ARMOIRIES DES TAÏKO
(Fleur de kiri.)
LA SCULPTURE
de la pierre n'est qu'accidentel; les monuments de pierre, en dehors de quelques idoles bouddhiques placées dans les jardins des temples, sont fort rares. La nature de cette matière, au Japon, se prête mal aux travaux de la sculpture; le marbre y est inconnu. Quant au bois, son emploi a certainement précédé celui du métal. Quelquesunes des œuvres, dont le caractère archaïque est le plus accusé, sont en bois.
Ce que nous en connaissons par les photographies indique un art où le réalisme sévère des formes est annobli par l'idéalisme le plus délicat.
Le docteur Anderson, dans le premier fascicule de son grand ouvrage {The pictorial Arts of Japan), a reproduit une figure d'enfant en prière (vn' siècle), qui révèle à un degré rare la connaissance du dessin et le sentiment de la grâce.
En effet, dès le milieu du vii« siècle, l'empereur Kôto-
VASli SAasA.NltE CONSERVÉ AU TEMPLE DE HORIOUJI.
kou faisait couler en bronze des statues de Bouddha. Le temple de Horiouji,- à Nara, renferme dans son trésor diverses antiquités de bronze qui remontent à cette époque reculée. On y voit, entre autres pièces du plus rare intérêt, une aiguière de bronze, de forme élégante, décorée sur la panse de chevaux ailés, ayant la figure du Pégase antique. M. de Longpérier a consacré une notice à ce précieux monument*. Il n'hésite pas à y reconnaître une aiguière persane du temps des Sassanides, ce qui lui assigne une date antérieure au vu'' siècle. Un autre vase, de forme cylindrique, paraît être d'origine grecque. La présence d'objets de même style et de même provenance, dans le trésor des Mikados, à Nara, est un indice de plus que les sources profondes de Part japonais sont d'une nature complexe, et que les influences indo-européennes et même persanes y entrent pour une part au moins aussi grande que celles de la Chine.
Le même temple de Horiouji renferme une image en bois du fils de Shiotokou-Daïshi, sculptée par ce grand personnage lui-même, qui serait la plus ancienne sculpture, de date certaine, conservée au Japon. On y voit encore d'autres figures en bois d'une très haute antiquité. Elles ont des yeux peints. M. Reed les compare aux célèbres statues, de même matière, découvertes par Mariette, en Egypte, et conservées au Musée de Boulaq. L'étude de ces monuments, qui n'a encore été entreprise par aucun Européen, jetterait à coup sûr une vive lumière sur les origines de l'art japonais.
I. Œuvres, publiées par M. Schlumberger, t. I*', p. 3oi à ^06.
'TATUE COLOSSALE DE B O U B D H A.
(Bronze de la collection Cernufclii.)
I4(î L'ART JAPONAIS.
Il y a, du reste, au Japon, pour tout ce qui touche à l'histoire de Part et de la civilisation, des mines d'une richesse incomparable qui n^ont même pas été effleurées. Le trésor impérial de Nara est du nombre. Formé par les empereurs du viii'= siècle, alors que Nara était la capitale de l'empire, il est resté intact et tel qu'il se trouvait au moment de la translation de leur résidence à Kioto. L'inventaire qui en fut dressé à la tinduviiF siècle est une preuve des soins dont il a été constamment entouré et du peu de pertes qu'il a subies pendant cette longue durée de mille ans. Il occupe encore le bâtiment ou il avait été placé originairement; cette construction, que j'ai signalée dans le précédent chapitre comme un des types les plus purs de la primitive architecture shintoïste, devait être restaurée au commencement de chaque cycle. Un rescrit impérial ordonnait d'en conserver religieusement toutes les dispositions.
