SUISSE
Sans être nombreux, puisqu'ils ne comprennent guère qu'une centaine d'ouvrages de sculpture et de peinture; sans même que leur valeur tranche sur la moyenne des autres expositions par l'originalité de l'invention, de la pratique ou du caractère, les envois de la Suisse, à l'Exposition universelle, n'en présentent pas moins à la critique des éléments de discussion et d'étude d'un sérieux intérêt.
A ne prendre seulement que la question de mesure dans laquelle l'action de l'État s'exerce, chez nos voisins, à l'endroit des beaux-arts, ou celle de l'utilité même de ces rapports, et cette autre, encore si obscure,
des conditions nouvelles que semblent devoir indiquer aux arts plastiques les mœurs, les goûts, les tendances des sociétés républicaines, l'Exposition de la Suisse soulèverait déjà, on le voit, plus d'un curieux problème.
Mais, strictement limité à la constatation de l'état présent de l'art chez les diverses nationalités représentées au Champ de Mars, notre cadre nous interdit de toucher à ces questions autrement que pour en indiquer sommairement la nature et la portée.
Aussi nous bornerons -nous à faire observer à nos lecteurs que la Suisse, pays d'application des libertés radicales, abandonnant à l'initiative individuelle, aux collectivités particulières, une action dirigeante qu'elle se refuse d'assumer, répond simplement aux partisans de la centralisation gouvernementale, à ceux-là qui pensent que l'État, fût-il démocratique, est tenu, de toute nécessité, de protéger, de diriger et d'avoir les Beaux-Arts en étroite tutelle, en montrant dans les diverses branches de la production artistique — entièrement laissée à elle-même — • une activité, des efforts et une expansion dans tous les sens qui sont loin de témoigner contre l'excellence de son libre principe.
En face des frappants résultats obtenus de cette pratique du selfacting, si absolument en opposition avec nos traditions administratives, et sans vouloir prématurément conclure d'une expérience qui, historiquement, n'est d'ailleurs ni nouvelle ni unique, nous nous en tiendrons à cette remarque, qu'en fin de compte il n'appartiendra pas à l'école autoritaire de tirer de l'Exposition de la Suisse de nouveaux et bien victorieux arguments.
Obéissant à d'irrésistibles affinités de langage et de race, la Suisse se trouve entraînée dans le mouvement intellectuel et artistique des grandes nationalités qui l'enveloppent. Aussi n'est-elle point parvenue et ne parviendra-t-elle sans doute jamais à se créer une expression d'art propre, une école. De même donc que la Confédération helvétique est composé, de cantotis de langues allemande, française et italienne, de même on voit clairement au Champ de Mars l'Allemagne, la France et l'Italie exercer sur ses artistes une influence plus ou moins directe et prépondérante. A l'heure présente, c'est la France qui paraît y avoir la plus large part.
Dans leurs honorables efforts pour aborder l'art élevé, MM. Léon- Paul Robert et Zuber-Biihler se réclament tout particulièrement de notre enseignement académique. On sait que le tableau de M. L.-P. Robert, les Zéphyrs d'un beau soir, exposé au Salon de l'année dernière, lui a valu une médaille. Sa composition," agencée avec goût, est d'un dessin
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assez remarquable, mais d'une coloration bien peu juvénile et trop assagie. La Naissance de Vénus, de M. Zuber-Bûhler, vise au style. L'arrangement en est gracieux et la couleur suffisamment décorative, quoique un peu conventionnelle et mince. AL Zuber-Bûhler est un élève de Picot.
Nous noterons rapidement quelques portraits d'une réelle valeur, tels, par exemple, que le portrait de femme, en toilette de satin blanc, s'enlevant sur une draperie rouge sombre, qu'a signé M. A. Berthoud ; le portrait très vivant de M. Cérésole, ancien président de la Confédération suisse, par le même artiste; la Famille F..., de M. E. Stûckelberg, qui s'y montre un peintre robuste, contenu et très expressif, de même que dans ses autres portraits de M. N, B... et de M""" St... On retrouve dans ce dernier quelque chose du sentiment délicat de Flandrin, et cette poétique affinité vaut qu'on la relève.
Les sujets pittoresques occupent dans l'Exposition de la Suisse une place assez importante. Tandis que M. Castres avec sa Caravane, que MM. Eugène et Jules Girardet avec leurs diverses études prises au Maroc, s'appliquent à suivre les traditions de nos peintres de l'Orient, M. Conrad Grob s'inspire de l'histoire de sa patrie et reproduit, avec ses curieux détails de costumes et d'armes, la Bataille de Sempach.
