ÉCOLES ÉTRANGÈRES DE PEINTURE
ALLEMAGN E
On me permettra de répéter d'abord en quelques lignes ce qui, dans la Galette et ailleurs, a été souvent dit à propos du mouvement artistique allemand qu'on a VLi surgir au début de ce siècle.
L'art des rénovateurs de 1810, en Allemagne, s'est appelé art national. On connaît ses visées ; il tenta de reproduire toutes les idées de la philosophie historique, de la poésie, de l'archéologie, de la mythologie et de la philologie comparées. La place et le rôle de l'Allemagne dans le monde, à partir de ses origines indiennes jusqu'à nos jours, voilà ce que l'art allemand devait montrer et célébrer. La Bible, les contes de fées, les légendes du Rhin, les Niebelungen, le Christ, Luther et les Grecs, considérés comme les oncles des Allemands, formèrent le bagage et le personnel de ce qui fut l'art néo-chrétien, puis devint le romantisme.
Le moyen âge, quelque peu défiguré, fut le grand magasin de décors et de costumes où s'approvisionnèrent les rénovateurs de 1810. On sait leurs noms : Cornélius, Overbeck, qui inventa le préraphaélisme avant les Anglais, Veit, Schadow, Kaulbach, Bendemann, Schnorr et bien d'autres à
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leur suite, Begas, Schwind, Steinle, qu'influença ensuite Gallait, Hess, Koch, Kuhrich, jusqu'au professeur Wislicenus, dont le tableau i Imagination portée par les Rêves pourrait passer pour l'enseigne de tout le mouvement.
11 y eut aussi quelques tendances coloristes à travers les écoles de la pensée pure. Begas fut élève de Gros, et les œuvres jaunes, noires et rougeâtres de Paul Delaroche, de Léon Cogniet, de Robert Fleury, de Heim, de Monvoisin, puis de Devéria, issus en partie, eux aussi, de la peinture de Gros, infiltrèrent quelques-unes de leurs colorations dans les ateliers d'outre-Rhin, où, en revanche, notre Ary Scheffer et notre Flandrin puisèrent des inspirations trop sévères, trop spiritualistes. Le pavillon de la ville de Paris nous montre justement quelques-unes de ces toiles, aujourd'hui si vieilles et si curieuses, des Cogniet, des Robert Fleury, des Heim, des Delaroche, et Ton peut reconnaître qu'il en reste quelque réminiscence dans l'ensemble de Tart allemand. M. Makart, le Viennois, par exemple, s'en ressent très nettement, quand même il n'en aurait subi l'action que par l'intermédiaire de son maître, M. Piloty, ou du Belge Gallait. Cornélius, Overbeck, Veit, furent de véritables apôtres; ils en eurent le langage, qu'ils empruntèrent à la Bible. Dès i83o, leurs disciples, leurs catéchumènes constatèrent avec douleur et horreur qu'une réaction de la peinture contre la pensée pure s'accentuait en Allemagne. Non seulement hérésie coloriste au sein même du romantisme de 1810, mais culte nouveau et scepticisme menaçaient l'église artistique.
La célèbre galerie du baron de Schack, à Munich, contient principalement des spécimens fort intéressants du talent de tout le groupe romantique. A la galerie de Schack on peut opposer la galerie de M. Ravené, à Berlin, qui révèle tout un autre courant d'idées et d'art, le courant familier. En effet, à côté du mouvement retentissant des romantiques et de leurs ambitieuses compositions, une pensée non moins nationale créait un autre mouvement, modeste d'abord, mais qui devait dominer l'autre et lui survivre.
D'abord, à Berlin, une légende historique beaucoup plus rapprochée de nous que celle des Niebelungen, légende presque toute fraîche, encore palpitante, celle de Frédéric le Grand, en un mot, engendra à l'Allemagne deux artistes supérieurs, le sculpteur Rauch et le peintre Menzel.
Le monde des soldats, qui est un monde populaire, la personnalité de Frédéric \\^ familière et bizarre comme celle d'un bourgeois de Hoffmann, ramenaient d'une pente naturelle les artistes vers la vie réelle, vers les sujets de la vie contemporaine.
F A Kavil"bach pïnx.ei del -■''.'^> Dujardm se.
JEUNE FEMME AVEC SON FILS EXPOSITION UNIVERSELLE Gazette des Beaux -Arts Imp.A Quaiitin
A Dusseldorf, avec Bendemami, qui jeta sur le moyen âge un regard pieux, mais un peu froid, il y eut un des deux Schadow qui, à travers son spiritualisme, pensa davantage à la peinture. Des centaines déjeunes gens ne se pressèrent pas impunément au pied du vieux château sur les bords
HGUKE de la tl FONDERIE » DE M. MENZÈL.
(Dessin de l'artiste.)
du Rhin. Il y en eut qu'anima le sentiment de la vie et de ses saveurs. Le paysage archéologique et noble des Rottmann et des Prellcr, de Munich, ne suffisait plus. On s'enrôla, en attendant, sous la bannière de Lessing et de Schirmer, gens sages, sérieux, idéalistes, admis seulement par la nature à ses paysages de cérémonie et non dans son intimité.
io8 L^ART MODERNE A L'EXPOSITION.
Viwt dur, efforcé, compliqué des rénovateurs de 1810, malgré certaines grandes lueurs d'énergie, de pensée et de poésie qui jaillirent de ses flancs, et surtout des ûancs de Cornélius, menaçait d'être à son tour un dogme académique.
En peignant sur les murs de la Pinacothèque, à Munich, le cerbère académique aux trois têtes de professeurs emperruqués, que Cornélius et ses amis mettent à mal, le célèbre Kaulbach figurait, sans s'en douter, une image éternelle qui pouvait un jour se retourner contre les siens.
