‹ L'art japonaisChapitre 37 sur 76 · Voyage en Asie, Paris, Michel Lévy, i vol. in · texte numérisé non relu

Voyage en Asie, Paris, Michel Lévy, i vol. in

Japonais depuis tant de siècles^ suffit, Je crois, à démontrer au scepticisme dédaigneux de nos aristarques que Part du Japon n^est pas exclusivement un art de myopes et qu'il a produit autre chose que des netzkés. Tous ceux qui ont visité Nara sont unanimes dans leur admiration. « Les mots, dit M. Reed, sont impuissants à rendre le saisissement, presque la terreur que Ton éprouve lorsque, pénétrant dans le temple du Daibouts, on découvre dans la pénombre le colosse de bronze. Il semble qu\m rideau se déchire et laisse apparaître la personnification surnaturelle delà grande religion asiatique. »

Nara est bien loin ; mais nous avons, à Paris même, une répétition de cette merveille de Part du vii« siècle qui permet de s'en faire une idée. A défaut du colosse, nous pouvons nous contenter d'un diminutif qui est encore fort respectable. Le grand Bouddha de bronze, rapporté de Mégouro par M. Cernuschi, date, dit-on, de la hn du xviii'^ siècle. Il reproduit les dispositions principales de l'œuvre du temps de Shioumoun. Le mouvement est le même; il est d'un calme et d'une élégance suprêmes; la tête est empreinte d'une suavité et d'une douceur presque tendres que l'on ne retrouve ni dans le Daibouts de Nara ni même dans celui de Kamakoura. Il mesure 4"', 5o de la base de la fleur au sommet du disque, ce qui donnerait au personnage debout une hauteur de près de neuf mètres. C'est certainement la plus grande sculpture de bronze possédée par un particulier, M. Cernuschi l'a fait placer sur un soubassement de bois, à jour, d'une disposition très heureuse. L'eftet, au milieu du hall, est des plus grandioses; la

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lumière abondante qui Penveloppe en fait valoir toute

la beauté. Le temple qui abritait ce Daïbouts, à Mégouro , faubourg de Tokio, ayant été détruit, la statue était abandonnée et presque oubliée au milieu des jardins. Le récit de cette mémorable acquisition se trouve consigné dans le Voyage en Asie de M . Théodore Duret.

PORTRAIT DUN TSHIAJIN.

(Bois sculpté de la collection de M. Ph. Burty.)

Un certain nombre de spécimens de sculptures du viii" et du IX'' siècle existent encore au Japon. Nara en

a conservé plusieurs. Mais les plus importants se trouvent à Kioto dans le temple de Todji, de la secte Shin« gon, construit par Pempereur Kouanmou (782-805). Ces sculptures sont de la main de Kobo-Daïshi, l'infatigable missionnaire du bouddhisme. On remarque, entre autres œuvres, quatre gardiens du ciel, dont M. Reed loue le grand caractère et une mandara à dix-neuf personnages, représentant les principaux dieux, du bouddhisme rangés autour de la figure de Çakya-Mouné. Une reproduction de cette mandara, exécutée avec beaucoup de soin par un sculpteur de Kioto, appartient au Musée Guimet. Quelques monuments funéraires de Koyazan, près d'Osaka, sont du IX- siècle.

Yosai nous montre, dans ses Hét'os et savants célèbres, le prince Gouaïyôouo sculptant une vasque de bois pour son jardin, sous Tempereur Seïva (ix^ siècle). Je possède dans ma collection une pièce de bronze qui, selon toutes probabilités, remonte à cette époque. C'est un vase de o"', 18 de hauteur représentant la naissance des trois signes du zodiaque, le bœuf, le tigre et la souris, correspondant aux trois premiers mois de l'année. Il est formé par des flots symboliques qui en épousent la courbure ressentie. « Les animaux au robuste relief, dit M. Paul Mantz, qui décorent les flancs du vase et qui s'en dégagent comme des formes sortant du chaos, ont une sorte de grandeur héroïque. » La patine tire sur le gris verdâtre et dénote un bronze à alliage d'argent de la plus grande finesse. Elle est exactement semblable à celle des bronzes grecs de travail archaïque. Du reste, tout Tensemble de la pièce est du plus beau

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Style, du plus original, du plus simple et du plus vigoureux caractère; et, n'étaient le sujet et la provenance, le premier sentiment serait d'en reporter Torigine à la Grèce elle-même.

