‹ L'art moderne à l'Exposition de 1878Chapitre 108 sur 117 · PERSONNAGE JAPONAIS · texte numérisé non relu

PERSONNAGE JAPONAIS

(Gravure extraite d'un album de la collection de M. Burl\ .)

conformation de ses organes construits pour la force ou pour l'adresse, aux sensations de sa substance cérébrale plus sensible à telles formes intellectuelles qu'à telles autres, aux spéculations les plus hautes de l'esprit, aux conceptions de l'art idéaliste ou, comme ici, au Japon, aux plus exquises combinaisons de l'art décoratif.

Deux exposants japonais occupent chacun dans leurs sections un rang exceptionnel : c'est M. Minoda Chojiro pour le travail des métaux, et M. Kousan Miyagava pour la céramique. Il n'est pas un visiteur qui n'ait admiré dans les vitrines du premier la grande garniture de salon en façon de paravent à quatre feuilles où, sur un fond de laque noire, se détachent quatre compositions d'un style merveilleux, — des buissons de fleurs, de longs branchages, des roseaux courbés. Ces tableaux incom-

parables sont exécutés au moyen de juxtapositions et incrustations de nacre et de métaux précieux : le bronze, l'argent et Tor diversement patinés. La perfection absolue de la main-d'œuvre, qui n'abandonne rien au hasard et ne souffre aucune négligence s'appliquant à ces matières somptueuses, d'où procèdent des effets de coloration imprévus et magnifiques, constitue ici l'élément fondamental du chef-d'œuvre. Les compositions, en effet, si charmantes qu'elles soient et malgré la pureté du dessin, ne nous révèlent rien de nouveau sur le sentiment esthétique du Japon. Il n'est pas indifférent desouligner le fait. Je ne dirai point de l'artiste et de son œuvre que, ne pouvant la faire belle, il l'a faite riche, mais que la richesse de l'exécution ajoute une saveur de rare nouveauté, un vif rehaut d'inconnu à une forme de beauté qui nous était familière. Les Barbedienne et les Christofie du Japon font un emploi constant et très habile de ce moyen de rajeunissement pour les formes plastiques et pittoresques éprouvées. Nous le recommandons à l'attentive sollicitude de nos grands industriels et à l'insistance des artistes qui leur abandonnent l'exécution en bronze de leurs ouvrages. Il est tels modèles, et en grand nombre dans nos expositions, qui laissent le public des amateurs à peu près indifférent, — je parle de la sculpture, — alors que son attention et même sa passion s'y porteraient si la richesse des métaux et le souci de la perfection dans le travail de fonte, de ciselure et de patine y ajoutaient leur beauté propre et en faisaient des morceaux d'exception. Les premiers sacrifices de l'éditeur devenant ainsi un véritable collaborateur trouveraient de magnifiques compensations dans la gloire fructueuse qui s'attacherait à son nom. C'est ce qu'a parfaitement compris M. Minoda Chojiro, que guidait sans doute un sincère amour des belles choses, mais aussi une parfaite entente de son intérêt commercial.

Le trait est curieux à noter, en effet : les Japonais, cette race si artiste, ont témoigné ici d'une singulière avidité en matière de pécune. Il paraît, d'après les récits de M. Emile Guimet, que dans leurs îles ils sont, ainsi que les Européens d'ailleurs, effrontément exploités par les Chinois, qui se sont habilement imposés comme intermédiaires de toutes les opérations du commerce avec les étrangers. A Paris, les sujets du mikado n'ont pas eu besoin d'intermédiaires et ont fait leurs affaires eux-mêmes avec une spontanéité remarquable, exploitant ouvertement, non sans quelque verve railleuse, l'engouement général qui s'est attaché à leurs produits. Je sais tel objet, charmant d'ailleurs, dont le prix indiqué dans les premiers jours de l'Exposition était de trois cents francs et qui en

quelques semaines a été coté, puis vendu douze cents. Personne n'a reculé devant les chiffres les plus élevés, répartis comme au hasard dans leur exposition, sans qu'il fût possible d'apprécier en bonne logique les écarts arbitraires que nous remarquons entre des objets semblables, de même composition, de même dimension, de même mérite. On peut en conclure que les Chinois ne seront pas indéfiniment les rois de fargent au Japon, mais que leur disparition ne profitera guère aux intérêts européens. Pour secondaire qu'il soit au point de vue de fart, c'est un fait économique dont il est utile de garder bonne note.

Au même rang que M. Minoda Chorijo, qui expose dans diverses autres classes, — celles des laques et des porcelaines notamment, — mais dont la supériorité se manifeste surtout dans le travail artistique des métaux précieux, il faut nommer M. Kusan Miyagava, qui, lui, est exclusivement céramiste. Jamais l'imagination ne s'est ouvert plus libre carrière; jamais le caprice des formes céramiques, la fantaisie des colorations décoratives, l'ingéniosité, l'abondance des combinaisons, l'esprit du dessin, n'ont avec une telle fécondité d'invention, ni de telles audaces pétri, modelé, tourné, retourné, contourné, détourné, défoncé, torturé la terre du faïencier, jeté sur terre avec plus d'art et d'imprévu de grandes coulées d'émaux clairs ou simplement d'étroites taches de lumière luisante sur le fond sombre et mat de l'argile brute. Notre mémoire ne perdra pas le souvenir de ces extraordinaires conceptions dont le vase, ce vulgaire ustensile, cylindrique, ovoïde ou sphérique, n'est que le prétexte et l'occasion.