Les sujets de genre sont plus nombreux encore. Quelques-uns sont des morceaux très étudiés, très peints et veulent une étude attentive. Le Dîner de circonstance, de M. Vautier, — né à Lausanne, mais qui travaille à Dusseldorf, — placerait partout son auteur au premier rang dans la peinture de mœurs. C'est là, en effet, une remarquable et fort amusante composition, aussi variée de types que de physionomies et toute pleine sous son apparente bonhomie de la plus spirituelle causticité d'observation, mise au service d'une pratique consommée et de la plus parfaite entente de la construction du tableau. Il y à là, assis à table, promenant son regard de supériorité accueillante sur l'assistance de paysans, tout embarrassés de leur personne et gênés encore par leurs habits des dimanches, un certain personnage officiel, sans doute quelque préfet en tournée, décoré, cravaté de blanc, gourmé, important, qui est une figure excellente. Un autre excellent type, c'est le militaire retraité, vu de dos, avec un grand col noir qui lui sangle la nuque. Le pasteur, son interlocuteur, ainsi que I homme assis entre eux possèdent des tètes comiques d'une vérité d'observation saisissante, de ces tètes dont on dit qu'on les a certainement vues quelque part. Debout, près du préfet, une belle fille, les
mains croisées, le regarde, Tétudie pour mieux dire, du coin de l'œil, et son expression mi-admirative, mi-railleuse, est de la plus piquante finesse, A droite, une vieille servante apporte glorieusement le potage, et, tandis que les paysans font encore mille façons pour prendre leur place au bas bout de la table, on voit se presser au dehors, contre les vitres de la ■ porte, de curieuses tètes d'enfants. Le Dîner de circonstance, seul tableau qu'expose M. Vautier, date déjà de 1871. S'il nous révèle qu'à cette époque l'artiste inclinait visiblement à suivre dans ses colorations, à dessein apaisées et un peu trop tranquilles, les méthodes de M. Knaus, il ne nous renseigne pas sur les modifications qui auront pu s'introduire depuis lors dans ce curieux talent. Profondément doué autrefois du sentiment de la grâce rustique et des gaietés naïves, il est à regretter, dans l'intérêt de notre enquête, que M. Vautier n'ait pas joint à son envoi quelque autre sujet, d'allures plus simples et franches, moins chargé aussi d'intentions : M. Vautier est, parmi les peintres, du petit nombre de ceux dont on voudrait tout connaître.
Nous revoyons avec plaisir l'amusant tableau intitulé le Mariage à la mairie, que M. Simon Durand avait envoyé au Salon de iSyS ; on se souvient du franc succès de gaieté qu'il y obtint avec les mines inquiètes, troublées, impatientes, des invités de cette risible noce, attendant son marié problématique. M. Simon Durand nous montre encore deux autres toiles d'une facture plus libre et plus nouvelle. L'une, désignée au catalogue sous le titre de Un bout de conduite, représente une troupe de bohémiens précédés de leur chariot, menant leurs ours en laisse et s'avançant, chargés de leur attirail, par un chemin tout blanc de neige, sous l'étroite surveillance de deux bons gendarmes. L'autre toile, Un marché, est un véritable feu d'artifice de tons éclatants et heurtés. Il y a là une exubérance et un appétit de couleur qui se disciplineront certainement quelque jour; M. Simon Durand en est encore à chercher sa voie, mais il nous semble de taille à se faire une personnalité.
Deux tableaux de genre : les Bohémiens au bord de la Birs et la Diseuse de bonne aventure, par M. Stûckelberg, sont des morceaux solidement peints et très expressifs, mais un peu appuyés et éparpillés d'arrangement et d'effet. La Politique au couvent, de M. Bosshardt, se réclame de l'école de Munich pour la propreté et les procédés lisses et un peu ténus de Texécution. // pleut, par M. Ravel, de Genève, est une jolie peinture, finement observée, et la Fournée au pillage, de M. Burnand, composition trop serrée et manquant d'air dans les plans de gauche, n en
dénonce pas moins, chez son auteur, un certain sentiment des choses de la vie champêtre. Nous n'aurons garde d'omettre le Marché de Traëtto, de M. Bourcart, scène fourmillante d'agitation et de vie, traitée dans la couleur en vogue à cette heure à Naples, c'est-à-dire gaie, légère et tout à fait pimpante d'aspect.
Si Calame et Diday ont encore en Suisse des continuateurs de leur manière détaillée, mesquine et froide, de rendre la nature alpestre, nous l'ignorons et nous ne voulons pas le savoir. Ce petit art-là, qui a pourtant eu ses enthousiastes et son école, est mort, bien mort, et l'influence de notre école naturaliste l'a, depuis longtemps, relégué dans ces espaces limbiques où errent sans doute aussi, ombres creuses et chimériques, les paysages historiques de Michalon, de Bidauld, de Watelet et de Valenciennes.