Ce rare et intéressant monument a été découvert dans les décombres d'un temple brûlé.

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CAILLE FORMANT B R U t E - P A R F U M S . (XVIII^ SIÈCLE.)

(Bronze de la collection de M. de Hcrédia.)

Plus nombreux encore sont les monuments du xii" siècle. La grande époque de Yoritomo a laissé dans

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toutes les branches de Part des traces de son activité. A cet âge il faut rattacher la grande cloche en bronze de Kioto, placée au sommet d'une colline non loin du temple de Tshiôin. M. Dubard en évalue la hauteur à six mètres et la largeur d'ouverture à trois mètres. Elle est décorée de figures en relief d'un superbe travail. Une autre cloche du poids de 3o,ooo kilogrammes, de belles lanternes en bronze, une image de la déesse Kouanon et des vases appartenant à Part du xiie siècle sont conservés dans le temple du Daïbouts, à Nara. Une troisième cloche, plus grande encore, mais de date un peu plus récente, existe à Kioto, près du Daïbouts en bois.

J'ai hâte maintenant d'arriver à l'œuvre de sculpture la plus importante que le siècle de Yoritomo ait produite et qui fort heureusement subsiste intacte : le Daïbouts de Kamakoura. Ce bloc de bronze égale presque en grandeur et en beauté le colosse de Nara. Il est mieux conservé, quoique le temple qui l'abritait ait été détruit. La tête n'a pas été refaite et elle n'est pas nimbée: elle est très supérieure à celle de Nara. La pose, par contre, est moins heureuse, le drapé moins ample et moins vivant; les formes ont moins de noblesse, l'ensemble moins de puissance et d'originalité. Les mains, posées sur les genoux, sont jointes par les pouces. L'expression, réfléchie et un peu sommeillante, est plus accusée ici qu'à Nara.

Quoi qu'il en soit, le Daïbouts de Kamakoura peut être tenu pour un des chefs-d'œuvre de l'art dans l'extrême Orient. Il a été fondu sous le shiogounat de Yoritomo et dressé peu de temps après la mort de celui-ci. Il

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se compose, comme celui de Nara, de m.orceaux soudés ensemble et rattachés pai' des armatures intérieures.

Aujourd'hui la statue est entourée par la végétation, qui peu à peu envahit son piédestal; l'effet qu'elle produit dans le paysage est, dit-on, incomparable.

A partir du xif siècle, Part de la sculpture suit une lente décadence. Tandis que la peinture accomplit son évolution ascendante, la sculpture s^étiole dans les formules que lui a fournies le bouddhisme et décline peu à peu jusqu'au moment où la grande renaissance des Tokougava lui donne une expansion nouvelle. Le gigantesque Daibouts en bois peint, de Kioto, est une preuve de l'état momentané d'infériorité où était tombée la plastique japonaise au milieu du xvi" siècle. 11 fut endommagé par un tremblement de terre en i5g6. Taïko Sama, le voyant fort mal en point, Tapostropha avec mépris: « Je t'ai placé là à grands frais, s'écria le shiogoun, pour protéger mon peuple et tu ne peux pas te protéger toi-même ! »

Le xvii" siècle est l'âge d'or de la sculpture au Japon ; les grands travaux d'architecture exécutés sous le règne du troisième Tokougava, Yémitsou (1623 à i652), coïncident avec l'apogée de cet art.