Mais Kaulbach lui-même passa à Tennemi. Il encouragea les coloristes et les familiers; il fut des leurs. 11 tint à avoir pour successeur, à TAcadémie, son élève et ami, M. Cari Piloty, que les fidèles de Cornélius flétrissaient en l'appelant le Réaliste, parce que l'auteur de la Alort de Wallenstein et du Néron incendiant Rome avait fait reluire un diamant, jusqu'à l'illusion du trompe-l'œil, au doigt du fameux général de la guerre de Trente ans. Kaulbach confia expressément son neveu Auguste à M. Cari Piloty pour que celui-ci en fit un coloriste, et celui-ci en a fait un charmant coloriste.
Des centaines de jeunes gens, à Munich comme à Dusseldorf, voulurent échapper aux théories piétisto-philosophiques de M. de Bunsen et aux synthèses de Frédéric Schlegel, pour jouir enfin à leur aise de la peinture et de la nature, si faire se pouvait.
On alla à Venise, on alla à Anvers, on regarda les Français et les Belges. Les Expositions universelles de i855 et de 1867 secondèrent les échanges et les progrès artistiques. Celle de Munich, en 1869, fut plus décisive encore. Les Allemands y admirèrent Courbet et s'émerveillèrent de nos paysagistes et de nos animaliers.
Dans les collections publiques ou privées de l'Allemagne on rencontre un petit nombre de noms français : Robert Fleury, Couture, Delaroche, Horace Vernet, Jacquand, Léopold Robert, Biard, Rosa Bonheur, Eug. Lepoitevin, Troyon, Gudin, Cabanel, Charles Muller, Fromentin, Meissonier, Gérome. On peut retrouver à l'Exposition actuelle des traces qui prouvent que les peintres allemands, y compris M. Édouard Charlemont, qui a envoyé le Gardien du sérail à notre Salon, ont fait plus d'une station devant les toiles de ces Français. Édouard Hildebrandt était un élève d'Isabey, et il y a aussi des souvenirs d'isabey dans quelques tableaux de l'Allemagne.
Le Belge Gallait a été pendant longtemps un dieu dans certains ateliers d'outre-Rhin, et il s'y est transfusé en plus d'un pinceau. Beaucoup
iio L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
des œuvres germaniques ressemblent maintenant à celles qui sont Texpression courante et moyenne de la peinture française ou belge.
D'autres influences ont agi sur les artistes allemands. Des splendides Rubens de Munich rien n'a transpiré en eux. La note allemande est contenue, et les débordements de lumière du grand Flamand ne l'accommodent pas. M. Lenbach, pourtant, a copié les Rubens de Munich. Mais c'est Rembrandt, ce sont les Hollandais, avec leurs tranquilles et fortes enveloppes, qui semblent avoir frappé les peintres d'outre-Rhin et qu'ils ont transposés, le plus souvent, dans une gamme moins vive, sans leurs harmonies si grasses, si chaudes, si intenses.
Aujourd'hui enfin, quand les organisateurs de l'Exposition ont voulu montrer Vart national, ce n'est plus au romantisme qu'ils se sont adressés; c'est au genre familier, sentimental ou gai, au portrait, au paysage, à quelques scènes modernes qu'ils ont demandé l'expression de cet art national. On voit quel changement s'est fait.
L'exposition allemande ne montre cependant pas toutes les tentatives de l'art actuel. On n'y a point admis ceux que nous nommerions des réalistes ou peut-être des intransigeants Les partisans de l'école romantique, de leur côté, ni les peintres d'histoire n'ont eu toute la place qu'ils désiraient. On a beaucoup réclamé, et des plaintes ont été portées jusque dans le giron du prince de Bismarck. Les peintres militaires n'ont pu se montrer. En résumé, il y a en Allemagne, de même que chez nous, trois ou quatre cents itoms de peintres; un tiers à peine a trouvé place à l'Exposition. Mais aussi, sauf bien peu d'exceptions, les œuvres exposées proviennent des collections publiques ou privées. Elles sont triées sur le volet. Parmi les cent seize peintres à qui on les doit, on ne compte pas moins de trente et un professeurs des Académies, et tous sont connus et estimés dans leur pays.
Il est certain que nous sommes ici en face de gens qui gardent le respect et la loyauté de Tart. Ils ne cherchent pas à forcer l'œil, ils ne font aucun tapage. La note générale est contenue, sobre, discrète. Elle repose d'ordinaire sur une tonalité brune mêlée d'un peu de roux. L'exécution dans la plupart des toiles est bonne ou convenable, souvent nette, poussée, tout au moins soutenue. L'esprit des artistes paraît calme, sérieux, recueilli, à demi mélancolique, sauf quelques accès de gaieté çà et là, et enfin très clair. L'Allemand nuageux de nos traditions a disparu, ou bien il a été mis à la porte de la salle qu'a si bien ornée et disposée M. Gédon, un sculpteur qui est devenu un remarquable décorateur en architecture.
LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. m
Qu'on prenne les œuvres dont le sujet est le plus romantique : laDaiîse macabre de M. Spangenberg, et la Poursuite de la Fortune par M. Henneberg, l'idée y reste parfaitement claire. Dans ce dernier tableau, par exemple, la Fortune voltige sur une bulle de savon ; par là on explique combien elle est illusoire et peu durable ; un cavalier avide court après elle ; il a lâché la bride du cheval , et il s'élance sur une planche étroite , au-dessus d'un précipice. Nul ne saurait méconnaître l'imprudence et l'aveuglement de ce cavalier. 11 a perdu toute notion d'humanité, puisqu'il a renversé une femme en passant. Pour que le spectateur ne garde aucun doute sur les périls qui entourent et la fin qui attend ce misérable chevaucheur, la Mort est derrière lui, mais il ne voit rien : ni la mort, ni le précipice, ni la femme renversée... L'intention entasse ici tant d'éclaircissements qu'elle en devient un peu ridicule.
■ Volontiers l'on blâmerait ces peintres d'être trop clairs. Ce n'est pas, en effet, l'obscurité qu'on peut reprocher aux rénovateurs de 1810. Ils ont, au contraire, toujours pesé sur l'idée, et c'est la surcharge d'incidents destinés à commenter cette idée et à n'y rien laisser de sous-entendu qui trouble et embrouille le spectateur, alourdit et rend inanimées leurs compositions.
