COLONNE PEINTE DU GRAND TEMPLE DE N I K K O
(D'après une aquarelle de M. Josiah Conder.)
L'ARCHITECTURE
caractère; les corniches, de rinceaux et de volutes, légèrement indiqués ou grassement refouillés suivant la place qu'elles occupent; les plafonds, en bois naturel, sont sculptés de caissons magnifiques. Partout la vie, l'animation, l'imprévu, la richesse du décor, s'assouplissant sous la maîtrise du ciseau, jaillissant dans la sève, dans
GRANDE SALLE DU TRIBUNAL, AU PALAIS DU GOSHO, A KIOTO (XVIIe SIECLE) (D'après une aquarelle de M. Josiah Conder. )
la force d'un dessin généreux; nulle part la surcharge ou l'enflure. Le manque de mesure, la lourdeur ou la gaucherie ne sont jamais à craindre avec ces admirables artistes du xvne siècle. Chaque organe respecte sa fonction, et au besoin l'accentue; le décor s'y subordonne avec un tact dont on ne trouverait l'équivalent que dans les œuvres de la Grèce ou des beaux temps de notre art ogival; les supports restent des supports, les points d'appui con-
servent leur caractère de résistance; les détails surabondants, l'excès des parties riches, sont réservés aux panneaux, aux cloisons et aux remplissages. Partout l'esprit est satisfait par la logique décorative de cette merveilleuse menuiserie.
Ajoutez à cela les chaudes harmonies des bois de pin patines par le temps, des bronzes oxydés par la pluie, des ors amortis, des tons puissants des laques, des rehauts de couleurs avivant doucement les sculptures et marquant les lignes.
M. Dresser1, en sa qualité d'architecte, a le premier essayé une description un peu précise du temple de Nikkô. Il avoue, en commençant, qu'en présence de tant de détails dont chacun mériterait, eu égard à sa perfection, une étude à part, la plume lui tombe des mains; à chaque pas il s'arrête découragé.
« Pour construire le sanctuaire du grand temple, dit de son côté M. Guimet dans ses Promenades japonaises, on a fait dans la montagne une immense entaille rectangulaire. On a soutenu les terrains par trois énormes murs pélasgiques avec de grands blocs irréguliers. Et, tout en haut de ces murailles, se dresse la forêt colossale.
« Le spectateur a donc la triple impression du temple doré, de la hauteur des murailles qui dominent la cime des toits et de la hauteur des arbres noirs trois fois séculaires, qui s'élancent dans le bleu du ciel. »
Les dessins et aquarelles de M. Conder, les photographies et quelques gravures permettent de se faire une idée assez exacte de la splendeur du tableau.
La richesse des temples bouddhiques, même des plus beaux comme ceux de Tshiôin et Nishi Ongouandji, à Kioto, est bien plus tapageuse, et la polychromie plus violente; l'effet extérieur est peutêtre plus saisissant à distance, mais l'abus des dorures, des pein-
i. Ouvrage précité, Japan, its architecture, etc., p. 198 à 21 1.
L'ARCHITECTURE
tures vives, des vernis et des laques rouges et noirs, qui enveloppent jusqu'aux colonnes, fatigue assez vite; la forme ressentie, l'amplitude excessive des toits rappelle la Chine. A Nikkô, au contraire, l'art se montre essentiellement japonais; les influences qui prédominent dans l'ornementation sont celles de l'Inde et même de la Perse : c'est l'apothéose du style shinto. Le grand