Jamais nous n'oublierons les Décorateurs d'idoles, ces pygmées sceptiques qui, le rire aux dents, ornent avec magnificence les colosses sacrés ; les Nids et leurs processions d'oiseaux costumés, travaillant, bâtissant leurs architectures au flanc troué des chênes; les petites Gabelles dans la neige grelottant une patte en l'air ou cherchant l'herbe rare sous le givre au pied des tori ou portes saintes ; les Pêcheurs de coquillages fouillant le fond des eaux entre les branches courbées et formidables d'ancres colossales ; les Crabes mordant de leurs pinces aiguës les roches arrondies par le flot ; les Rats rongeant les gibecières pleines d'aliments ; les Bambous quadrillés et fleuris d'éventails ; les Bambous craquelés contenus dans les mailles de légers filets; les Cataractes versant leurs grandes nappes d'eau brisées et qui rejaillissent énormes, emportant dans leurs volutes échevelées des spirales de poissons d'or; les Perdrix trottant menu par les nuits printanières sous le clair regard de la lune en son

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plein ; les Cigognes au vol ouvert, les pattes pendantes, pointant du bec dans Taube laiteuse des grands ciels. Ces mille et une fantaisies, toutes ces poésies de la nature souriante, enjouée jusqu'en ses fureurs — qui ne sont ici que des fureurs feintes, des gaietés violentes, un peu brutales, comme les ébats et les ruades d'un jeune poulain qui s'amuse en liberté ; — tous ces capricieux enchantements que le spectacle constamment admiré des phénomènes extérieurs peut susciter en de fertiles imaginations; tout cela, même en cette forme secondaire de la céramique, accuse une telle intensité du sentiment naturaliste que, grisé à la longue par cet art des yeux, Tesprit se surprend à éprouver les illusions d'un art supérieur.

Dégageons-nous de cette ivresse.

Pas plus que la Chine immobile depuis des siècles et comme paralysée de vieillesse, — pas plus que la Chine, dont il est le fils jeune, élégant et charmant, le Japon n'a connu les grandes formes de l'art qui ont à diverses reprises éclairé la civilisation occidentale. Son intelligence esthétique, si raffinée, si complexe, singulier mélange de sarcasme et de songerie, de parodie et de tendresse, de grotesque et d'idéalisme, jamais ne s'est élevée aux divines sérénités de la statuaire grecque, jamais n'a conçu les magnificences d'expression d'un Raphaël, les suavités d'un Corrège, les intimités pénétrantes d'un Léonard, la puissance sublime d'un Michel- Ange, n'a même jamais atteint les pompes d'un Véronèse, le faste d'un Rubens, la profondeur d'un Rembrandt, l'aérien d'un Velasquez. L'art japonais, ce railleur, se joue de l'homme. Il ne montre de déférence que pour la nature. Ne pourrait-on pas, sans paradoxe, par quelque subtile analyse, rattacher à cette double disposition d'humeur la révélation d'une sensibilité poétique très délicate ? Pour bien des âmes il se dégage des ciels, des eaux, des montagnes, des forêts, de ces infinis en mouvement, éloquents quoique muets, et si mystérieux! des sensations voisines, des sensations musicales, un peu vagues sans doute, non arrêtées, indécises, mais qui par cela même leur ouvrent les portes d'or des longues rêveries et les bercent de chères et flottantes imaginations. En ces âmes la mimique humaine, dans la précision de ses formules, est moins suggestive. Le dur combat de la vie émousse le plus souvent cette exquise sensibilité. Mais

pendant trois siècles les institutions féodales de l'empire du Soleil levant ménagèrent une telle prospérité, une paix si profonde dans tout le pays, que son organisation sociale put désintéresser de tout souci Télite artiste de la nation. M. Masana Maëda, le très intelligent commissaire général du Japon à TExposition universelle, nous apprenait récemment' que les artistes alors et leur descendance même étaient comblés de bienfaits par les princes gouverneurs de provinces ou daïmios. On les appelait souvent dans la capitale, où il ne leur était laissé aucune préoccupation de lucre. (( Entretenus par le gouvernement ou par les daïmios, qui payaient leurs dépenses et leur faisaient des pensions, les artistes ne travaillaient que pour Tamour de leur art et dans Tunique pensée d'enfanter des chefsd'œuvre. »

Le régime féodal a cessé d'être par un simple acte de la volonté du mikado ; d'autre part, le Japon est entré en contact avec notre Europe : quelles seront pour l'art et pour les artistes les conséquences de ces deux événements mémorables ? On doit espérer que le tout-puissant souverain perpétuera les traditions paternelles qui ont si puissamment contribué au développement des arts dans son empire. Nous avons quelques raisons de croire aussi que la connaissance de nos grandes Écoles de peinture ne modifiera pas profondément le tempérament esthétique des Japonais. Ils pourront se familiariser avec nos procédés techniques sans abdiquer leur idéal personnel. D'ailleurs on ne leur en laisse pas le temps. Déjà, dit-on, le gouvernement rappelle les missions qu'il subventionnait à grands frais en Occident, il continue d'appeler dans le pays des professeurs de toute sorte, anglais, américains et français de préférence. Or il n'y a pas là une prise de possession intellectuelle assez complète pour que le génie de la race en soit troublé. Ces communications, ces échanges, ce contact avec nous suffiront; cependant, pour imprimer un nouvel élan, une plus rapide impulsion aux forces vives d'un peuple actif, énergique, sagement gouverné, bien défendu, respectueux du principe d'autorité, professant aussi — cela se tient — le respect des ancêtres, respectant la ^ Chine, son ennemie aujourd'hui, jadis sa mère, aimant le maître actuel sans ingratitude pour son passé le plus proche, peuple heureux qui reconquit l'âge d'or, après avoir traversé l'âge de fer, peuple confiant en l'avenir, doux, affable, hospitalier, apte aux exercices du corps, habile au maniement des armes, prompt à s'assimiler les sciences, en toutes

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