Sur la table des albums, les résultats de la lutte entre le vieil esprit et le nouveau se montrent bien frappants, bien curieux à noter. Là se trouvent, entre autres, le conte de Cendrillon et le conte des Sept corbeaux et de la Sœur fidèle illustrés par Schwind, à côté du poème comique de Henri de Kleist , la Cruche cassée (Der zerbrochene Krug), illustré par Menzel. L'entrain, l'observation, l'imprévu, la lumière, l'esprit, la vie, celui-ci a tout. Schwind imaginait, au contraire, de complexes compositions qui se meuvent péniblement à travers. des arceaux gothiques, sans air, sans liberté, solennelles, guindées jusque dans les essais de comique, et, si l'affirmation pesante du sujet en exclut du moins la fadeur, si les qualités de conception se laissent apercevoir à l'homme qui regarde avec patience , la différence entre ces images et celle de la Cruche cassée n'en reste pas moins la même qu'entre des figures de cire et des êtres vivants.
Depuis 1867 et surtout depuis i855, le personnel de l'art allemand s'est beaucoup renouvelé, et nombre de célébrités, autrefois consacrées, ont disparu ou se sont abstenues. Quelques-unes, telles que MM. Preller (qui est mort), André et Oswald Achenbach, Lessing, Leu, Gude, paysagistes, Grcçb avec ses intérieurs d'église, Jordan, Schlœsser, amis des
scènes paysannes, font encore ce qu'on appelle une très honorable figure, mais enfin le terrible arrêt : place aux jeunes, a été prononcé en Allemagne comme ailleurs. Quelques grandes ou charmantes individualités, en revanche, n'ont point perdu de terrain.
De la peinture monumentale, de ces fresques qui couvrent les murs des monuments publics, des habitations particulières, des grands cafés et des concerts, nous ne pouvons juger à Paris. La pluie, le vent, Tair aigre ont beau effacer ces fresques, les Allemands ont fait de celles-ci leur chose, et, quand elles s'effacent, on les repeint. L'art de 1810 est par là condamné à périr en grande partie. 11 est vrai qu'en Allemagne comme en Angleterre, depuis quelques années, on s'inquiète de procédés conservateurs de la fresque. M. Maclise à Westminster a essayé d'une espèce de détrempe particulière, et M. Piloty préconise, dans les ateliers de Munich, pour la décoration murale, une sorte de peinture à l'eau, d'aquarelle en grand, dont on est jusqu'à présent fort satisfait.
Ces explicàtions données , je commencerai par parler de deux hommes remarquables qui ne furent point remarqués à l'Exposition de 1867, MM. Lenbach et Bœcklin.
Un charpentier de Schrobenhausen , village de Bavière, employait, il y a quarante ans envin)n, son fils, encore enfant, à barbouiller les solives et les pans de bois des maisons de paysans qu'il construisait.
Une des plus ardentes vocations de peintre , qu'on ait vues en ce temps-ci brûlait chez l'enfant. Avec les grosses couleurs du charpentier, il se mit à peindre les gens et les bêtes qu'il voyait autour de lui. On lui parla du Musée de Munich et de ses merveilles. 11 voulut y aller voir, et partit un jour, nu-pieds, avec quelques sous dans sa poche, pour la capitale bavaroise. 11 contempla les tableaux, et, de retour au village, obséda son père jusqu'à ce qu'il en obtînt la permission de vivre à Munich. Le charpentier faisait à son fils une pension de quinze sous par jour.
Le jeune homme se présenta chez M. Piloty, qui s'intéressa à lui et le fit admettre parmi les élèves de l'Académie , où Ton eut quelque peine à le garder, parce que le disciple eut lui-même beaucoup de peine à se plier à la méthode de l'enseignement.
M. Lenbach commencera maintenant, je le pense, à paraître intéressant.
Il retourna dans son pays, après ses études faites, et y peignit, avec une sorte d'ivresse, des figures de paysans comme au temps de son en-
LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. ir3
fance. Un berger endormi , qui appartient au baron de Schack , date de cette époque. M. Pijoty, homme d'un caractère généreux, d'un esprit supérieur, véritable protecteur des jeunes talents, emmena, à ses frais, M. Lenbach à
SOLITUDE, PAR M. FRl-. DÉRIC DE SCHENNIS.
(Dessin de l'artiste.)
Rome. C'est d'après des études peintes au pied de l'arc de Titus que celui-ci, revenu à Munich, exécuta un tableau qui fit sa réputation et que possède le comte Palfy, de Pesth. Le succès lui valut d'être nommé professeur à l'Académie de Weimar, où il se lia avec M. Reinhold Begas, sculpteur, et M. Bœcklin, peintre, tous deux professeurs aussi. Les trois amis ne tardèrent pas à donner leur démission. Le professorat leur faisait
perdre un temps précieux que Tart seul leur paraissait réclamer. M.,Bœcklin , homme tourmenté de recherches singulières, influença un moment M. Lenbach et faillit l'entraîner dans sa propre voie.
M. Lenbach revint à Munich, où il copia quelques-uns des Rubens de la Galerie royale. Ces copies étaient belles ; on lui en demanda d'autres, et il partit une seconde fois pour Tltalie, où il en exécuta de nouvelles, entre autres d'après Titien. Il se rendit ensuite en Espagne^ tantôt copiant Velasquez et Murillo, tantôt peignant de beaux portraits. Il se lia avec Ricard durant cette période de sa vie.
En 1867, il eut une troisième médaille à l'Exposition universelle, où le grand prix fut décerné à M. Knaus, où M. Menzel obtint la croix et une seconde médaille, M. Piloty une première médaille, M. Gude une seconde médaille, MM. André Achenbach et Fagerlin des troisièmes médailles.