Le témoignage de la puissance des empereurs de Nara apparaît non seulement dans ses temples, mais encore et surtout dans son colossal Bouddha de bronze. Cette œuvre de sculpture est sans contredit l'une des plus surprenantes qui existent au monde. C'est la plus grande statue qui ait été coulée en bronze. L'empereur Shioumoun, dont le nom est lié à tous les grands travaux d'art de cette époque, la fit exécuter peu de temps après l'arrivée de deux prêtres bouddhiques de grand renom, qui venaient, l'un de l'Inde méridionale, et i'autre de Siam. C'est sur leurs indications que paraît avoir été conçu le plan de la figure. Elle fut fondue à Sitaraki, province d'Oumi, en l'année /Sg de notre ère, quinzième du règne de Shioumoun, avec le produi>
d'une quête faite dans tout Tempire. Le premier or venait d'être découvert dans le Moutsou; la tradition pre'tend qu'une certaine quantité en fut mêlée à Talliage et servit à en dorer la surface. Le précieux métal apparaît, du reste, dans la patine, et l'analyse de l'alliage en révèle la présence dans des proportions assez notables, un demi pour mille environ, ce qui, étant donné le poids de la statue, représente deux à trois cents kilogrammes d'or.
Le colosse fut fondu en plusieurs morceaux. Il ne fut transporté à Nara qu'en l'année 745. On le dressa en soudant les morceaux au moyen d'un système ingénieux de tenons intérieurs; puis on bâtit, en 753, pour le recevoir un grand temple qui prit le nom de temple du Daibouts (temple du grand Bouddha). La netteté et la beauté du travail indiquent à quel degré de perfection était déjà parvenu l'art du fondeur. Cette merveille existe encore aujourd'hui à peu près intacte. La tête seule, endommagée par un tremblement de terre en 855, puis par un incendie, a été refaite au xvii* siècle.
Le dieu est assis sur la fleur symbolique du lotus; il semble abîmé dans la contemplation de l'absolu; sa main droite est ouverte et levée, la gauche étendue et appuyée sur le genou, la paume en dehors. Les plis tombants de la robe sont d'une ampleur et d'une souplesse qui rappellent la Grèce ; la construction du corps, par grandes masses, est d'une magnifique ordonnance; le dessin, d'une correction sévère; le geste, qui est presque un bénissement, exprime le détachement des choses humaines, l'oubli de tout ce qui peut troubler le calme de l'âme. La sérénité d'une insondable rêverie,
(Collection de l'auteur.)
tsô L'ART JAPONAIS.
une majesté surhumaine revêtent toute la figure d'une inexprimable grandeur. Plus encore que la taille matérielle, ce caractère de force concentrée et de tranquillité trappe Pimagination des visiteurs.
En même temps qu'elle est la plus vénérable par la date, cette représentation de Bouddha est la plus belle qui existe. La tête, plus moderne, est, il est vrai, inférieure comme exécution; mais tout le reste l'emporte sur les autres statues de Bouddha conservées au Japon, même sur celle de Kamakoura qui, par suite de sa proximité avec Yokohama, est beaucoup plus connue des Européens,
Quelques chiffres auront leur éloquence. La hauteur totale du colosse, sans le piédestal, est de vingt-six mètres depuis la base de la fleur jusqu'au sommet du nimbe. Si Ton compte les rayons qui entourent la tête, on arrive à une élévation de plus de trente mètres. Debout, la figure seule atteindrait la hauteur formidable de quarante-deux mètres* ! La tête a six mètres de haut, Tœil un mètre de diamètre ; la poitrine a sept mètres d'épaisseur. Le nimbe, sans les rayons, a environ quarante-sept mètres de circonférence et il porte seize divinités assises qui ont chacune près de trois mètres. Le doigt du milieu de la main a deux mètres de long. La fleur de lotus a cinquante-six pétales de trois mètres et demi de haut chacune sur deux de large. « Cette fleur a les dimensions d'un cirque; en faire le tour est un
I. La Vierge du Puy-en-Velay n'a que 17 mètres de haut; le saint Charles Borromée d'Arona, debout, mesure à peine 21 mètres.
LA SCULPTURE. i$i
petit voyage », dit M. Théodore Duret *. Les amateurs de statistique ont même compté le nombre des boucles qui ornent sa tête ; il y en aurait, paraît-il, neuf cent soixante-six.
Trois mille tonnes de charbon furent employées à
BRU L E- P A R FU M s EN FORME DE CANARD. (XVII* SIÈCLE.)
(Bronze de la colleciion de M. Cernuschi.)
la fonte. Le poids total de la statue est estimé à environ 450,000 kilogrammes. L'analyse du métal donne à peu près en millièmes les proportions suivantes :
Or, 5oo ; zinc, 16,800; mercure, i,95o; cui vre, 980,750.
Cette œuvre prodigieuse, qui tait Padmiration des