RUSSIE
En Russie, il y a une exubérance de défauts, mais une agitation souspittoresque fort curieuse. Les peintres, comme les papillons qui courent à la chandelle, se leurrent plus volontiers encore aux essais de météorologie et de catoptriquc prismatique. Un reste de mysticisme se joint à cette peinture aux flambeaux. Le monde slave est tantôt apathique, tantôt tourmenté par une nervosité excessive. La peinture reflète ces deux nuances du caractère national : ici terne, engourdie; là tout agitée de crispations. Les Rembrandt de FErmitage sont la source où s'abreuvent les jeunes gens et qu'ils troublent par les coups d'un pinceau pesant ou saccadé. Les artistes les plus forts, là aussi, MM. Siemiradsky, Harlamof, de Bochmann sortent des ateliers allemands ou français.
On peut dire qu'il n'y avait pas de peinture russe au commencement du siècle. Notre mouvement romantique entraîna enfin le peintre Brûllof, et, quoiqu'il se ressentît de l'imitation de Delaroche, les Russes le considèrent comme le fondateur de leur art national. Brûllof est mort en i852. Sa famille était d'origine française. Il a peint entre autres un tableau intitulé les Derniers Jours de Pompéi, qui fut exposé à notre Salon de 1 834, et qui a été gravé dans les Annales de Landon. 11 a décoré de ses peintures une partie de l'église de Saint-lsaac, à Saint-Pétersbourg. 11 n'y a plus de disciples de Brûllof, en Russie; le dernier est M. Bronnikof, dont on peut voir au Champ de Mars quelques tableaux conçus dans un sentiment mystique, avec une exécution creuse.
L'artiste qui a eu le plus d'influence sur le mouvement de la jeune peinture russe est Fédotof, peintre de genre, d'abord officier dans la garde impériale, et que Brûllof guida de ses conseils. Le nouveau paysage fit ses premiers pas avec Chederine et surtout avec Vorobiof, qui fut le maître de M. Aïvazowsky. Presque tous les paysagistes actuels sont des élèves de ces deux derniers artistes. Nombre de peintres russes ont étudié aussi à Dûsseldorf et à Munich. La plupart ont fréquenté Tatelier de M. Achenbach. M. Siemiradsky est élève de M. Piloty et de M. Makart.
Moscou, Saint-Pétersbourg et Varsovie sont les trois foyers d'études et entretiennent des écoles que couronne l'Académie installée dans la capitale. Une certaine rivalité règne entre les groupes sortis de ces écoles.
LA PEINTURE EN RUSSIE. iS/
Moscou passe pour un centre de dessin. La couleur réside dans les deux autres villes. Les Finlandais se tiennent à part et vont étudier en Suède et en Allemagne. Depuis quelques années, un groupe indépendant s'est
lA CAMPINE, COUCHER DO S O L E 1 I. , PAR M. J. COOSEMANS.
(Dessin de l'artiste.)
formé en dehors de l'Académie et organise des Expositions de ville en ville. Un riche négociant de Moscou, M. Paul Tretiakof, encourage ce groupe, en achète les tableaux et a formé une galerie qu'il léguera à sa ville natale et qu'il laisse libéralement visiter par le public.
C'est parmi ces peintres, que pour un moment j'appellerai l'école
i38 LWRT MODERNE A E X POS I T I O N.
Tretiakof, peintres des mœurs et des paysages nationaux, que se formera certainement un art russe distingué et important.
Le monde artistique se recrute de tous les côtés. La noblesse lui a donné MM. Klodt, Bogolioubof, Jacoby. M. Kramskoï est le fils d'un Cosaque; M. Chichkine le fils d'un paysan, MxVL Aïvazowsky et Kouïndji sont des Arméniens nestoriens, de cette race qui domine en Crimée.
On connaît bien, à Paris, le premier de ces deux artistes. Nous Tarons décoré. Ses tableaux ressemblent à ceux de M. Gudin. C'est dans son atelier que beaucoup de ses compatriotes ont appris à employer ces tons agatisés à transparences vitreuses et irisées que, dans les autres pays, on bannit maintenant avec soin de la peinture.