En 1869, à propos de l'Exposition de Munich, M. Mûntz a signalé pour la première fois M. Lenbach dans la Gaietie. Le portraitiste allemand est aujourd'hui très célèbre ; il est devenu le peintre des princes et des souverains. Son portrait de l'empereur d'Autriche a figuré à l'Exposition de Vienne. Un dernier trait peindra M. Lenbach à son tour. Si une tête lui plaît, qu'elle soit illustre ou non, il se refuse à recevoir de l'argent pour le portrait. Enfin il est le peintre du monde wagnérien. On a de lui un Wagner de profil et la figure de M'"" de Bulow. Pourtant, selon la chronique , il n'aimerait pas la musique de Bayreuth.
Au Champ de Mars, on discute beaucoup M. Lenbach. Il est difficile d'être plus personnel, en conservant la marque de la peinture qu'on a copiée et des artistes qu'on a fréquentés.
Ce qui me frappe dans le portrait du chanoine DoUinger, le chef, comme on sait, du parti pieux-catholique ^ et surtout dans celui du baron de Liphart, c'est une singulière attache avec l'homme rouge de M. Millais et avec la tête de femme de M. Ferdinand Gaillard. Voilà trois artistes, un Allemand, un Anglais, un Français, que la physionomie humaine émeut profondément et qui , la sentant chacun à sa façon , n'en arrivent pas moins à un commun rendez-vous de peinture, d'exécution, de vision. Curieuse loi organique qui gouverne les esprits et en fait une même famille, malgré les races et les distances !
M. Lenbach exprime à un haut degré le mordant d'une figure, la vivacité, la profondeur humide des yeux, le caractère, l'accent de la bouche et de l'oreille, se complaisant librement à appuyer sur tel ou tel
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trait qui le séduit davantage. Son exécution est singulière, peu soucieuse de faire tourner correctement un plan, de laisser de la transparence dans les ombres. Tantôt elle est fluide ou boueuse, tantôt épaissie et saccadée. Mais il a pleine et profonde impression de Fhomme et de ce qui domine dans son visage, dans sa tournure. Ses portraits de femme ont un grand sentiment de grcîce et de charme qu'il faut cependant aller chercher sous un mélange assez alourdi de souvenirs de Rembrandt et de Jordaens, et sous une lumière un peu blafarde; mais aigu, individuel, neuf dans Tassimilation de ce qu'il a pu voir, peinture ou nature, est l'artiste.
Pelure d'oignon, disent les uns ; grande aquarelle vernie du système Piloty, disent les autres ; peinture beurrée,- persillée, à la maître d'hôtel, ajouterais-je! Tout ce qu'on voudra. L'artiste qui s'appelle Lenbach est une personnalité, un homme hors rang.
M. Bœcklin, né à Bâle, se voue aux mythologies et aux ermites. Il comprend les mythologies d'une façon particulière ; c'est un romantique coloriste ou plutôt un bœckliuiste. Il vit à part, il invente des couleurs, il est dur pour ses confrères, il est excentrique, et il fait de belles choses que le baron de Schack enferme dans sa galerie. Il a beaucoup cherché, quelquefois trébuché. A la fin, ce que nous voyons de M. Bœcklin cette année, V Idylle marine, est très étonnant. A une fantaisie il a donné Ténergie et la plénitude de la réalité, cas vraiment extraordinaire.
Ici les personnages sont si vigoureux de forme et de couleur, et cette mer est si puissante avec sa houle écumeuse, ses flots que bleuit, en s'y plongeant, la main de la nymphe, flots violets qui battent lents et lourds sous un soulîle d'orage, dont le fouet rassemble des nuées basses, sombres, percées de lueurs blanches; œuvre d'un aspect étrange, désolé, menaçant et formidable, d'où s'exhalent Todeur et l'air salin de Tocéan du Nord.
Les reproches porteraient sur de certaines lourdeurs qui se retrouvent chez les peintres dont l'éducation s'est faite avant 1867 ou 1869, et même chez presque tous les peintres allemands.
La hardiesse, la puissance et la violence de la facture sous une enveloppe générale, calme et pleine d'unité, m'arrêtent devant ï Usine de M. Menzel.
C'est une peinture cursire et presque dédaigneuse dans sa certitude , qui enveloppe rapidement les formes, ne cherchant que leur accent et voulant étreindre d'un coup l'impression générale ; une peinture déroutante dans son allure bousculée en apparence, mais d'une sûreté absolue et d'une grande sincérité dans les libertés qu'elle prend.
M. Menzel, artiste de premier ordre, a voulu faire Tépopée de la fonderie.
Les feux orangés des fourneaux et le jour pâle du dehors, voilé
tRACMENT DU TABtEAU « DEVANT t'ÉCLlSE », PAR M. DE BOCHMANN.
(Croquis de l'artiste.)
entremêlent leurs silhouettes, leurs détails à travers les lueurs et les ombres.
Evoqué par les différentes clartés des foyers, car M. Menzel a une véritable passion pour le feu et ses colorations variées, un peuple d'ouvriers, la pipe à la bouche, les reins cambrés, les bras levés ou le dos courbé, se raidit pour frapper, soulever, traîner. Des hommes mangent dans le coin le plus noir; d'autres, demi-nus, se lavent et s'essuient.
Les gestes, les mouvements me rappellent Daumier. M. Menzel est un profond observateur ; les forgerons qui se tiennent près des foyers ont
n8 L'ART MODERNE A EX POS I T I ON.
Toeil très dilaté et très brillant; je ne voudrais que ce trait pour me dire que cet artiste connaît, saisit le côté caractéristique d'un milieu, d'une situation.
C'est très simple, très fort et très beau, en dépit des tons lourds et salissants qui écrasent certains coins de cette toile.
Le Bal officiel du même peintre, tout petit tableau merveilleux de poses, d'attitudes, de vérité, d'individualité, et ses aquarelles d'église sont fort remarquables.
M. Menzel avait exposé, à notre Salon de 1868, son Couronnement du roi Guillaume à Kœnigsberg, si important par le sens physionomiste des innombrables figures qui remplissent la toile, et par cette sincérité d'accent et d'art qui repousse toute fausse séduction, tout charlatanisme, tout artifice.
De là pour certaines personnes de la difficulté à comprendre ce grand talent.
