‹ L'art & les artistesChapitre 16 sur 18 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'étude exclusive de ce qu'on peut connaître « de visu » paraît devoir, à la première réflexion, restreindre le cercle dans lequel se meuvent les diverses manifestations de l'art. Ne peindre que ce qui est réel, abandonner l'allégorie et toutes les conceptions éuigmatiques, ne plus tant écouter l'imagination, — celle qui aime à planer dans les espaces vagues où les formes deviennent insaisissables — n'est-ce point à plaisir borner l'exploration du génie?

Depuis que l'homme réfléchit et combine, depuis qu'il essaye de percer le mystère de l'éternité, depuis qu'il a créé Dieu pour ne pas se désespérer dans son isolement, il vit en esprit avec des êtres chimériques, il ne sait plus se contenter de ce qu'il peut voir, palper et comprendre; il s'est habitué à sacrifier ce qui est à ce qui pourrait être, le positif au probable et à l'incertain. Il s'est imprégné de ses rêveries au point de ne plus distinguer clairement le mensonge de la vérité, l'absurdité de la raison. Lui ôter des croyances antédiluviennes, le forcer à avoir en lui une confiance sereine qui double sa force, chasser de son esprit enfantin les fantômes du vieux monde, est-ce donc un crime?

Pour répondre à ces terribles craintes d'une manière satisfaisante, il faudrait faire l'histoire du progrès humain depuis un demisiècle, et démontrer qu'en effet la société est poussée vers la réalité en tout ce qui fait sa vie, et partout. Les mensonges scientifiques, comme les préjugés politiques et moraux, sont remplacés peu à peu, presque sans secousses, pour ainsi dire sans qu'il y paraisse, par la vérité mathématique et le renversement de tous les fétichismes. Ce n'est point le discours, le sermon, qui aujourd'hui transforme l'état social ; c'est le fait brutal, d'où naît une nécessité absolue de métamorphose.

Pourquoi donc ce qui est bon dans la pratique de l'existence, chez les nations et chez les individus, serait-il mauvais, serait-il une décadence, un dépérissement dans les arts? Pourquoi, en morale, fustigerait-on l'erreur ayant la tradition pour base, — et dans les arts trouverait-on cette erreur indispensable? Pourquoi ferait-on à l'allégorie, à la Fable et à toutes les fantasmagories confuses qui ont été les germes de l'art profane et de l'art religieux, un trône éternel, comme aux rois couronnés de par « le droit divin »? Y a-t-il donc en morale un système supérieur à celui de la raison pure et de la solidarité? en politique un meilleur principe que celui de la solidarité et de la raison pure?

On reproche à l'art hollandais du xvne siècle d'exprimer la nature d'une manière trop concise. On le comprend trop vite ; on ne le trouve ni poétique ni majestueux, parce qu'il n'est

256 l'art et les artistes

point vague et qu'il ne cherche point à donner aux scènes qu'il reproduit ce quelque chose d'antinaturel qui caractérise certaines œuvres mystiques. Cet art n'est-il point vil? Il ne s'occupe ni de l'allégorie diffuse qui punit le vice et qui récompense la vertu, ni des martyrs torturés pour une idée jadis féconde en résultats, aujourd'hui épuisée, ni des saints en extase devant des visions. L'homme et la nature, tels qu'ils sont bien clairement, dans leurs beautés et dans leurs laideurs, peuvent-ils atteindre jamais à cette noblesse et à cette majesté des dieux et des extatiques? La réalité enfin touchera-t-elle, intéressera-t-elle , charmera-t-elle jamais au même degré que l'imaginé et le convenu?

L'école hollandaise a répondu à ces inquiétudes dune manière très éloquente. Elle a prouvé, pendant trois quarts de siècle, que l'art ne doit pas vaguer éternellement dans les routes tracées depuis deux mille ans. Pourquoi la réunion d'hommes assemblés dans un intérêt social n'exciterait-elle pas autant notre admiration que la représentation de scènes surnaturelles qui ont pour acteurs des personnages mythiques, inventés par nous, « faits à notre image »?

Dans toutes les sphères où l'idée féconde le travail, l'homme peut devenir un héros. Seulement, la physionomie extérieure change avec les costumes et les mœurs. Les vices et les vertus ont donc les mêmes raisons d'être, mais ils se présentent sous des aspects nouveaux à mesure que le temps avance et que les civilisations se transforment. C'est la même cause qui

rend ignobles le Bacclius grec et l'ivrogne moderne. Il n'y a point de différence sensible entre le caractère de Vénus et celui d'une courtisane quelconque. L'Olympe est à la fois un cabaret et un lupanar. Mars est la parfaite image des conquérants odieux qui font de l'art pour l'art. Mais une société nouvelle ne peut se contenter d'exprimer toujours les mêmes idées, les mêmes faits, de traduire les hommes et les choses dans la même forme ressassée, arrivée à l'état de poncif.

L'union entre les mœurs, l'état social et les arts est un des spectacles les plus remarquables que la Hollande ait donnés au monde au xvne siècle, et qui eût dû servir d'exemple à toutes les nations capables de se gouverner elles-mêmes.

L'école hollandaise s'est débarrassée bravement de toutes les entraves. Elle a laissé la Fable aux esprits engourdis dans la tradition, et qui, comme les enfants et les vieillards, aiment à être bercés dans des rêveries quelconques, inventées pour éblouir les uns et pour donner aux autres la peur de la réalité. Epris de la nature, les peintres hollandais n'ont guère songé à composer des sentiments idéals qui pouvaient fausser le jugement de leurs concitoyens. Ramenés à la raison pure par l'éclatant triomphe de leurs idées, alors les plus rationnelles et les plus saines qui existassent dans les sphères gouvernementales, il n'était plus possible qu'ils voulussent suivre, en quoi que ce fût, la routine de ceux qu'ils avaient combattus et vaincus.

Page 1