‹ L'art moderne à l'Exposition de 1878Chapitre 11 sur 117 · PORTRAIT DE MADAME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME

LA PEINTURE FRANÇAISE. 5i

de nos richesses, oublier les beaux animaux de M. Van Marcke et surtout ceux de M. de Vuillefroy, un vrai peintre à qui le succès semble hésiter à rendre justice? N'avons-nous pas enfin le petit groupe des successeurs de Chardin, M. Bergeret, dont les Crevettes sont célèbres ; M. Philippe Rousseau, qui peint des fleurs, des fruits, des salades, des confitures, des flacons pleins de liqueurs vermeilles, et qui reste le premier de tous en ce genre familier, parce que, lorsqu'il sert à boire et à manger, il ajoute toujours à son dessert l'appoint de l'esprit ?

Deux chagrins nous ont fidèlement accompagnés dans cette longue étude des œuvres de l'école française à l'Exposition universelle. Le premier est un souci qui tient à notre situation particulière : nous avons été, en ces dernières années, un « salonnier » exact à remplir notre office, et il se trouve que nous avons déjà eu l'occasion de faire beaucoup de phrases sur presque tous les tableaux réunis au Champ de Mars. On serait trop puni si l'on était obligé de se rappeler tout ce qu'on a écrit ; malheureusement l'oubliable n'est pas toujours oublié, et devant le tableau revu, même après dix ans, on sent s'agiter dans la mémoire des lambeaux de souvenirs, tout à fait gênants pour l'écrivain qui aimerait à ne pas se répéter. Nous avons dû nous livrer à quelques efforts pour ne point commettre cette impertinence. Mais nous avons eu aussi un ennui, il faudrait dire un regret, bien autrement grave. En présence de tant de travaux qui appellent souvent la discussion, mais où l'intention sérieuse et l'honnête désir sont si lisibles, il aurait fallu, d'une part, ne point négliger quelques œuvres intéressantes, d'autre part, examiner de plus près celles devant lesquelles nous nous sommes arrêté et les étudier de nouveau avec le loisir patient et l'investigation raisonnée dont elles sont dignes. Le critique n'est pas un bourreau : c'est un juge, et il ne doit point condamner sans enquête. 11 faut du temps pour bien juger, et, quand la sentence est prononcée, il faut du papier pour la transcrire. Ces comptes rendus de nos Expositions annuelles ou décennales sont nécessairement incomplets : il n'est guère possible d'y voir autre chose que des notes sommaires, des appréciations essentiellement provisoires qui pourront être plus tard développées et revisées. D'une forêt profonde et touffue on n'aperçoit pas tous les arbres. L'important est de savoir où poussent les grands chênes, en quelle partie du sol sont les sèves fécondes.

Nous avons essayé, dans cette promenade à l'Exposition, de désigner les personnalités qui dominent la foule et d'indiquer les départements de l'art où se produisent les résultats généreux. Cette géographie du

terrain actuellement exploité par nos maîtres ne laisse à T idéal qu'une très faible part, si du moins on veut donner à ce grand mot une signification étroite et n'y voir que la formule rigoureuse d'une tradition limitée. 11 est bien vrai que le culte des réalités quotidiennes tient beaucoup de place dans les préoccupations de nos artistes, et que le souci de la beauté pure paraît étranger au rêve de la plupart d'entre eux; mais ce n'est point ainsi que la question doit être posée : il faut tenir compte des lois de rhistoire, se souvenir des transformations successives de l'idéal et reconnaître que la majesté sereine de l'art antique n'est plus de ce monde, ou du moins qu'elle a cessé d'être la religion de l'heure présente. Notre temps est troublé par des complications de toutes sortes, et il ajoute à son inquiétude un élément qui est à la fois une force et un danger, Tesprit raisonneur, la clairvoyance de la recherche positive. De là moins d'enthousiasme et plus de sagesse, plus d'exactitude graphique et moins de beauté. Dans les batailles de la peinture moderne, le dieu a souffert. Que restet-il? 11 reste l'homme et la nature. C'est assez. Les grandes fêtes de l'art ne sont pas finies.

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