéal peut ressortir de cette scène : un médecin examinant des urines? Et le sous-off en conquête deMetzu, et l'autre sous-off de Terburg, et le maître d'école d'Ostade, en quoi ces œuvres expriment-elles la recherche de Dieu qui est la fin de l'art ? Quelle beauté concrétisent-elles ?
En 1903, le Salon Carré prétendait au caractère de sélection. Aujourd'hui il a conservé les Guide, les Carrache, les Jouvenet, un Poussin pour le remplissage décoratif et à une hauteur qui ne permet guère de les voir.
Léonard n'a que la Joconde et la Sainte-Anne ; Raphaël la Madone de François I^^la belleJ ardinière, le Castiylione^ le Saint Michel ; Corrège VAntrope et le Mariage mystique ; Titien, la Mise au tombeau^ le Christ à la colonne^ François I"^ V Somme au gant^ la Maîtresse 4tt
208 l'art idéaliste et i^tstique
Titien. De Giorgion le Concert. Un Tintoret ordinaire, un çx-Francia. A part le Poussin hors de vue, le Diogène quasi invisible tellement il a noirci...
Ce choix inexplicable désoriente le visiteur qui voudrait trouver là une seconde Tribune, le Saint des Saints de la peinture.
Là filUSIQUE OU GTNÉTIQUE DE LA 6BAUTÉ
En catégorisation de perceptibilité, si tous les arts s'adressent en leur essence à Tentendement, c'est par les yeux que nous éprouvons leur action. Michel-Ange presque aveugle promenait ses mains sur le torse du Vatican, et percevait ainsi la beauté de ce marbre^ en vertu d'une loi hyperphysique.
La sensibilité à Tétat normal se localise dans certains organes qui deviennent récepteurs d'une série phénoménale particulière ; mais, dans Tétat somnambulique qui est le modèle des unifications nerveuses, la sensation retrouve son caractère essentiel de faculté périphérique.
De même que Ton fait voir, avec des mots, les formes les plus subtiles, de même le monde sensible peut être perçu par l'imag^ination. Toutefois
210 l'art idéaustb bt iitstique
le dessin et ses succédanés, architecture, sculpture et peinture, ressortissent de la perception optique. Seule, parmi les arts de Beauté, la musique agit sur nous à Tétat périphérique: c'est, avec la théàtrique, le seul qui soit basé sur le mouvement ; les autres sont immobiles. La musique est le moyen de faire naître, selon une volonté expressive et des règles, une succession d'ondes sonores. Dans la peinture, la vibration colorée demeure fixe, l'harmonie est un procédé latent qui ne se manifeste pas, hors de circonstances matériellement évocatrices ; voilà pourquoi ce chapitre s'isole des autres arts, qui tous sont basés sur le maintien d'une expression une fois trouvée.
La Joconde répète depuis deux siècles la pensée de Léonard à ceux qui s'en approchent et, à part l'alchimie du temps sur ses couleurs, elle dit toujours les mêmes choses aux êtres d'une compréhension semblable; sa tonalité a pu baisser en mineur, son rythme continue malgré les chimifications des vernis. Au contraire, pour ressentir l'impression des derniers quatuors, quatre instrumentistes préparent une sorte de résurrection d'âme musicale. L'harmonie est la Belle qui dort en sa beauté et qu'il faut éveiller par le baiser d'une interprétation analogue à son
MUSIQUE OU CTNÉTIQUB D£ Lk BIAUTÉ 211
essence. Non seulement une sonate de Bœthoven exige un bon instrument et un virtuose; mais encore la qualité d'âme de Texécutant, qui se traduit en formule nerveuse, influera sur l'impression de l'auditeur. C'est donc Tart qui exige les conditions matérielles les plus spéciales : en revanche il permet à l'exécutant de collaborer en quelque sorte à l'audition. Un jour, on demandait à Léonard de Vinci qu'elle était la hiérarchie des beaux-arts, et il répondit : a Ce qui les classe, c'est le degré de matérialité expressive. > Il donnait ainsi la première place au dessin, cette écriture par les formes ; il plaçait la peinture immédiatement après,parce que dans la sculpture l'impression agit sensiblement plus matérielle sur la rétine par la ronde-bosse, même si elle n'est pas polychrome. Il ne pensait certainement pas, en son classement, à l'architecture qui, bien que matérielle par ses masses, représente cependant le plus grand effort de l'idéalisation ; en elle, la quantité disparaît, si l'on envisage que la formule architectonique, au lieu de concrétiser un principe individuel, comme la statue et le tableau, elle réalise l'aspiration d'un peuple, d'une race, d'un cycle. Certainement il songeait à la musique, lui qui improvisait sur les instruments qu'il avait
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fabriqués, et il concluait, comme nous, qu'elle est le mode le plus matériel delà réalisation de Beauté* L'opinion générale et superficielle attribue, au chant comme à l'harmonie, le plus haut caractère d'au-delà, parce que l'opinion se forme d'impressions et non de raisonnements. Gomme la musique produit des états nerveux analogues aux phénomènes passionnels, c'est la vivacité de la sensation qui a décidé de la formule. Pour le métaphysicien, cette intensité montre que l'art des sons, attaquant la faculté périphérique et produisant chez l'auditeur Jes diathèses de pathologie morale, se révèle comme l'art substantiel, non seulement en ses moyens, mais en son action.
