ENSEMBLE DU TOMBEAU DE LA MORICIÈRE, PAR M. PAUL DUBOIS
(D'aprùs un dessin de M. Boiuc.)
belle statue de Narcisse, fruit de l'étude de la grande sculpture antique. La légende de Narcisse en fait vraiment un bellâtre presque malhonnêtement ridicule; puisqu'il était si beau, il aurait mieux fait d'aimer une belle fille et d'avoir de beaux enfants. Le moderne sculpteur lui a donné un caractère masculin et sérieux ; c'est un baigneur deh:)ut qui ôte sa chla-
myde avant de descendre dans le fleuve qui coule à ses pieds; au lieu de s'y mirer sottement, il semble plutôt penser et rêver au milieu d'un mouvement indifférent dont il ne se préoccupe pas. Avec la simplicité de ses lignes, ce beau Narcisse, qui a reparu en marbre au Salon de 1874, reste Toeuvre classique du jeune maître.
Elle fut suivie en i8()5 du fameux Chanteur florentin , qui fut acclamé , même un peu au-dessus de sa valeur. C'était une aimable figurine que ce jeune garçon en bonnet conique, au pourpoint serré et aux chausses collantes, comme on en voit sur les murs des églises de Florence, dans les fresques de Lippi ou de Ghirlandajo; mais le succès auprès de tout le public avait quelque chose d'inquiétant. L'artiste, qui ne Ta pas mise au Champ de Mars, pouvait, entraîné par cet engouement, continuer dans le même sens et verser dans le genre et dans l'anecdote. Heureusement ÏEpe naissante du Salon de iSyS, qui méritait plus de succès et qui en eut moins, vint calmer ce qu'on aurait pu concevoir de craintes. Elle est charmante dans l'innocent rayonnement de sa nudité naïve et inquiète. M. Dubois a bien fait de la montrer de nouveau; on est heureux de la revoir, et le seul regret qu'elle inspire c'est de ne la pas voir en marbre.
Depuis', le sculpteur s'est consacré à une œuvre importante, le Tombeau du général La Moricière, dont il ne s'est distrait que pour peindre quelques portraits et modeler quelques bustes. Ce grand tombeau est l'honneur de l'Exposition de la sculpture française au Champ de Mars, mais il faut convenir qu'il y est exposé de la façon la plus déplorable, dans un appentis étroit, bas et sombre, où il semble comme relégué. Sa place naturelle, car il la méritait, était le centre du grand vestibule d'entrée en tète de l'E^xposition des Beaux-Arts, 11 est destiné à figurer dans la cathédrale de Nantes, et la nef du vestibule l'aurait mis dans les conditions où il se trouvera dans l'église ; elle lui aurait donné les reculées nécessaires et l'aurait encadré comme il convenait par la largeur de la galerie et la hauteur de la voûte. C'est une injustice et une sottise de l avoir confiné dans un coin, mais l'œuvre est d'un ordre assez élevé et assez frappant pour pouvoir être appréciée et admirée comme elle est digne de l'être.
L'architecture, œuvre de M. Boitte, est heureuse, sans rien avoir de très original. Les colonnes de marbre noir, dont le contraste s'atténuera dans un grand espace, viennent des tombeaux français de la fin du XV" siècle, à la suite de celui de Henri II; la disposition générale sort de
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celai de Louis XII, et le parti des élégants bas-reliefs méplats s'inspire desbas-reliefs décoratifs de Tart italien du xv' siècle. Quand le monument sera dans la cathédrale, peut-être trouvera-t-on sèche la ligne supérieure du plafond; dans tous les grands édicules funéraires de ce genre, à la suite desquels il se met, il y a toujours un couronnement pyramidal formé par une ou plusieurs figures agenouillées. Un défaut plus réel, c'est que les figures des angles ne sortent pas assez de l'architecture, et ne lui sont pas absolument indispensables. Elles ont si peu de place pour s'y asseoir que le monument pourrait exister sans elles, alors qu'elles en sont la partie vraiment principale et la raison d'être. Ce sont elles qui lui donnent son sens, son enseignement et son éloquence.
Ce sont, on le sait, deux hommes et deux femmes. Le Courage militaire et la Charité, qu'on a vus en plâtre au Salon de 1 876 , sont ici en bronze; grâce aux gravures et aux réductions, ils sont maintenant populaires, si le mot est possible à propos de ce bel art, dont les masses comprennent si peu la langue. Les deux nouvelles figures sont la Foi et la Méditation. Elles ne sont encore qu'en plâtre, et pour la foule on aurait peut-être bien fait de les noircir pour avoir, en pendant des deux bronzes, l'équilibre de la note de couleur. La Foi est une jeune fille à longue robe collante et sans plis , les bras et la tête élevés au ciel dans un mouvement sincère et passionné ; on sent et l'on voit sa pensée et sa prière monter au ciel. La Méditation, qui, grâce à la tablette sur laquelle s'appuie le personnage, pourrait aussi bien s'appeler l'Histoire, est un vieillard amaigri par l'âge et absorbé dans des réflexions sévères. Il a autant de calme que la Foi d'ardeur, et ces deux statues sont dignes des premières, dont on ne les séparera plus désormais. Elles ont conquis la même place dans le souvenir, et il est inutile d'insister.
Après ce grand travail, M. Dubois doit en faire un autre tout différent et d'une importance presque aussi grande. Le duc d'Aumale lui a demandé pour Chantilly la statue équestre d'Anne de Montmorency , et elle doit être élevée sur le plus bel emplacement et dans le plus noble cadre, au-dessus de la montée des terrasses, dans l'axe de l'allée gigantesque qui perce la forêt et dont elle marquera l'entrée. On a, dans l'Histoire de la maison de Montmorency, d'André Duchesne, une gravure de la statue élevée en 1610, à Henri de Montmorency, et détruite à la Révolution. Il est naturel aujourd'hui de remplacer la statue du fils par celle du père plus considérable; mais comme l'ancienne statue était en armure, il est probable que M. Dubois ne changera pas ce parti dans la nouvelle.
Après le tombeau de Nantes, c'est aussi un beau sujet que le vieux connétable sur son cheval de guerre; M. Dubois y trouvera certainement l'occasion d'ajouter encore à une réputation qui n'est plus à faire et de donner un digne pendant à l'œuvre dont nous venons de parler.