M. Kouïndji est, sans contredit, le plus curieux, le plus intéressant des jeunes peintres de Russie. L'originalité nationale se sent chez lui plus que chez tous les autres, et, s'il est lourdement étrange dans certaines toiles, il est plus heureux ailleurs; son Steppe brûlé par le soleil, cette habile et expressive modulation de tons jaunes, fins et nets, est d'un peintre, et son Paysage finlandais, bien que d'une coloration opaque, a des harmonies inattendues qui ne sont point vulgaires. Le Lointain boisé du baron Klodt révèle un sentiment délicat et une observation personnelle. Il y a de la vigueur dans la Forêt neigeuse, ensanglantée par le soleil couchant, de M. Klever, dont se rapproche la forêt rouge de M. Wolkof. Les Blés, de M'"" Junge, sont un fort gentil paysage, et le Pâturage finlandais de M. Linsholm y répond par sa note calme et juste. M. Chichkine n'est pas très sensible aux tons fins et distingués, mais il y a une impression du silence et de la tristesse des forêts dans ses toiles, où le terrain se développe nettement. Son ami, M. Kramskoï, qui a peint son portrait, a exprimé avec une coloration sourde, mais avec un accent assez ferme, le type slave dans le Portrait du comte Tolstoï, écrivain connu. M. Pérof se rattache à ces deux artistes; son Oiseleur et son Pêcheur à la ligne, où les détails sont fort poussés, tirent leur valeur, non du charme pittoresque, mais de leur dessin attentif.
Un peintre mort tout jeune, Janson, élève de Benjamin Vautier, de Dûsseldorf, aurait fait la transition entre ces dessinateurs assez froids et des coloristes un peu forcés. Il y a de la vivacité et des tons justes dans ses Joueurs de cartes.
M. Maximof, avec son Depin, qui arrive dans une noce de village, et M. Répine, avec ses Haleurs de barque^ cherchent le ton chaud et croient trop au rouge, devenu si banal; mais il y a une certaine accentua-
tion soit dans le type, soit dans le mouvement de leurs figures. M. Becker est plus rassis et plus assis dans son Intérieur finlandais, qui se ressent aussi de l'école allemande. Dans un grand tableau, représentant Copernic entouré des hommes de son temps, M. Gerson, qui est Polonais, imite un peu Mateijko et rappelle très directement M. Cari Becker, de Berlin. M. Bogolioubof, qui réussit plus ou moins ses eflfets lumineux, a donné un aspect assez individuel à sa Vue de Nijni-Nojpgorod. J'ai parlé de M. de Bochmann, à propos de l'Allemagne. 11 a aussi, dans les salles russes, un très beau tableau. M. Harlamof est devenu Français: il manie largement de beaux tons, et ses figures s'étalent carrément, d'un relief gras et fort; ce n'est pas en vain qu'il a copié jadis la Leçon d'anatomie de Rembrandt à la Haye.
Maintenant s'élève devant nous l'immense tableau de M. Siemiradsky, les Torches vivantes. D'abord pensionnaire de l'Académie de Saint-Pétersbourg à Rome, l'artiste s'est fixé ensuite dans cette ville. On peut lire distinctement dans sa toile les influences qu'il a subies. On y retrouve les tonalités cuivrées de M. Makart, ses ombres souvent boueuses et sans consistance, les brillants et les blancs de M. Piloty. Le sujet même est une suite au Néron incendiant Rome de celui-ci ; un excellent sujet, et qui pouvait être traité avec autrement de pathétique, d'énergie, d'ensemble. M. Siemiradsky a regardé certainement ce que faisaient à Rome nos grands prix, et il amalgame quelques-uns des leurs procédés avec les procédés de Munich. Il a consulté les dernières révélations de l'archéologie. L'effort énorme que lui a demandé cette œuvre est indiqué par les traces les plus visibles de fatigue, surtout vers la partie droite de son tableau, celle où les chrétiens, dans leurs paniers, au haut de poteaux trop minces, sont peut-être plus ridicules que touchants. Des groupes remarquables et fort réussis sillonnent le tableau, si on les cherche, et l'idée de cette population blasée, indifférente, où quelques visages de femmes trahissent seuls de la stupeur mêlée de pitié, était d'un esprit qui conçoit avec profondeur. Malheureusement l'intérêt se disperse dans la multiplicité des personnag-es et dans la valeur égale des tons. Les Torches vivantes ont failli être un des monuments de l'Exposition; mais après avoir été surpris par leur dimension, on a été étonné de n'en pas retirer une impression proportionnée à tant d'étendue. Ce n'est pas aux visages rasés des vieux Romains que les peintres russes peuvent attacher leur avenir, mais aux barbes toulFues de leurs moujicks, et je crois à l'avenir pittoresque de la Russie.