HOLLANDE
L'héritage de Gérard Dow et de Mierisj héritage mal entretenu, c'est-
l'aube, par m. ch. hermans.
(Croquis de l'artiste, d'aprd-s un groupe de son tableau.)
à-dire l'exagération de la minutie, une facture pauvre dominèrent la peinture hollandaise à la fin du xvni' siècle. Elle se traîna ensuite dans l'imita-
tion lourde et molle de notre école de TEmpire, puis fut à peine touchée du bout de Taile par notre romantisme; et, durant de longues années, elle chercha péniblement à reconquérir le vieil esprit. Le contact des Belges, qui reprenaient hardiment possession de l'art, lui fut enfin précieux. De bonnes intentions, d'honnêtes tentatives Tagitcrent d'un peu de frémissement. Le paysage, les scènes intimes dégagèrent un coin de ce sentiment d'art engourdi, non éteint, qui couvait dans le tempérament national. On s'est beaucoup moqué chez nous de Koeckkoeck et de Van Schendel ; cependant peu à peu devait se réveiller dans certains ateliers la chaleur assoupie. M. Bles pensa aux Teniers, mais se rapprocha plutôt de Wilkie. Pieneman, le peintre d'histoire, peignait en élève de Gros, et quelques-uns de ses portraits, quelques-unes de ses figures ne sont pas restés sans mérite. Nuijen, mort jeune, essaya delà couleur à la française. M. Weissenbruch a tenté aussi quelques notes colorées. Schelfhout, Bosboom, Taurel, Waldorp, Kuytenbrouwer se donnèrent bien du mal; mais tous, quoique chevaliers du Lion néerlandais et de la Couronne de chêne, ne seront jamais bien recherchés dans les galeries et les musées. Ils ont préparé toutefois le terrain qu'occupe une nouvelle génération, fort supérieure en talents.
C'est par les exemples de l'école belge, c'est en allant aux Expositions françaises et anglaises, et en cherchant presque tout seuls le secret de l'art, au bord de la mer, le long des digues et dans les canaux des vieilles cités, que les Hollandais se sont retrouvés. La Haye et Bruxelles sont les deux villes où se forment les peintres néerlandais, et attribuer à M. Israëls une action sur les artistes de son pays n'est point se tromper.
11 n'y avait pas de peintres en Hollande, il y a trente ans. Aujourd'hui c'est de nouveau un pays de peinture, où l'on est moins fort manœuvrier qu'en Belgique, mais où des hommes, en étendant quelques couleurs sur une toile, sans peine apparente, savent exprimer de profonds sentiments, de fortes impressions, de vives et délicates observations.
Le paysage, tour à tour avec son large sens mélancolique ou avec sa grasse et riche tranquillité, verse ses symphonies dans l'esprit des artistes. Le hurlement de la mer dévorante de barques, son vent âpre qui gémit longuement, ou son calme pareil à celui d'un pâturage; les pâturages, de leur côté, ondulés et frissonnant lentement comme une mer qui se berce; les vastes ciels nuageux qui nous entourent d'étendue, de silence et de lumière voilée, impriment à l'art quelque chose d'ému, qui le suit jusqu'au fond des intérieurs et jusque dans les rues. Mais, lorsqu'un rayon de
soleil vient rire dans la chambre, réveiller les herbages ou danser sur récume des vagues, la peinture s'illumine et se fait joyeuse, pleine d'entrain. Ici, quand on pose une touche, on pose une sensation. Chez ceux en qui le sens du peintre est le mieux affiné, le gris joue dans toutes ses variations moelleuses, douces ou aiguës, qu'échauffent de beaux bleus discrets ou des verts bleuissants, et nulle part l'ensemble de la tonalité n'est mené avec plus d'harmonie simple et juste.
Tout l'art hollandais, évidemment, n'en est pas là, et il ne suffit pas d'être natif de Hollande et de peindre pour avoir ces vertus; mais je parle d'une dizaine et peut-être d'une quinzaine d'artistes.