Les paysagistes helvétiques ont donc désappris les pauvretés de ces méthodes d'antan et écouté les éloquentes leçons de Th. Rousseau, de Troyon, de Courbet et de Daubigny. Aussi l'Exposition de la Suisse renferme-t-elle plus d'une bonne peinture due à l'étude attentive de ces maîtres ou puisée, à leur exemple, à des inspirations formelles et vécues. M. Bodmer, dont les lecteurs de la Galette ont été souvent mis à même d'apprécier le talent, est un des vétérans parmi ces bons ouvriers et ces convaincus de la première heure : ses envois au Champ de Mars, des paysages, des études en foret, de gracieux motifs de décoration, offrent tous de l'intérêt. M. Baudit, qui appartient à cette même génération d'artistes consciencieux, a deux paysages : la Lande de Begaar et V Étang de Lacanan. Sans marquer une évolution dans sa manœuvre, ils montrent que le peintre progresse sans cesse et peut progresser encore. M. Castan, dans ses deux toiles intitulées Sous bois dans le Berry et les Bords de la Creuse à Gargilessc, si magistralement décrits par la plume de George Sand, fait preuve d'une fermeté de dessin clans l'assiette de ses terrains et dans la plantation de ses arbres, qui demanderait peut-être d'être soutenue par plus de vigueur et d'accent dans le coloris.
En bon élève d'Appian et de Courbet, M. Pata a peint grassement et largement un Village de Normandie par un temps de neige, ainsi qu'une excellente étude de la côte normande.
Nous citerons encore les deux paysages — des vues à' Etangs en Camargue — d'une couleur robuste et superbe, de M. Potter ; un très beau site de montagnes avec quelques animaux, de M. Lugardon; Unspunnen,
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environs d'Intevlaken, par M. Auguste Berthoud, étude d'une grande sincérité et de Teffet le plus pittoresque ; les Bords du lac Léman et les Laveuses de San-Renio, de M. Bocion, en progrès marqué dans ses colorations plus largement comprises, et ne manquant ni de transparence ni d'harmonie, et encore ces paysages, pris en Hollande, par M. Stengelin, dont les ciels dramatiques et les terrains robustes et gras sont évidemment inspirés de Tétude des lumineux chefs-d'œuvre de Salomon Ruysdael et de Van Goyen.
Nous devons, sous peine de déni de justice, une mention toute spéciale aux paysages de M. E. David, un nom encore inconnu hier et que l'Exposition du Champ de Mars révèle avec quelque éclat. Sa Campagne de Rome est une page superbe, d'une solidité et d'une beauté de lignes qui atteignent véritablement à la grandeur. Les terrains bruns se déroulant en profils sévères ou s'exhaussant en collines majestueuses, bleuissent et s'effacent doucement dans les profondeurs d'un horizon d'un ton doux et clair où se perdent également les silhouettes des grands édifices de Rome : le Vatican, Saint-Pierre. Le ciel haut, aérien, avec ses légers nuages finement teintés de violet, est d'une extrême transparence. L'ejisemble de ce beau paysage présente une séduisante et discrète harmonie; si la facture en était un peu moins délicate et subtile, surtout dans les premiers plans, l'ouvrage de M. E. David pourrait facilement être considéré comme supérieur. Mais son autre toile, le Bosphore, est bien cette fois l'œuvre d'un coloriste déjà plus habile et surtout plus affermi. Bordée à gauche par un bois de cyprès qui couvre de ses ombres mystérieuses les tombes d'un cimetière turc, la mer bleue, couverte de navires et de barques aux voiles grises, fuit à l'horizon, estompé d'une légère brume et que surmonte un ciel fin, profond, où courent quelques nuées blanches et roses. A droite s'étend la côte d'Europe avec Constantinople, qu'on entrevoit dans l'éloignement, derrière une forêt de mâts. Ce paysage maritime est de la plus admirable justesse de ton et d'effet. En vérité, c'est bien là l'Orient, interprété par un artiste sincèrement épris de la magie de sa lumière et qui a su la comprendre et la traduire dans cet éclat voilé qui est comme sa grâce attendrie et sa plus pénétrante poésie.
Notre inventaire demeurerait incomplet si nous ne parlions, ne fût-ce que pour le nommer, de M. A. Deschamps, un peintre de nature morte qui sait faire reluire les cuivres d'une batterie de cuisine comme le pourrait un des maîtres du genre.
LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.