‹ L'art idéaliste et mystique: précédéde la réfutation de TaineChapitre 25 sur 48 · L'ART MYSTIQUE · texte numérisé non relu

L'ART MYSTIQUE

Le thème de Fart idéaliste exposé, il reste à préciser le second terme de la formule.

La mystique, au sens ordinaire, désigne une littérature spéciale, exclusivement consacrée à la contemplation de Dieu.

L'artiste mystique aurait pour archétype Fra Angelico, et en outre les sujets religieux seuls seraient susceptibles de mysticité. Il importe de repousser cette erreur^ a<ussi déplorable que la démarcation arbitraire entre le génie sacré et profane, entre les gentils et les juifs.

Chaque fois que Tœuvre d'art donne une impression plus complexe et plus profonde que la réalité, il y a expression mystique, c'est-à-dire que Toeavre d'art tient, par xjuelque points an mystère,

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Nous disons qu'une forêt au crépuscule a du mystère, parce qu'elle veille encore et qu'elle est déjà dans l'ombre.

Le mystère de la nature c'est la vie invisible : les murmures de la forêt, dans Siegfried.

Mais le mystère des choses ne sert qu'à orchestrer le mystère de l'âme : et c'est ici que le portrait qui tient tant de place dans les collections prendra sa justification.

Il y a du mystère dans la tête d'Ântonello de Messine, au Louvre, comme dans certaines figures de Greuze. Je choisis ces exemples pour contredire plus fortement la routine, qui ne donne Fépithète mystique qu'à des têtes extasiées et d'expression religieuse.

Le condottiere a une tête de mystère. Gomment un homme a-t-il jamais enfermé cette implacabilité de tigre ? Que ce petit tableau soit le mieux peint de tout notre musée, ce n'est pas douteux ; qu'il soit le plus mystérieux peut-être, cela demande de la réflexion. Nous avons beaucoup de visages de paradis, d'hommes tournant à l'ange : quelle autre figure mêle l'instinct du félin à la pensée humaine et juxtapose ainsi, en un même être, l'esprit de la jungle et l'esprit de la civilisation ?

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Pour Greuze il a su rendre adorablement le mystère de la aubilité.

Le mystère est en tout, et celui qui le perce est un myste.

Quoi. Greuze, un myste ! Véritablement.

Les Terburg, les Metzu, les Dow et les Ostade, magots sans aucune signification, sont à reléguer bien loin des murs où l'œil humain doit s'émouvoir : ce sont des miroirs qui, au lieu de réverbérer l'au-delà, reflètent la bassesse terrestre. La religion a réagi contre les joies de Tinstinct, gourmandise, paillardise ; mais elle n*a pas préconisé les joies pures de l'esprit.

Celui qui transpose en clef intellectuelle son goût du plaisir, s'il ne devient pas saint, du moins reste noble, élevé et prêt pour un chemin de Damas.

Quel homme vivrait sans passions ? mais il les peut choisir et différemment satisfaire. Un grand fornicateur revient de Bayreuth continent, pour plusieurs mois.

L'idéalité véritable ne ment pas sur le fond de la nature humaine. D'assez piètres appétences se débattent en nous : les satisfaire avilit, les nier donne naissance à d'autres désordres, les sublimer nous sauve,

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L'Art, ne serai t^il pas, dans le dessein providentiel, la forme pure de la volupté? Evidente pour la musique, cette assertion se vérifie en sexualité ; la contemplation des têtes de Léonard détourne de regarder celle des passantes.

J'ai cru voir dans l'émotion esthétique un équivalent lumineux et haussé des émois passionnels: et, à une certaine altitude d'impression, l'art détourne du péché. Si on crée en soi la perceptivité harmonique, on ne supporte plus aisément le désordre, que la vie nous apporte sous les formes passionnelles, et où se rejette avidement vers l'émotion pure et calme du livre, du dessin, de la statue, de la sonate.

Les théories de la perfectibilité, élaborées par des natures au plus haut point de religiosités devaient, excessives en leurs rayonnantes sphères, commander le plus haut idéal et surtout le plus général. Mais les besoins étant des guides sûrs du devoir, soit qu'il faille les refouler, soit qu'on cède à les satisfaire, nous enseignent à ne pas nier la propension sérielle, même si nous la détestons.

Eh bien ! l'art correspond à une sophistication noble de l'instinct: esthétiser c'est encore purifier, et ici le salut s'opère, en même temps que l'être s'accomplit.

Un redoutable écueil se dresse où butent beaucoup qui prirent la voie artistique ; au premier plaisir, il s'arrêtèrent, et ici le premier plaisir ^ s'appelle l'œuvre inférieure.