Voici, par exemple, M. Israëls, dont on ne semble pas soupçonner chez nous toute la valeur; son tableau Seule au monde est admirable de sentiment et d'enveloppe. C'est une pauvre chambre obscure, les ombres de la mort Font envahie, et tout y flotte vague, sombre comme les pensées de la malheureuse femme restée seule, qui pleure auprès du lit où repose le compagnon, le soutien brisé de sa vie. Le jour est clair aux carreaux de la fenêtre, mais les ténèbres du chagrin et du désespoir entourent cette âme en détresse. Sur un tabouret vient d'être abandonnée la Bible ouverte, mais que pouvait la Bible?. . . Ce tableau est peint d'ombre et de douleur. Et les beaux tons tranquilles, et la large manœuvre, et le concert parfait qu'il y a dans la Fête de Jeanne, où les enfants regardent si dévotement la mère à l'air heureux et doux qui leur fait des crêpes ! Et^comme plane un jour gris, une nature attristée, sur les humbles Pauvres du village qui vont quêter assistance au bateau?
M. Israëls fait école dans son pays. On retrouve son influence dans le Sois sage, de M. Mélis, aimable peinture qui n'a pas encore la force, la souple justesse de celle du maître, mais où la vieille femme endormie est une figure bien heureusement réussie. De plus loin, M. Verweer suit aussi M. Israëls. Les œuvres de ce dernier sont très recherchées en Angleterre, et elles correspondent, en effet, à quelques-unes des tendances de la jeune école anglaise, dont j'aurai à parler quand viendra le tour de la Grande-Bretagne. Lorsque, au sortir de l'atelier Pieneman, M. Israëls peignait des tableaux d'histoire, il était difficile de prévoir qu'il changerait de route, qu'il délaisserait les princes, les grands pour ne plus s'occuper que des petits et de leur histoire intime, et qu'il acquerrait cette force et cette délicatesse de sentiment qui font de lui le chef et l'initiateur de la nouvelle génération artistique dans les Pays-Bas.
Nous voyons régulièrement venir à nos Salons M. Mauve et M. Ma-
ris, dont j'ai expliqué Tannée dernière la sensibilité, la simplicité ravissantes ; M. Mesdag, qui de jour en jour devient un puissant artiste 5 M. Henkes, si naïf, si fin; M. Oyens, si vif et de verve coloriste si franche et si naturelle. M. Mesdag a envoyé au Salon une magnifique marine, et M. Henkes y montre un bien joli Coin de ville. J'aurais voulu parler plus longuement de chacun d'eux, mais ce que j'ai dit du sentiment général de l'art dans leur pays s'applique surtout à leurs œuvres. Le Champ de Mars nous révèle, en outre, un homme très original, M. Klinkenberg, qui possède une coloration toute spéciale, et dont il faut regarder les vues de Delft et de Sneek. Les vrais et larges paysages de M. Roelofs, ceux de MM. Backhuysen, Metzelaar, Gabriel, Poggenbeck, de M"* Van Bosse,] de M. Apol, de M. Van Heemskerke, Van Best, les figures des deux MM. Ten Kate, les chats de M'"" Ronner, les fleurs de M"" Rosenboom, le doux tableau d'intérieur de M'"' Bisschop-Swift, les scènes populaires vénitiennes, fermes, nettes, spirituelles, de M. Van Haanen, qu'on a toujours remarquées à nos Salons, forment une exposition vraiment intéressante. Avec ses trois millions d'habitants, la Hollande n'est plus, en art, une simple province, mais elle semble être un rameau détaché d'un grand pays et qui porte en lui un résumé de la sève, de la vitalité et le feuillu de l'arbre tout entier. Après une longue éclipse de plus d'un siècle, le ciel de l'art s'est éclairci de nouveau dans cette contrée, et c'est une merveille de voir comme ses peintres ont su créer des expressions bien indépendantes, ne se laissant pas opprimer par le pastiche de leurs vieux maîtres, et se montrant plus libres peut-être que leurs voisins de la Belgique. Et, comme je n'ai pas assez de place à mon gré pour parler de cette galerie de la Hollande, je veux, en finissant, le répéter : il y a là dix tableaux qui témoignent d'un tempérament et de talents aussi individuels, aussi tranchés, et, sous bien des rapports, aussi remarquables que quoi que ce soit qu'on puisse admirer ou signaler dans les plus grands ensembles artistiques de l'Exposition. La floraison seulement n'y est pas aussi abondante et plantureuse ; simple affaire de lieues carrées.