Hidari Zingoro, l'illustre architecte du grand temple de Nikkô, du temple de Tshiôin, à Kioto, et de plusieurs autres constructions exécutées pour Yémitsou, fut en même temps le plus grand sculpteur du Japon. Il est né à Foushimi, province de Yamashiro, dans le dernier tiers du xvr siècle. Son œuvre est considérable. Il n'a exécuté que des travaux de bois ; mais rien de sa main n'est venu, que je sache, en Europe.

Qui n'a pas vu les sculptures de Zingoro à Nikkô, dit un dicton japonais, n'a rien vu. Le temple élevé à la mémoire du grand taïkoun Yéyas par son petit-fils Yémitsou est l'expression la plus complète de son génie comme sculpteur et comme architecte. Sous son ciseau,

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le bois s'est assoupli, ainsi qu'une cire molle ; un monde de personnages, de fleurs, d'oiseaux, de motifs décoratifs a pris vie et s'est enlacé comme une végétation plantureuse, aux colonnes, aux plafonds et aux cloisons mobiles des sanctuaires, aux portes et aux murailles des enceintes et des jardins. Un jour viendra où quelque dessinateur européen entreprendra la publication de l'œuvre du maître charpentier. Ce jour-là, le portefeuille de nos musées d'art et d'industrie s'enrichira d'une mine d'études sans pareille.

C'est sur l'entrée du sanctuaire principal que Zingoro a surtout accumulé les miracles de son génie. Il y a là des frises à jour avec de longues théories de figures, des panneaux décorés de fleurs et d'animaux, qui semblent sortis de la main d'une fée. Le charme de la matière s'ajoute à la délicatesse de l'exécution. Le bois de pin, sous l'action de l'air et du soleil, a pris le poli et les beaux tons du bronze clair. Certaines parties sont peintes dans une gamme chaude, adoucie, harmonieuse. Autour des colonnes extérieures s'enroulent des dragons qui paraissent vivants. Les architraves sont couvertes de pêchers en fleur, sculptés, dont les branches partent des montants et s'étendent au-dessus des linteaux. Les supports sont des touffes de chrysanthèmes, tandis que par-dessus court une série de frises horizontales superposées et sculptées en ronde bosse à jour. La première représente une procession de divinités ; la suivante, divisée en panneaux, porte des compositions charmantes de plantes et de fleurs; la dernière, qui supporte le toit, est couverte à profusion de dessins et se trouve enchâssée aux deux extrémités dans des che-

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mises de métal d^un travail exquis. Au-dessus enfin de toutes ces décorations, et dans le creux laissé par la courbure du toit en forme d'auvent, on voit encore des personnages, des animaux, des plantes, agencés avec un sentiment parfait des principes de la proportion architecturale.

C'est à l'intérieur de cette porte que se trouve le fameux chat endormi de Zingoro. Ce morceau est d'une telle perfection qu'on l'a enfermé dans un grillage d'argent, pour qu'aucune main indiscrète ne puisse, dit-on, le réveiller. Je crois que l'on a pensé plutôt à le mettre h Tahri du larcin d'un admirateur peu scrupuleux.

On cite encore, parftii les œuvres les plus étonnantes de Zingoro, les plafonds sculptés du temple de Tshiôin, à Kioto, et les grandes frises entièrement à jour du château de Nagoya.

La magnifique galerie en bois sculpté, décorée de dragons, dont M. Cernuschi a fait une tribune au fond du hall de son hôtel, derrière le grand Bouddha, peut être rattachée à l'école de Zingoro. Elle est digne de lui. Elle provient d'un des temples détruits de Yédo.

Le beau tigre en bois doré, de M""' Sarah Bernhardt, qui a figuré à l'exposition de la rue de Sèze et qui fait aujourd'hui partie de la collection de M. Cernuschi, appartient à la même époque.