Ah ! croit-on sentir la noble volupté en regar- "^ dant la Tour Eiffel, le Sacré-Cœur de Montmartre,

'" la Madeleine, ou bien les panoramas, les crêpons?

^> La première loi de cette ascèse veut que nous

^ nous forcions au plaisir de Bach, de Raphaël^ de

^^ ' Racine. Ce sont des œuvres de touche, des eaux ^ , probatiques : même en art tout plaisir commence ^ . par un devoir, c'est-à-dire toute approche de la ^ Beauté nécessite un acte de volonté .

La plupart vont à Tattirance : les uns, éblouis ^ , d'un ton fou de chiffon oriental ; les autres, ^ ; amusés de déformation correspondante à leur !> I difformité morale.

s Si la Joconde et le Précurseur, ces figures

1 pentaculaires de la théorie que je propose, pou'-

tt vaient s'expliquer eux-mêmes et montrer la voie

r qu'ils réalisent, elles parleraient ainsi :

a Je sais tout >, dirait Monna Lisa : «je suis sereine et sans désir : cependant ma mission réside à distribuer du désir, car mon énigme fomente et développe tous ceux qui me regardent : je suis le gracieux pentacle du Vinci, je manifeste

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son âme, qui ne se fixa jamaîs,parce qu'elle voyait trop haut et trop profond. Je suis celle qui n'aime pas, parce que je suis celle qui pense; seule temme de Tart qui, quoique belle, n'attire pas le baiser, je n'ai rien à donner à la passion ; mais, si l'intelligence m'approche, elle se mirera dans le prisme de mon expression, comme dans ur miroir multicolore, et j'aiderai quelques-uns i prendre conscience d'eux-^mêmes ; et ceux-là qu recevront de moi le baiser de l'esprit pourron dire que je les aime, selon la volonté du Vinci qui me créa pour montrer qu'il y a une conçu piscence de l'esprit, car c'est mon expression q? me fait aimer, elle qui nie aimer, sinon de pensée. »

Le Verbe du Précurseur, plus mystériei encore, s'exprimerait ainsi partiellement : « M( geste incite et mon sourire défie, et je suis Jeai Ne t'étonne pas : mon geste dit la vérité à toi et mon sourire la dit à quelques-uns ; j'agis pc la masse, je souris pour le petit nombre ; com je suis androgyne de formes, je suis double pensée, positif et impérieux, exotériquemei passif et doux pour les élus.

« Mon doigt élevé montre le ciel ; j'annonce nécessité du salut ; le plissement de ma bon

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révèle que le salut n'est pas toujours la douleur. Ce que tu vois dans mes yeux, c'est la volupté des esprits ; je sais que le mal est transitoire comme la douleur, et que le bien, comme la joie, seuls sont éternels. Les imbéciles traduiront ma moue singulière par le scepticisme, cette ignorance, et je sais : je suis le plus savant des saints ; ma main ordonne de croire et mes lèvres incitent à comprendre. Celui qui se laissera séduire par ma grâce possédera unjour ce sourire des Khérubs éternellement ravis de la connaissance divine. Les hommes ont besoin de craindre ; mais, moi, plus près de Dieu, je souris de cette crainte, parce que j'aime, que j'aime indéfectiblement, et que cet amour m'unit à lui ; le ciel sourit, le ciel est gai, le ciel est la volupté sainte : je révèle le salut par la beauté, tel que le conçut Léonard de Vinci, archange, maître des formes, au séjour éternel. Je suis l'Annonciateur de la Mystique de beauté, de la Mystique d'art. »

Oui, c'est bien une mystique, que l'admiration constante, que le rite enthousiaste de l'esthète ! Mais il la faut d'abord présenter d'une sorte atténuée et perceptible.

Ceux qui reconnaissent la sainte mission de l'art doivent détester le aacrilège et la profanation

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comme un fidèle chrétien ; et, au tieu de cela, les prétendus esthètes se livrent à d'ingrates impiétés et s'enorgueillissent de leurs profanations .

Que dire de celui qui, croyant à l'Eucharistie, oserait consacrer, quoiquesimple laïc; et cependant, ces amateurs, qui osent dessiner, sculpter et peindre, ne sont esthétiquement que des profanateurs.

La Beauté serait donc cette religion déri$oire où le moindre fidèle officierait sans vocation, sans initiation, sans étude, où les dévotis seraient tous prêtres, de droit ; et le dogme, la fantaisie de chacun ?