M, Menzel est célèbre aussi pour ses illustrations, et il est peut-être le premier illustrateur du temps,
A côté des œuvres de M. Menzel se trouve son buste scuîpté par M. Reinhold Begas. Ce buste nous montre un petit homme, engoncé dans un cache-nez et enhouppelandé dans un large paletot; un type allemand par excellence, au grand front bombé, aux yeux enfoncés, à la bouche tourmentée, volontaire, rechigné, bizarre, tout en intelligence et en originalité. C'est un sculpteur de bien du talent que M. Begas, et je vois chez lui de curieux rapports avec M. Lenbach, comme il me semble qu'il y en a entre M. Menzel et le sculpteur Rauch. Le buste de M. Menzel et celui de M""" Hopfen, femme d'un littérateur distingué, ont à mes yeux le sentiment des peintures de M. Lenbach traduites en sculpture. Et certes, lorsqu'à Weimar s'associèrent ces trois artistes, M. Lenbach, M. Bœcklin et M. Begas, ils se connaissaient en hommes de valeur, et ils se sentirent de même bord.
Destiné à une grande réputation, à moins qu'il ne soit discuté avec acharnement, est M. Leibl, plus jeune que les précédents. Il avait exposé au Salon de 1869 un portrait de femme à la Rembrandt que remarqua plus d'un artiste. L'année dernière, j'ai parlé de son portrait d'homme. Ce portrait reparaît au Champ de Mars, accompagné d'un tableau qui représente des paysans lisant le journal. De tous les peintres allemands, M. Leibl est \e facturier le plus étonnant. Il manie le pinceau comme il veut. Il y a en lui une de ces organisations vouées spécialement à la fonction de peintre,
comme celle de Courbet, et qui s'en vont tirant de la peinture les choses les plus surprenantes. Il faut voir au Salon deux têtes de M. Leibl, modelées en pleine lumière, vrais chefs-d'œuvre de maître peintre de corporation, le donnant à faire en cent aux confrères.
Un portrait par M. Kolitz a aussi beaucoup de cette force et de cette intensité des tons justes, francs et beaux qui rappellent le talent de Courbet. La jeune critique allemande qualifie de génial M. Kolitz et lui reconnaît une énergie très personnelle. Le peintre n'en est pas moins très attaqué en Allemagne par certaines écoles.
Une nature morte de M. Hertel se rattache à cette catégorie des robustes peintures.
La plus grande situation artistique en Allemagne paraît être celle de M. Piloty, directeur de l'Académie de Munich depuis 1874.
Le talent du peintre, nous ne pouvons guère l'apprécier d'après son Wallenstein en litière; page bien composée, dirait un esprit académique, soigneusement dessinée, mais de tonalité fade. Peu d'années avant 1870, on a vu à Paris, sur le boulevard des Italiens, le Néron de M. Piloty, qui ne nous a pas laissé un souvenir bien émouvant.
L'Académie de Munich est la plus fréquentée de l'Allemagne; plus de mille artistes se réunissent sinon dans son sein, du moins autour de ses flancs. M. Piloty aura joué un grand rôle dans l'art contemporain allemand. Coloriste secondaire personnellement, c'est lui qui pousse les jeunes gens vers la couleur, c'est lui qui a encouragé et secondé les meilleurs peintres ou plusieurs des meilleurs peintres du mouvement moderne. Il aura présidé aux destinées artistiques de MM. Makart, Auguste Kaulbach, Gabl, le plus fort des peintres de paysanneries, Kurzbauer, Defregger, qu'entoure dans le Tyrol toute une colonie de peintres, Liezen Mayer, illustrateur de Faust, Gabriel Max, Wagner et bien d'autres, y compris son frère, Ferdinand Piloty, illustrateur de Roméo et Juliette, M. Lenbach et M. Leibl.
Il y a longtemps déjà qu'à travers les idéalistes de Dusseldorf surgit M. Knaus, qui donna une vive impulsion aux tentatives coloristes. M. Knaus, s'il ne réussit pas tout à fait du côté de la couleur et du côté des morceaux de bravoure, garda un charmant esprit de grâce, de naïveté et de gaieté jusqu'où personne encore parmi ses compatriotes ne paraît avoir su atteindre.
Toutefois l'histoire de l'art dans l'Allemagne du Sud, depuis vingt ans, n'est autre que l'histoire de l'école de Piloty, disait, dans un livre récent, un critique allemand distingué, M. de Leixner.
Donc, après avoir parlé de M. Piloty, on doit s\j)ccuper de ces coloristes du Sud qui sont ses élèves ou qui ont vécu dans l'atmosphère qu'il a créée à Munich, et au nombre desquels j'avais oublié de mettre M. Bœcklin et M. Mate^ko.
M. Auguste Kaulbach procède des Hollandais; il a des tons très distingués, la facture habile, solide et légère. Il aime à habiller ses personnages de costumes anciens; c'est ainsi qu'il a fait de M'"" Gédon et de son fils une reine et un jeune prince qui semblent avoir souffert de quelque malheur. Son très joli tableau intitulé Rêveries représente une jeune femme de Terburg jouant du luth. Le peintre a un sentiment d'élégance, de charme et beaucoup de goût. Il se plaît à représenter les femmes. Je serais curieux de savoir quel effet produirait sur son gracieux talent l'essai de les habiller de leurs bourgeoises robes modernes, et s'il se tirerait alors aussi bien du féminin.
M. Zûgel est un homme de beaucoup de talent, à la peinture très vive, très fine, très spirituelle, de lumières un peu égales et dispersées cependant, mais à notes chantantes, joyeuses, tendrement fraîches et vibrantes, un tempérament non sans analogie avec celui de quelques aquarellistes anglais, et imbibé d'on ne sait quoi d'Isabey. Il y a un peintre dans ces petites toiles de bergers et d'animaux.
Les Enchères de M. Hugo Kauffmann, plus amorties, sont aussi d'un homme spirituel, fin, mais qui aurait besoin de réveiller par une vivacité de tons plus mordante les petits personnages qu'il a si bien mis dans leur mouvement.
