LES MONUMENTS PRIMITIFS
E. Cartailhac, la France préhistorique, Paris, 1889, in-8°, — Fergusson, les Monuments mégalithiques de tous pays, traduction frangaise de Vabbé Hamard. Paris, 1880, in-8°.— R. Sewel, Archeological Survey of Southern India, Madras, 1882. — Major Charteris Macpherson, Memorials of Service, Londres, 1865. — Matériaux pour Vhistoire de Vyhomme, passim, etc., etc.—R. Sewel, Quelques points d’archéol. de l’ Inde mérid., Paris, 1897, in-8°.
Bien qwils ne rentrent pas dans le domaine absolu de Vart, les monuments mégalithiques de l’Inde méritent d’appeler l’attention, car leur examen méthodique
permet d’expliquer bien des particularités essentielles-
‘des constructions religieuses. Quand nous disons
moniiments mégalithiques, nous employonsune expression figurée, car beaucoup de ces édicules sont extrémement réduits dans leurs proportions jusqu’a devenir de pures indications théoriques. Mais, quelles que soient leurs dimensions, ces ceuvres défient toute évaluation chronologique certaine, il en est pour elles comme de ces excavations rudimentaires pratiquées dans les rochers et qui ne présentent aucune sculpture dont le style pourrait servir d’indice & Varchéologue. Et d’ailleurs, comme l’a dit avec beaucoup de justesse Gustave Le Bon: « Juger des origines de l’architecture d’une époque par des travaux si élémentaires, serait vouloir deviner celles d’une grande ville moderne par les cabanes que peuvent se construire des bergers dans les montagnes'. »
Il est d’autant plus impossible de fournir une donnée archéologique sur ces édicules, qu’en bien des régions de l’Inde, aujourd’hui encore, on voit des populations dresser des pierres ou des dolmens, en signe de cultes traditionnels ou d’événements mémorables. Et la maniere dont ces peuplades primitives s’y prennent pour déplacer d’énormes blocs de rochers, pour les équarrir, apporte de précieux renseignements sur les procédés, qui n’ont sans doute point beaucoup changé a travers le temps. Dans les monts des Khassias et en d’autres districts, les indigénes arrivent 4 dresser des mégalithes sans d’autres moyens que la force des bras de nombreux travailleurs, quelques rouleaux de bois et un emploi judicieux du levier. Quand ils ont
1, G, Le Bon, les Civilisations de Inde, p. 482.
choisi une grande nappe horizontale de trapp, ils s’occupent d’en détacher un bloc. « Pour fendre la pierre, ils allument de grands feux a la surface; puis,sur la pierre devenue incandescente, ils versent de eau
fraiche dans des rigoles tracées a Pavance, et ils déter-
minent par 1a des fentes réguliéres'. » Le morceau
de pierre est ensuite détaché au moyen de coins forcés
dans ces fissures, Et dans les régions oa l’on peut se
procurer de la poudre ou de la dynamite, on donne
méme quelques coups de mine. Le bloc est placé sur
des troncs d’arbres, a l’aide de leviers, et peut dés lors
progresser sur ces rouleaux : « Ceux-ci sont reliés
entre eux par des bambous assez gros, croisés eux- mémes par des bambous plus petits, et ces piéces,
réguli¢rement entre-croisées, forment une claie gigan-. tesque. Trois ou quatre cents hommes, unissant leurs
efforts, peuvent ainsi soulever la pierre et la porter a
travers le pays. Ils peuvent, en deux ou trois heures,
la transporter 4 quatre mille pieds de distance dans la
montagne.
« En arrivant au lieu désigné pour l’emplacement du monument, continue M. A. Lewis, on creuse un trou de quelques pieds de profondeur en regard, et audessus duquel ils emménent une des extrémités du monolithe. Alors les hommes; tirant a eux la claie au moyen de cables nombreux, la mettent droite comme
1. M. Berthelot, la Chimie au moyen dge, I, p. 371 (Paris, 1898, in-4°). L’illustre chimiste parle de cette pratique au cours de la lumineuse explication qu’il fournit de Pusage, fait par Hannibal, du vinaigre pour attaquer les rochers, lors de son: passage des Alpes.
une échelle, contre laquelle reste la pierre, dressée, elle aussi, de cette maniére, jusqu’a ce qu’elle puisse glisser dans le trou et prendre son équilibre.