XXXIV. — Au point de vue occulte, la musique est le cynètisme esthétique, V èlectrisation animiqv£ et peut-être la forme artistique de la volupté.
Il y a trois catégories musicales, la musique proprement dite, c'est-à-dire cette partie des œuvres de chambre de Mozart, de Haydn et de Mendelssohn qui caressent la sensibilité sans l'ébranler. Ensuite vient la musique émotionnelle, telle que Chopin, Schumann et même partie des
BinSIQUE on GTNÉTIQUE DE lA BEAUTÉ 2(13
sonates de Beethoven et les derniers (jfuatuors. Enfin, il y a la musique dramatique où le compositeur s'est astreint à soumettre son art aux
conditions expressives d'un poème.
Or, plusieurs, qui souscriront aux théories idéalistes quant aux arts du dessin, cesseront de les appliquer à l'harmonie. Ceux même qui repousseront la théorie par laquelle Rubens serait un grand artiste, alors qu'il ne vaut qu'en peintre, « ce qui est bien différent et bien au-dessous d'un grand artiste, » supporteront de piètres Hummeleries; ceux mêmes, méprisant les dessertes de Chardin et les bodegomes de Weenix, salueront inconsciemment des variations faites pour mettre en valeur un instrument. Ils écouteront, patients,, les concertos de Vieutemps et autres vanités.
XXXV. — Une théorie esthétique n'est vala^ hle^ que si les règles abstraites s'appliquent à tous les arts y car la beauté étant la loi absolue de tous les modes qui la réalisent ^ il faut que sa définition et ses catégories se retrouvent exac-tement parallèles en tous les arts.
L'homme de Médan, synthétise la bas^e animalité ; je le cite devant la catégorie qu'on ne peut
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soupçonner d'imagination, la seule dont le bon sens soit garanti par l'acceptation de tous, je demande ce que donnerait,en symphonie, la transcription musicale du a Ventre de Paris», et comment le Largo de la fromagerie se comporterait? Le sculpteur qui aurait pris au sérieux le thème de Médan, qu'aurait-il fait? Des hautes casquettes, des battoirs, des ivrognes, dans ce domaine de réternella jeunesse, dans cet art d'apothéose ? Celui qui, sûr d'être écouté, lance une formule sans avoir prévu, en sa conscience, son effet sur autrui est un malfaiteur d'un ordre imprévu par la loi des hommes, mais qui sollicite au lendemain de la mort Tépée fulgurante des Anges. Si, dans un livre qui prêche le plus beau style, je puis me permettre une image un peu vive et familière, je ne puis voir l'arrivée de Renan dans l'au-delà sans me figurer un mouvement des Anges où leurs pieds cnémidés d'or s'agitent et ne piétinent pas. Je prie que Ton juge les systèmes à ce critère : une formule de la Beauté doit s'appliquer à toutes ses manifestations.
Quelles que soient les rencontres heureuses et Fart de la xontexture, la musique pour la musi* que, est-elle une inférieure formule ? Liszt abonde de maures pianistiques sans signification ; et de
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même qu'une œuvre d'art s'élève selon la rigueur de sa composition, l'œuvre musicale gagne à exprimer des thèmes précis d'affectivité. Notre époque, sur les autres terrains, continue d'une sorte imparfaite les splendeurs précédentes ; elle aura vu l'apogée de l'harmonie. Sans méconnaître ni ce sommet de Fart vocal, Palestrina, ni les fresques de Haëndel, ni Sébastien Bach, le logicien qui a produit le plaisir esthétique, par l'infaillibilité de sa science, la musique jette son cri suprême du choral de la Neuvième au finale de Parsifal.