De beaux verts foncés, une singularité d'aspect intéressante, un ressouvenir peut-être archaïque distinguent le paysage de M. de Schennis, un jeune peintre qui me paraît très hardi et qui ne ressemblera pas à tout le monde.
Les Routiers de M. le professeur Guillaume Dietz sont de vigoureuse tonalité brune, soutenue de noir, de touche saillante, spirituelle, d'enveloppe fine. Les petits personnages du fond, dans Son Excellence en voyage, sont fort jolis. Ses tableaux pourraient être signés par un Belge ou un Français. M. Brandt, qui, l'année dernière, au Salon, nous rappelait Pettenkoffen, se rattache à Fromentin par ses Cosaques de r Ukraine chevauchant dans la steppe verte, dont le ton prend aussi la qualité ferme, mate, appuyée, qui indique des fréquentations avec la peinture de Belgique. On n y trouve pas les sonorités mélodieuses qu^i eues Fromentin, et les valeurs de lumière s'y dis-
persent de façon trop égale; mais M. Brandt possède un sens de peintre, lui aussi.
Il est curieux de voir comment chez beaucoup de ces artistes l'analogie se fait avec les nôtres et avec ceux de Bruxelles. Le Soupenir de M. Keller rentre dans la même série, et tout le fond de son appartement est d'une pâte bien maniée, d'une tonalité forte. La figure de femme qui
FRACMENTDEIA«CÈNE)>,PARM. GEBHARD,
(Croquis de l'artiste.)
occupe cet intérieur est un peu hésitante. Il a été l'élève de M. Ramberg, dont on peut voir, non loin du sien, un tableau qui, à son tour, est un souvenir de l'art hollandais, mais un souvenir un peu refroidi, bien que dans une harmonie grise et délicate.
Les Allemands n'ont pas comme nous un seul grand foyer d'art, un seul monde artistique; ils ont des centres divisés et amoindris : Munich, Berlin, Dusseldorf, Weimar et Carlsruhe; mais c'est surtout dans les trois premières villes qu'un esprit de rivalité porte les artistes
à chercher des routes différentes ou à se répliquer sur le même terrain.
La réponse coloriste de Berlin à Munich, nous la trouverons dans rintérieur que M. Gussow intitule avec raison Nature morte, un tableau fort coloré et fort bien coloré, d'une belle harmonie chaude et vigoureuse, largement traité dans sa petitesse, et avec le sentiment de la justesse et de rintensité du ton. Les mêmes qualités se retrouvent sur sa toile Dans l'atelier. Son portrait de Dame, en revanche, est ce que nous appelons en France de la peinture vulgaire.
M. Conrad Becker représente aussi certaines tendances coloristes de Berlin, mais déjà considérées là-bas comme arriérées et fausses, tandis que M. Gussow est à la tête du groupe de l'avenir. Chez M. Becker s'aperçoit un mélange de Couture et de Cabanel, curieux au point de vue des influences étrangères, mais sans intérêt, en effet, comme expression personnelle.
La réponse de Dusseldorf à Munich sera donnée par M. de Bochmann, avec son Village esthonien et sa toile intitulée Devant l'église, où s'étend une remarquable note brune et grise, d'un grand charme, calme, plein d'ensemble, portant avec elle une forte impression, une vraie note de peintre. Par certains côtés, M. de Bochmann rappelle Pettenkoffen, mais de façon plus grasse, plus sûre, plus forte. C'est un homme qui fera parler de lui. De Dusseldorf également vient le Baptême de l'enfant posthume de M. Cari Hoff, toile très agréable où l'on croirait voir les colorations de M. Knaus manœuvrées d'une brosse plus large, portées à plus d'accent, et restant sous l'abri d'un goût gracieux et joli. M. Hoff a beaucoup de réputation et exerce une certaine action parmi le jeune Dusseldorf.
A la même ville appartient cet artiste grandement intéressant à qui l'on doit le Crucifiement et la Cène : M, Gebhard. Par ces deux tableaux, il semble jeter un pont entre l'ancienne école moyen âge des Veit et des Bendemann et la nouvelle école tout imbibée de l'art hollandais. M. Gebhard est peut-être le plus Allemand de tous les peintres que nous voyons au Champ de Mars. 11 est cependant né en Russie, dans la province frontière de Livonie, je crois, comme M. de Bochmann, parmi cette population semi-germaine, semi-slave, où les tempéraments artistiques ne semblent pas rares. M. Gebhard est élève de Cari Sohn, à qui reviendra l'honneur d'avoir imprimé un mouvement particulier à travers les variations de l'école de Dusseldorf.
Je laisse de côté le Crucifiement, œuvre froide, pour ne m'intéres-
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ser qu'à la Cène. Nous sommes ici en face d'un sentiment caractéristique, d'un élan protestant, car le lieu où se passe le festin chrétien est un temple protestant, son revêtement en boiseries ne laisse point de doute. Un esprit tout nouveau pour nous rayonne dans cette toile extrêmement remarquable.
Sous sa douce enveloppe de rousseur amortie, elle sent le Rembrandt assoupi, où le peintre verse avec précaution une dose légère de vénitien.
lA BARAQ.UE DE FOIRE, PAR M. MEYERHEIM.
(Dessin de l'artiste.)
Tranquillement assis, presque sans gestes, douloureusement et ' passionnément attentifs aux paroles du jeune maître à la face pâle et lumineuse qui fait un cours, se tiennent des professeurs et des étudiants allemands à têtes intelligentes. Judas, en vêtement véronésien, s'en va sans bruit. Sa figure exprime bien une sinistre méchanceté. J'ai rarement vu un artiste trouver des poses aussi naïves, aussi simples, et rarement senti une pareille saveur d'harmonie, de sentiment, une pareille exhalaison intellectuelle s'élever d'un tableau. Cette impression me rappelle celle qui naît des belles œuvres de Rethel, un Dusseldorfien, lui aussi. Des choses mortes pour nous depuis long-
temps sont revivifiées par ce nouvel esprit chrétien descendu dans la peinture.