« Ce systéme est fort ingénieux, mais extreémement simple. Il est & croire que les constructeurs de nos monuments en pierre brute, de l'Europe, devaient Vemployer,-surtout dans les cas ou il est prouvé que les blocs utilisés n’appartenaient pas aux roches du pays, et viennent de quelque gisement plus ou moins éloigné!. »
Ainsi sont érigés ces monolithes dont les plus nombreux se trouvent dans les montagnes des Khassias, a la bouche méridionale du Brahmapoutre. Dressés sur le bord des chemins, au milieu des villages méme, ou sur le sommet d’une montagne, ils sont destinés « a perpétuer la mémoire d'un personnage depuis longtemps décédé, dont l’esprit veille a la prospérité de ses descendants, de sa famille ou de son clan? ». :
Mais ces bornes commémoratives, dont certaines dépassent quinze pieds de haut, ne sont pas sans comporter d'autres pierres accessoires. Prés d’elles, on en voit qui sont disposées en forme de bancs, et c’est ce qu’on nomme les bancs funéraires*, édicules carrés et clos, ou ronds, véritables kists, ou sont logés des pots en terre qui contiennent les cendres des morts. Et ces
1. A. Lewis, Construction des monuments mégalithiques dans Inde, communication d’aprés M. C.-E. Grey (Matériaux pour l'histoire de Vhomme, 1876, p. 85).
9, Emile Cartailhac, la France préhistorique, p. 185 (Bibliothéque scientif. internat., Paris, 1889).
3. Matériaux, id., ibid., p. 33, Mégalithes des Khassias, par C.-B, Clarke. i
kists accompagnent d’autres grossiers monuments, qui sont des bichers de funérailles. C’est que les Khassias onteu, de tout temps, l’habitude de braler leurs morts. Mais, pendant trois mois de l’année, les pluies torren-
tielles ininterrompues empéchent d’employer les ba-—
chers, qui ne s’enflammeraient point. Aussi, tout étre humain qui meurt durant les pluies est-il conservé dans un tronc d’arbre creusé, ot il attend, enduit de miel, le retour de la saison séche. Vienne celle-ci, le cadavre est solennellement réduit en cendres, qui sont soigneusement recueillies dans un pot en terre vernissée, pot quiest inclus dans un kist rond ou carré, clos par un couvercle de pierre sur lequel les gens du village s’asseyent pendant les réunions publiques. Cette facon utilitaire de tirer parti des tombeaux n’enléve rien au respect que chacun ressent pour ses morts. Les pierres levées ont une signification commé morative et votive. Fergusson nous apprend que, lorsqu’un Khassia tombe malade ou se croit menacé de quelque calamité, il invoque un ancétre ou un parent mort et le prie de l’assister dans la circonstance. I] ne manque pas de lui promettre, en récompense de son intervention, qu’il érigera un monument, en ex-voto. Si la maladie disparait, si le malheur s’éloigne, le Khassia remplit son voeu, et le bloc de rocher est dressé. Mais, bientdt, d’autres individus, encore qu’étrangers 4 ce mort propitiatoire, lui adressent de semblables priéres, et, s’ils se voient exaucés, font ériger, aleur tour, des menhirs autour de la pierre principale. « C’est ainsi qu’il arrive parfois qu’une personne, homme ou femme, qui n’avait rien de remarquable
pendant sa vie, peut avoir un grand nombre de monuments élevés en son honneur’. »
On remarquera que ces monolithes ne sont pas toujours absolument frustes. Souvent arrive-t-il que la pierre du milieu porte une sorte de chapiteau sculpté qui s’arrondit en forme de turban, et c’est 14 le premier degré d’ornementation de ces constructions primitives qui sont quelquefois composées de deux, trois ou cing pierres accolées ensemble’.
Un autre type de monument mégalithique, qui a été observé chez les Khassias, est le dolmen ou table de pierre montée sur des piliers. On pense que ces dolmens servent comme lieu de réunion. Le major Austen a mesuré un de ces dolmens, qui avait prés de dix métres de long sur trois de large et trente centimetres d’épaisseur, et un poids de vingt-trois tonnes. Celuici reposait sur le sol, d’autres ont pour pieds des piliers monolithes massifs. De méme que pour les pierres levées, les Khassias font aujourd’hui, comme avant, des dolmens de ces dimensions.
Les montagnes des Khassias ne sont pas les seules régions de l’Inde ow l’on rencontre des monuments mégalithiques. La péninsule méridionale posséde ses maisons des Moris, ou maisons des Nains, réparties par groupes plus ou moins importants dans le Dekkan, le Malabar, les monts des Nilghiris, la province de Sorapoor, et en bien d’autres points. Ce sont des chambres
1. Fergusson, les Monuments mégalith:ques, p. 490. — Schlagintweit, Rusland, 1870, n° 23, p. 550.— Asiatic Researches, XVII, p- 502.