Je voudrais détourner les velléités artistiques des mondains sur eux-mêmes, les rendre à leur r6le d'élégants et en débarrasser le grand art.

A côté de l'artiste, il y a place pour l'Ariste, comme à côté du prêtre pour le dévot.

Ahl qu'ils m'étonnent ceux qui abandonnent les joies de l'admiration pour s'essayer aux avortements inéluctables! La même rage qui met à tous un bulletin de vote à la main, y adjoint un pinceau ou un ébauchoir î Est-ce que l'égalité va s'établir entre le collectionneur ^t l'artiste, entre le croûtonnier de paysage et le vrai peintre ? Et ce que le xvn® siècle appela l'honnête homme, est-ce donc disparu ?

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Jadis les vers seuls subissaient la manie des seigneurs, on rimait et c'était tout; on g&che de la toile et de la glaise aujourd'hui, et une Rothschild, je ne sais plus laquelle (il en est une qui a démoli la maison de Balzac), expose un torchon orné d'un citron ou d'un couteau.

Sarah Bemhardt sculpte, peint, grave, c'est-àdire montre sous trois espèces son mépris de l'art. Jusqu'ici le métier menaçait le Beau, maintenant le chic survient et achève de perdre l'heure esthétique*

Etrange fin de siècle où tout le monde parle qui n'a rien à dire ; où le pédagogue ne sait pas ; où chacun propre à tout, du moins se croyant tel, apporte son personnel fumier sur les terrains sacrés ; moment d'une inconscience vraiment fantastique où, toute hiérarchie détruite, quiconque a du loisir se rue aux arts d'agrément, devenus des entreprises de vanité.

Ceux d'un mauvais estomac remplacent le cercle par l'atelier, et ils peignent avec le même état d'âme qu'ils appliqueraient au baccarat.

La noble fonction de diacre, de servant aux côtés du génie, nul ne la comprend, car la faculté admirative disparait d'une civilisation où tout le monde prétend à être admiré.

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N'est-ce pas curieux de voir à la boutonnière de l'éditeur la même prétendue distinction qui rougeoie à l'habit des auteurs?

Que signifie donc la mascarade française, et comme dit Figaro : « Qui trompe-t-on ici ? »

Hélas ! personne. Mensonge réciproque et consenti entre des amours-propres également impérieux et qui se saluent autant qu'ils se méprisent. La comédie du mérite intellectuel se jouera avec un sérieux croissant jusqu'à la consommation politique de la race, qui ne tardera pas.

Il faut donc préparer aux Barbares, un art qui les éduque et les élève, car ces fils d'Attila, devenus ingénieurs, gardent encore dans leurs nerfs redoutables, la féroce puissance de la horde originelle ; et le proconsul en France aura la main plus lourde et brutale que son successeur à cinquante ans d'intervalle, le mandarin chinois, le jaune des antiques déluges humains.

Si tous les lettrés s'entêtent à écrire et tous les esthètes à peindre, et tous les mélomanes à musiquer, que deviendra rÂrt,rabaissé au rang de sport, et l'artiste entouré de confrères ridicules, mais occupant la place à laquelle il a droit.

Les femmes n'entendront pas raison : abandonnées par une race de moins en moins amoureuse,

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esseulées, inoccupées, elles comblent le vide de leur cœur, par de l'écriture où de Taquarclle. Ah ! qu'il vaudrait mieux qu'elles péchassent: elles n'offenseraient pas ainsi le Saint-Esprit, sous la forme sacro-sainte du Verbe de la Beauté.

Cette effroyable décadence provient de l'inconscience de ceux qui enseignent et de ceux qui écrivent. Au lieu de maintenir l'Art, sur les sommets^ hors de portée des mains désœuvrées, ils ont applaudi aux audaces du mondain usurpant sur l'artiste.

Rétablissons l'antique barrière qui, jusqu'à ce jour, sépara Toisif qui s'amuse, de l'artiste qui œuvre.

Revenir à la conception sacerdotale de l'art, c'est le sauver. Y reviendra-t-on ? Ceux même qui auraient le plus vif intérêt à ce mouvement de l'opinion, n'y aideront pas, parce qu'une telle conception oblige à valoir autrement qu'ils ne valent, à œuvrer contradictoirementàleur habitude.

Toutefois, une civilisation qui a un tel passé ne saurait pourrir tout à fait et sans exception ; le désistement de l'aristocratie nécessite la formation d'une caste nouvelle ; et sur quoi la baser, sinon sur l'intellectualité et sur l'œuvre ? La vulgarité, la libre pensée, réalisme et matérialisme sont

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