Des qualités de même genre se retrouvent avec moins d'ampleur, et dans le sens pittoresque pur plus encore que dans le sens intime, chez M. de Hagn, qui a peint des prêtres travaillant à la Bibliothèque du Vatican. M. de Hagn est pourtant de Técole de Munich.
Le docteur allemand reparaît encore dans la Fille de Jaïrus de M. Gabriel Max et s'assoit, triste, simple d'attitude, au chevet de Tenfant qui nest plus. Ce tableau est de couleur fade et désagréable, d'exécution plate; mais on y retrouve de ce même sentiment recueilli qui émeut avec douceur. La mouche sur le bras de Fenfant, qu'on a tant reprochée à M. Max, ne me déplaît pas. Il y a là une sorte d'intention énigmatique sur la vie ou la mort, et un trait de réalité mesquine, mais poignante, qui, si on l'ôtait, selon le vœu des critiques qui raisonnent trop sagement, refroidirait le sujet. La critique allemande aurait voulu qu'on envoyât au Champ de Mars une autre oeuvre de M. Max plutôt que celle-là. Je ne suis pas de cet avis, et je trouve que son tableau ne le déshonore point. Je le préfère à celui qu'il a dans la salle de l'Autriche, et où la peinture malheureusement n'égale pas l'idée, qui est bien délicate et attendrissante.
J'ai cité des portraitistes. Il en est de fort connus encore: M. Schrader, M. Gustave Richter, élève de Cogniet, et M. Grœf, qui lui ressemble. M. Richter s'est donné le plaisir de se peindre avec un de ses enfants sur une toile, et de peindre sur une seconde toile sa femme, qui est une fille de Meyerbeer, et qui tient un autre enfant dans ses bras. Les figures de M. Richter ont de la douceur, assez d'ampleur, et cependant un caractère ordinaire et peu d'accent. Ces peintres ne sont pas uniquement portraitistes, mais l'Exposition ne montre, de leur main, que des portraits.
Comme l'exposition germanique a été organisée par une commission qui s'est guidée, d'une part, sur l'espace dont elle pouvait disposer et, de l'autre, sur le goût moyen du public, et qui a pris dans les diverses collections les oeuvres qu'elle jugeait représenter ce goût moyen et fournir un exemple du talent des principales célébrités ou notoriétés artistiques, le Champ de Mars, ai-je déjà dit, ne voit pas les diverses branches ou écoles de l'art allemand dans leurs proportions relatives.
L'on pourrait croire, par exemple, que la peinture d'histoire, dont
LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. laS
les générations précédentes furent excédées, chaque artiste s'étant mis dans la robe d'un docteur en philosophie et en droit comparé, déserte Tart allemand et se contîne, indignée mais inerte, au fond de quel^ ques ateliers renfrognés,
GROUPE DE LA FÊTE d'enFANTS, PAR M. lOUIS KNAUS.
(Croquis de l'artiste.)
Le nu semblerait aussi devenu fort rare, en dehors de la peinture monumentale. Si Ton s'en rapporte à l'histoire de M. Cornizelius, il arriverait même aux peintres de se raviser et de rhabiller leurs figures nues. Lorsque M. Cornizelius peignit sainte Élisabeth flagellée par son confesseur, elle était nue jusqu'à la ceinture; le confesseur frappait
à tour de bras. Des scrupules de convenance religieuse furent invoqués. Le confesseur frappe toujours à tour de bras, mais la sainte -ne montre plus que le haut de ses épaules.
Une Callisto, assez douce, un peu molle, de M. Schauss, et les Disciples de Platon, sur fond d'or, de M. Knille, forment l'apport du nu allemand. Le Luther de M. Thumann et le Saint Paul de M. Baur complètent le lot de la peinture historique. M. Thumann, M. Schauss, M. Cornizelius, appartiennent au vieux jeu; M. Knille et M. Baur entrent dans le concert international de Tart. Les Disciples de Platon, bien dessinés, savamment composés, pourraient venir d'un pinceau sérieux de notre École des beaux-arts. Ils forment une importante composition destinée à orner la bibliothèque de TUniversité à Berlin. Nous en publions le dessin en fac-similé hors texte. Quant au Saint Paul, on pourrait le mettre dans la barque qui porte M. Laurens et son heureuse fortune. Les assimilations seraient nombreuses, en effet, si on voulait les suivre une à une.
Les scènes d'Orient de MM. Gentz et Seel semblent sortir des ateliers de M. Bonnat ou de M. Guillaumet. La Banque populaire en faillite de M. Bokelmann touche d'assez près au Saijit Philippe du Roule de M. Béraud. La chasse de M. Gierymski fait penser aux cavaliers de M. Goubie. Dans un Incendie au pillage de M. Nikutowski, telle figurinette porte une estampille pareille à celle de M. Vibert. M. Riefstahl, avec ses confréries à Rome, ne s'écarte pas de M. Sautai ou de M. Edmond Lebel, M. de^ Werner se rapproche beaucoup de M. Firmin Girard. Nous retrouverions chez nous ou en Belgique la Femme au chat de M. Wûnnenberg, la Femme à l'enfant de M, Amberg, V Intérieur de M. Keller, et jusqu'à vingt autres.
De même que chez nous, on a là-bas du succès en peignant des tableaux comiques contre les moines, ainsi que font MM. Meisel, Grûtzner, Michaël. D'autres, tels que M. Loetîtz ou M. Hagn, voient, au contraire, les cléricaux d'un œil bienveillant.
Les moutons de M. Brendel depuis longtemps fraternisent avec ceux de M. Jacque. Les chevaux et les chiens de M. Steffeck, anîxnalier célèbre à Berlin, se rapprocheraient, au contraire, de ceux de M. Landseer.
Les Allemands ont le paysage un peu ennuyé, triste, menu, avec des notes serrées mais contraintes. Le grand souffle ou le charme tendre de la nature ne circulent point facilement dans leurs tableaux. Mais
on s'aperçoit qu'elle commence à les ébranler, et qu'avec leurs facultés de sérieuse contemplation ils finiront par se sentir à leur aise auprès d'elle et la traiteront avec cette familiarité caressante, enivrée, avec cet amour attentif à toutes ses parures, à tous ses aspects, à tous ses carac^ tères, qui a valu à la France sa belle école de paysagistes.