Les bronzes du xvii^ siècle se reconnaissent, non seulement à leur style sévère, à leur exécution sobre ei robuste, mais aussi à leur patine noire un-peu mate. Il y en a un certain nombre de fort beaux dans les collections parisiennes. On en compterait facilement une

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soixantaine qui suffisent à nous faire apprécier la maîtrise des bronziers de cette époque. J'ai à peine besoin de dire que c'est dans la collection de M. Cernuschi, dans ce musée de bronzes chinois et japonais unique au monde^, que se trouvent le plus grand nombre de pièces du XVII* siècle. Il faudrait citer entre toutes : deux brûleparfums de temple à quatre pieds et en bronze doré, aux armoiries des Tokougava (les trois feuilles de mauve), portant la date de la fonte: 1 68 1; un Sennin monté sur un tigre, d'un caractère puissant; un chat accroupi, avec rehauts de dorure sur le pelage; un pèlerin monté sur un mulet; un crabe monumental; les deux philosophes Hanzan et Jittokou, d'un modelé si gras, si vivant, d'une expression si plaisante ; un corbeau, descoqs, des oiseaux de proie, un canard d'un mouvement admirable, un chien, surprenant d'expression et d'une patine exceptionnelle, etc.

Du reste, c'est dans la représentation des animaux que les bronziers japonais sont sans rivaux. Si l'on peut parfois leur reprocher certaines insuffisances dans le traitement de la figure humaine, notamment pour le dessin des pieds et des mains, que les artistes du Nippon n'ont jamais poussé très loin, il n'en est plus de même du rendu des animaux où la sincérité de l'observation les conduit à la perfection même.

I. Notre honorable ami M. Henri Cernuschi, dont tout le monde connaît, en France, la haute intelligence et les sentiments généreux, a légué, de son vivant, à la ville de Paris l'ensemble de ses collections avec l'immeuble qui les contient. Les bronzes en cor stituent la partie principale; mais elle renferme, en outre, des peintures de la Chine et du Japon et des séries céramiques du plus haut intérêt.

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M. le comte Abraham Camondo possède une pièce de la plus grande beauté. C'est un brûle-parfums, à patine noire frottée de touches d'or, figurant une sphère soutenue par deux chimères affrontées et, dressées sur leurs pattes. Sa hauteur est d'un mètre environ. Le dessin de ce bronze est d'une harmonie sobre, d'une décision et en même temps d'une élégance robuste qui fait penser aux beaux ouvrages français du temps de Louis XIV; il est cependant de pur style japonais. Ainsi que le relate l'inscription gravée sur la base, il provient du temple de Riousen et a été fondu à Hikoné en 1673.

M. Ph. Burty a trop le sentiment des hautes époques de l'art au Japon pour n'avoir pas retenu dans sa collection toutes les pièces du xvii® siècle qu'il lui a été loisible d'acquérir. 11 a quelques bronzes d'un choix excellent. Un autre amateur dont le raffinement n'est pas moindre, M. Charles Haviland, montre avec orgueil dans ses vitrines un cerf couché dont l'élégance rappelle la grâce allongée de Jean Goujon. Le prêtre accroupi appartenant à M. Henri Bouilhet est un morceau de haut style. La tête du bonze peut servir d'argument contre ceux qui prétendent que les Japonais n'ont su taire que des figures grimaçantes. On ne peut refuser au type choisi par l'artiste toutes les qualités de symétrie et de noblesse que nous sommes habitués à estimer. Le modelé a la tenue et la plénitude de la statuaire au sens que nous lui donnons.

Le XVIII* siècle continue les recherches du xvii«. Il assouplit les formes; le sentiment est moins sévère; l'expression de la vie devient prépondérante; la virtuosité de l'outil acquiert une grande liberté sans être en-

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core excessive. Cest Tépoque des cires perdues inimitables.

Il n'est pas un des visiteurs de l'exposition rétrospective de la rue de Sèze qui n'ait admire' la grande carpe en bronze de M. Alphonse Hirsch. Quand on parle de la plastique japonaise au xviii^ siècle, c'est le morceau de maîtrise qui se présente au souvenir. L'interprétation large, savante, de la nature atteint ici à la suprême beauté; le gras du travail donne l'illusion même de la vie. On peut supposer ce bronze au Bargello de Florence entre une statue du Verrochio et un bas-relief de Cellini.

