‹ L'art moderne à l'Exposition de 1878Chapitre 12 sur 117 · PAUL MANTZ · texte numérisé non relu

PAUL MANTZ

'ÉCOLE française, il y a une vingtaine d'années, était, en peinture, incontestablement la première; mais elle a beaucoup appris aux autres, et les originalités nationales se sont développées. Un peu plus, il faudra se défendre; on le voit à l'Exposition universelle. Nos meilleurs peintres ont ailleurs leurs similaires, et l'étranger en a quelques-uns que nous n'avons pas. Il n'en est pas de même en sculpture. On a remarqué depuis bien des Salons combien la moyenne de notre sculpture était plus régulière et plus élevée que celle de la peinture, et aussi que les pertes s'y réparaient plus régulièrement. Cette année, où la réunion des œuvres d'une certaine période permet mieux de porter un jugement d'ensemble, la conclusion est incontestable, et l'opinion le reconnaît. La sculpture française est plus forte que la peinture ; elle est de même au-dessus des autres écoles de sculpture, et sa primauté n'est pas en danger.

Il n'y a là rien d'étonnant, car la sculpture est un art éminemment français, qui a toujours été dans notre pays à une grande hauteur et qui n'a pas eu d'éclipsés. La peinture n'y a procédé que par saccades, tantôt par imitations, tantôt par des personnalités. Poussin, Watteau, Boucher, David, l'école moderne^ sont la négation, presque la destruction les uns des autres. Il y a eu d'admirables peintres et en grand nombre, mais à

l'état d'individus. Rien de semblable en sculpture; elle est ancienne, assise, constante et durable. A tous les moments elle a eu des maîtres et de vraies œuvres; jamais elle n'a eu ni lacunes ni chutes; elle se suit et s'enchaîne, elle se modifie aussi dans le sens de sa tradition. Les imagiers du moyen âge, les artistes de Louis XIV et ceux de notre temps ne se ressemblent pas; mais la filiation n'a jamais été rompue, et les fils tiennent de leurs pères. Quand les grands arbres de la forêt disparaissent, il y en a pour les remplacer, et il y en a de jeunes qui grandissent pour faire honneur, à leur tour, à leurs maîtres et à leur pays. L'école galloromaine a existé surtout à l'état décoratif, et elle a été dans l'architecture d'une richesse et d'une variété qu'on commence à bien connaître ; après le trouble universel des barbares, ce sont les souvenirs de l'antiquité et sa préoccupation — bien plus longue et plus vivace qu'on ne le croit — qui ont d'abord inspiré l'architecture romane, puis la sculpture, qui s'est élevée régulièrement de l'ornement à la figure. Une fois celle-ci dans les usages, le progrès marche avec une rapidité étonnante pour arriver à l'admirable efïlorescence du xn*" et du xnr siècle, aux statues de Chartres et de Reims, qui seraient de la belle sculpture dans tous les temps et chez tous les peuples. A la même époque aucun pays n'avait rien de semblable, et le nôtre ne l'avait appris de personne. L'Italie même, qui nous a ensuite dépassés, a eu besoin d'une renaissance; mais notre belle sculpture gothique est antérieure aux Pisans. C'est avec elle que la grande sculpture funéraire a développé ses types, et les tombes royales de Saint- Denis n'ont fait que suivre l'exemple de celles faites pour des princes, même pour des particuliers, qui ont été leurs modèles et leur point de départ. Nos vieilles sculptures sont anonymes, mais leurs auteurs n'en sont pas moins grands, et dès Michel Colomb, qui meurt chargé d'années à l'extrême commencement du xvf siècle, les noms illustres et les œuvres exceptionnelles sont si nombreux que l'énumération en serait un livre. Je n'ai pas même la place d'en esquisser le cadre; mais je tenais à rappeler la ligne générale pour montrer que la supériorité, dont certains s'étonnent ou qu'ils sont disposés à considérer comme une découverte, est, au contraire, une chose naturelle, ancienne et traditionnelle. Comme elle est cette fois reconnue, il nous est permis de nous réjouir de la voir sortir du monde de ceux qui réfléchissent et qui connaissent pour entrer dans le courant de l'opinion. Nos sculpteurs, souvent négligés pour la peinture plus amusante, y trouveront à la fois une récompense et un encouragement.

LA SCULPTURE. 55 Si aucune des écoles étrangères dans son ensemble n'est aujourd'hui aussi nombreuse, aussi serrée, aussi haute, en quelque sorte aussi sûre que la nôtre, il n'en est pas moins vrai qu'on rencontre dans deux ou trois

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