Malgré Balzac, malgré Fabre d'Olivet, Lacuria, Eliphas, Delacroix, Berlioz, Gœthe, Byron, Chateaubriand, Lamartine, Musset, César Franck, et tant d'autres immortels, le xix« siècle s'appellera le siècle de Wagner, car cet homme prodigieux, réalisant à la fois et l'art dramatique et l'art musical, doublement créateur, a trouvé et prouvé par ses chefs-d'œuvre, qu'il existe un art confluentiel de tous les arts, le drame lyrique.
Cette fin de siècle lui devra des gratitudes profondes ; son clair génie, traditionnel en même temps qu'audacieux, a séché et chassé la bom accumulée par le réalisme; et, si les jeunes respi*^ rent maintenant un souffle noble et pur, o*est
âl6 ii^ ART li)ÂAUâT£ Éï BCTSTtOÔâ
Titan de Bayreuth qu'il faut rondre grâces. A rinteHèctualitë qui gisait^ enlisée sous Taccumulâtion niaise de l'art pour l'art et les jurons de l'ouvrier réaliste, Wagner apporta le feu purificateur de l'idéal éiernellement vivant. Mais, semblable à Michel-Ange qui épuisa le statuaire en lui faisant rendre des accents surhumains, Wagner a limité, par la colossalité de son génie, l'horizon musical pour un siècle au nioiiis.
XXXVL — Lorsque paraît un des grands génies humains^ il se dégage de son œuvre une formule dominatrice^ qui subjugue et stérilise les individualités moindres qui le suivent^ et cette formule^ émanation conquérante de riûdividualitéj s'appelle un poncif.
Cependant, après la mort de Raphaël^ Jules Romain montra à Mantoue, au palais du T, en sa Gigantomachie^ qu'il y a un salut pour les minores d'un mouvement d'art ; il consiste à développer exclusivement une des trois grandes inspirations. Jules Romain sut se jeter dans l'intensité et y atteignit une puissance différente de celle de Raphaël dont le génie résulte du très ^rand nombre de qualités égales èntire elles.
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ktJâlOtTË ou GTNÂllQÙE DE tk BÈAlTrÉ 2i?
Sauf les timbres înstrumentaux,dont quelquesuns sont nerveusement associés avec des catégories imaginât! ves, tels que le cor anglais, le hautbois, les cymbales, la musique n'est pas imitative. Comparez Torage de la Pastorale aux orages de Berlioz: le premier exprime Tétat d'âme des paysans pendant la tourmente ; l'autre Teut exprimer le phénomène.
XXXVIII. — Toute imitation (ïun bruit naturel est une erreur en micsîque.
Elle ne doit pas décrire, comme le suppose M. Saint-Saëns qui ne comprenant rien aux poèmes de Wagner, s'avoue incapable de penser autrement que par Toreille. Esthétiquement, l'art musical se définirait ainsi :
XXXVIII. — L' évocation musicale est la titanscription esthétique (Tun état d'âme collectif ou individuel^ par les sons.
Cet art ne peut exprimer que l'impression humsdne d'un lieu, d'un fait, et jamais, ni ce lieu, ni ce fait. Malheureusement, comme )a musique est ubo voïupfé, en eette matière la critique apparatt la plus iMlaMée» le\ qui tant
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juste en toute autre questioa, ici s'égare. On entend rarement dire qu'une musique soit laide, sauf par des techniciens ; le public parisien qui ne perçoit que le chatouillis de l'art, supporte que Sigurd alterne avec la Walkyrie, et préfère la Cavalleria Rusticana à la Flûte Enchantée. Veut-on une preuve de l'inconscience d'êtres ordinairement conscients? Qui a entendu un confesseur interdire Tristan et Yseult, ou quelle pénitente s'accuser de l'avoir joué? A-tron appliqué l'épithète immorale à une autre partition que celle où les paroles parlaient d'amour ! Et le couvent des Oiseaux n'admettrait-il pas n'importe quelle musique, pourvu que ce soit une réduction, piano seul ! Cependant un art aussi physique, aussi substantiel d'action, aussi influent sur l'état nerveux, devrait supporter les mêmes épilhètes que les autres. Le public n'a pas vu l'obscénité de Tentr'acte symphonique d'Esclarmonde, non plus que la mysticité de Lohengrin, et je ne doute pas que l'archevêque de Paris laisserait polluer les échos de Notre-Dame par le Stabat de Rossini, tandisqu'il considérera le récit du Graal^ comme une œuvre profane.
En cette matière, l'esthétique est encore plus flottante que sur les arts du dessin.
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Avant les chanteurs de Saint-Gervais, qui connaissait Vittoria et maintenant quH est connu où l'exécute-t-on, où est-on en état de l'exécuter. Paris n'a pas le chœur d'une véritable polyphonie vocale.