Dans un autre ordre d'idées, le pèlerin de M. Cernuschi est une pièce d'une extrême importance. C'est un des rares spécimens de statuaire civile qui nous soient venus du Japon, où l'on n'en compte, du reste, qu'un très petit nombre. Le personnage représenté en grandeur naturelle est Bankourobé, bienfaiteur du peuple, â l'âge de soixante-quatre ans. Il est assis, une jambe pendantCj l'autre ramenée sous lui ; il tient le bâton de voyage à la main; les yeux sont en émail. La physionomie a une expression calme, sévère, presque triste î le modelé est traité par grandes masses ; l'exécution très mâle. L'artiste a signé son œuvre : Mourata Koiinihissa de Kioto, i y 83.

Le seul autre exemple d'une figure ayant le caractère iconographique appartient à la collection de M. Ph. Burty. Celui-ci nous la donne comme le portrait d'un ishiajin ou président d'une réunion de buveurs de thé. k II est assis, les jambes repliées, vêtu d'une robe à plis amples et tombants; la tête, complètement rasée, est un

CORNET EN BRONZE, PAR TEÏjIQ.

(Collection de M. H. Cernusdn.)

peu tournée vers la droite ; la physionomie est celle d'un vieillard grave qui écoute ; les pupilles sont laquées. La main droite, à demi fermée, devait tenir un éventail. » Cette statuette en bois mesure o"', 3o de haut. Le travail est d'une précision et d'un sincérité extrêmes ; l'expression forte, tranchante, de la tête ferait honneur au plus habile portraitiste.

Les grands ciseleurs-fondeurs de la fin du xviii^ siècle et des périodes Bounka et Bounseï pendant lesquelles le Japon atteint son maximum de production artistique sont beaucoup plus connus en Europe que leurs devanciers. Leur incomparable habileté technique leur a assuré dès le premier Jour de l'ouverture de nos relations commerciales, après la révolution de 1868, une vogue amplement méritée.

Les Seïmin, les Tôoun, les Teijio, les Keïsaï, les Jiouguiokou, les Sômin, les Seïfou, les Tokousai, les Nakoshi, pour ne citer que les plus fameux, apparaissaient sur le marché européen avec des œuvres d'une supériorité écrasante pour nos praticiens : le commerce en obtenait sans difficulté de gros prix, alors que des pièces plus anciennes, quelques-unes véritablement précieuses, trouvaient à grand'peine de modestes collectionneurs, hommes de lettres ou artistes, pour les recueillir. C'était le moment où M. Cernuschi venait de donner le branle à la curiosité japonaise, en revenant à Paris avec sa magnifique cargaison de bronzes qu'il exposait au palais des Champs-Elysées.

Quelle ne fut pas la surprise du public en voyant ces patines si diverses des bronzes japonais, ces tours de force de ciselure et de fonte ! M. Barbedienne,

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M. Christofle, étudiaient avidement ces brillantes nouveautés et cherchaient à surprendre les secrets de fabrication des bronziers de l'extrême Orient.

Le premier en date, puisqu'il produisait déjà à la fin du XVIII* siècle, et le plus habile de ces artistes est Seïmin, le Michel-Ange des tortues. Faire l'éloge de ces merveilleux fac-similés de la nature vivante que Seimin a signés de son cachet serait bien inutile: tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à l'art japonais ont eu occasion d'admirer quelque -tZ-^ tortue, chef-d'œuvre de ce maître. Qui n'a '^f^,?^^ pas vu une tortue de Seïmin ne sait jus- \tqu'où peut aller le rendu de la vérité. On a prétendu qu'une telle perfection de dé- ^ tails ne pouvait être obtenue qu'à l'aide du p moulage sur nature. Cette assertion ne résiste pas à l'examen; du reste, les Japo- seïmin nais ignoraient absolument, il y a encore peu de temps, les procédés du moulage. Ces bronzes, dans lesquels Seïmin a fixé, avec la sûreté de main la plus étonnante, les mouvements, les attitudes, les expressions de ces innocentes bêtes, sont bel et bien obtenus par le pouce, le stylet et l'ébauchoir modelant la cire. Seïmin a composé aussi des vases, des brûleparfums. Je dirai en passant que les bronzes de Seïmin sont devenus fort rares sur le marché. Les tortues qui nous arrivent aujourd'hui ne sont que de médiocres et frauduleuses copies ou même de simples surmoulés.