M. Krœner, qui a commencé par être teinturier dans sa jeunesse, sera certainement un des Christophe Colomb du paysage en Allemagne. Ses sangliers dans la neige, ses cerfs dans les bois ou sur les montagnes témoignent d'un art libre, d'une sensation vive, d'une coloration animée.
La place qui m'est mesurée au cordeau ne me permet que de citer des noms : M. Lier et son élève M. Baïsch, qui ont le sens des clartés du ciel ; M. Schleich, qui est mort et qui était très fin ; M. Dûcker, M. Oeder, délicats; M. Munthe, M. Bracht, M. Gleichen- Russmann, M. Irmer, qui tous sont en marche vers un sentiment juste, vrai, mais à qui il faudrait plus d'élan, de hardiesse, d'émotion personnelle. Dans le vieux style romantique, MM. Achenbach et M. Neubert luttent encore énergiquement, et comme les idées sont différentes entre nous et la critique allemande, on les appelle là-bas des réalistes, c'està-dire qu'ils ont représenté une étape de vérité relativement au paysage dit idéaliste.
Les paysagistes de l'empire d'Allemagne feront bien de regarder attentivement ce qui se passe au fond de l'atelier autrichien de M. Albert Zimmermann. Là, de même qu'à Munich sous l'impulsion de M. Piloty, paraissent s'enfanter des coloristes, des hommes d'accent individuel, hardi, tels que MM. Jettel, Schlinder,' Ribarz, trop tourmentés peut-être de recheixhes et de désirs nouveaux.
Comme une clôture d'enceinte qui envelopperait le cercle de l'art allemand, vient enfin la fameuse série nationale des peintres de la vie paysanne, de la petite vie.
Ici je crois remarquer qu'un sens très intime, qu'une impression bien pénétrante de l'intérieur tient les artistes ; et je veux parler surtout de la nature morte, des meubles, de la physionomie de la chambre, du lit, du poêle, des carreaux ou du plancher, de la table, de la fenêtre, de la porte. Les peintres d'outre-Rhin ont le daheini, Vat home, très prononcé, ce me semble. Aussi tous les fonds de ces tableaux de MM. Hildebrand, Schlœsser, Jordan, Defregger, Fagerlin, Gunther, etc., sont-ils plus séduisants que leurs personnages, en général d'exécution un peu commune dans son agrément ou sa sentimentalité.
L'enfant joue un grand rôle dans la sensibilité allemande. Le veuf ou la veuve restés avec un enfant nouveau-né, les parents au chevet de Tenfant malade, le contraste de la naissance et de la mort, de Tenfance et de la vieillesse, les fêtes des enfants, leurs exercices, leurs jeux, leurs prières révèlent ce cœur paternel qui bat dans la poitrine germanique, de même que l'image répétée de la veuve et du veuf révèle l'affection dans le mariage. L'effet vulgairement pittoresque qui se tire des costumes et des mobiliers de paysans prend sa part dans l'ensemble.
Il faut remarquer ici que les peintres tyroliens, ou qui aiment le Tyrol, ont un bien meilleur sens de la peinture que les autres. Ils sont, il est vrai, de l'école Piloty, et c'est dans la salle autrichienne qu'on les voit. Là se distinguent MM. Gabl, Kurzbauer et M. Defregger, dont les toiles en Autriche me paraissent préférables à ses toiles en Allemagne.
De M. Meyerheim, dont on se rappelle entre autres le joli tableau intitulé : le Bouquiniste qui parut à notre Salon de 1870, on a exposé une Baraque de foire très amusante, très colorée et très observée.
La Leçon de gymnastique de M. Piltz, inspirée évidemment des œuvres de M. Knaus, ne manque point d'esprit et de naturel, quoique les enfants soient trop pareils et aient tous le défaut de loucher.
La figure d'artiste qui doit enfin couronner tout ce groupe est celle de M. Knaus. Il a été un des favoris du public français. Il a donné, ou à peu près, à Dusseldorf, depuis trente ans au moins, le signal de l'affranchissement à la peinture qui voulait être coloriste et qui voulait se rafraî-. chir à la source naturelle de la réalité.
Les Funérailles, qu'il a envoyées au Champ de Mars, sont un charmant tableau, un des meilleurs qu'il ait jamais faits. Cette bande d'enfants qui chantent les psaumes sous la direction d'un vieux maître, à demi insouciants et battant des pieds sur le sol pour se réchauffer par un temps glacial; le cercueil que les porteurs, en costume noir spécial, amènent par le petit escalier ; l'étroite cour de la maison, le drap noir sur le brancard, le tout petit enfant ébahi, la neige sur les toits, tout vient d'une nature d'artiste rare où la simplicité, la naïveté, l'esprit, l'observation, la tendresse s'unissent doucement et gracieusement. La Fête d'enfants de M . Knaus est pleine d'épisodes charmants. Son Conseil de paysans montre plus de peinture qu'il ne s'inquiète d'en avoir ordinairement, et les physionomies y prennent un caractère plus affermi et plus développé que partout ailleurs. Ses jeunes et ses vieux juifs sont d'allure extrêmement gaie et railleuse. Cette exposition nous donne et l'ancien
LA PEINTURE EN ALLEMAGNE. ^oç, Knaus et un nouveau Knaus qui veut pousser le modelé, appuyer davantage sur les détails. Je préfère l'ancien, parce que la naïveté de l'exécution, son abandon s'accordent mieux avec la grcke naïve ou la vivacité aimable et spirituelle des sujets, si souvent incomparables chez lui.
Le dessin du maître, que nous publions avec cet article, représente son tableau Une Bonne Affaù'e, où l'un de ces petits juifs rit de tout son cœur. Ce dessin est fort joli. Je ferai remarquer à ce propos que le public