La grande collection de M. Cernuschî, à laquelle il faut toujours revenir lorsqu'il s'agit de bronzes, nous offre un chef-d'œuvre de Tôoun, «le créateur du bronze

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mou », comme le qualifie fort heureusement M. Edmond de Concourt; c^est un brûle-parfums de forme sphe'rique, enlacé d"'un gigantesque dragon dressé sur ses pattes, la gueule ouverte, le corps tout vibrant d^une torsion superbe. Tôoun s^est illustré par ses dragons et ses animaux fantastiques, comme Seïmin par ses tortues.

Disons en passant que, comme destination ou usage domestique, les bronzes se réduisent, à peu de chose près, aux jardinières, aux brûle-parfums et aux portebouquets.

Une des séries les plus étonnantes est celle des vases de temple. On a maintes fois parlé de cette fertilité d'invention, de cette richesse de formes, qui ne tombe jamais ni dans la lourdeur ni dans le mauvais goût; on a décrit ces merveilleuses patines, ces courbes, ces diagrammes qui caressent le regard avec la suavité des rythmes d'Ionie.

Les procédés de la fonte sont les mêmes au Japon que chez nous; ils reposent sur les mêmes principes un modèle en cire, un moule en terre glaise. Les Japonais n'ont ni secrets ni trucs que nous n'ayons déjà utilisés. Ce qui les met hors de pair, c'est la conscience dans le travail, c'est le respect et Tamour de leur œuvre, c'est l'adresse même de leur main.

Notre ami M. Falize l'affirme avec toute son autorité en pareille matière, « il n'y a pas au monde d'ouvrier comparable à l'ouvrier du métal au Japon ».

« Ce n'est pas seulement un graveur, un damasquineur, diu-il, dont l'outil précieux décore de minuscules objets ; ce n'est pas Vouvrier niyope dont un critique

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de nos amis a voulu définir ainsi la manière en un mot plus spirituel que juste; c'est un puissant artiste qui modèle avec fermeté les plus grandes figures et les jette en bronze plus sûrement qu'un Cellini, qu'un Keller ou qu'un Thiébault. Avons-nous un fondeur capable de mouler des pièces comme les brûle-parfums du comte Abraham Camondo ou de M. Cernuschi ? Ce sont là, dira-t-on, petits tours de métier, et Garnier, le maître fondeur de Barbedienne, les a surpassés. Non; ce que j'admire, ce n'est pas la difficulté de détail vaincue, les arêtes des vagues, les griffes des monstres et toutes les fines délicatesses du bronze; c'est le respect du modèle, c'est l'absence de retouches, la fidélité du bronze à reproduire la cire.

« Nous connaissons la fonte à cire perdue bien plus en théorie qu'en pratique, et ce n'est qiie par l'entente parfaite du sculpteur qui modèle et du fondeur qui moule qu'on en pourrait ressusciter le savant emploi. C'est ainsi que peut être conservée inaltérée l'expression que l'artiste donne à la matière molle, le doigté, qui est à la cire ce qu'est au papier le trait de crayon. Le ciseau qui taille le marbre, le ciselet qui reprend le bronze sont des outils de seconde main qui détruisent ou altèrent la pensée du maître. N'eussent-ils que le mérite de savoir remplacer par le métal fluide la cire qu'ils ont modelée, les bronziers du Japon seraient bien supérieurs aux nôtres *, »

Restons sur ces paroles. L'art du Japon contemporain motiverait de ma part une appréciation beaucoup

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