LE FAVORI DU ROI
LA PEINTURE EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL. 2o5
Sûrement on pourrait constater chez quelques artistes des deux pays quelque chose comme une plus grande tension, comme une surexcitation de la sensibilité optique : la physionomie des choses est par eux mieux observée, plus scrupuleusement fouillée, plus nerveusement traduite; il y a, dans leur dessin, tentatives, efforts visibles pour poursuivre une expression plus serrée, plus intense et aussi plus multiple d'aspects et plus expansive des phénomènes extérieurs de la vie. Dans sa dernière manière, celle du Choix du modèle et du Jardin des Ai'cadiens, devenue aujourd'hui comme Tévangile des peintres dans les deux péninsules, Fortuny analyse le rayon , en scrute , en détaille à Tinfini les infinies nuances, et les rend par des ruptures de ton d'une ténuité, d'une délicatesse à peine saisissables à l'œil humain. C'est le dernier mot de la pratique.
En ce sens il y a certains progrès acquis, et désormais toute école qui se piquera de dilettantisme d'exécution devra en tenir compte. Mais s'il est constant que cette peinture abonde en choses exquises et rares, qu'elle est toute pleine de quaUtés subtiles ; si elle a enrichi la palette de contrastes piquants, inattendus, ou de savoureuses consonances de tons ; si elle est faite des plus surprenantes agilités du pinceau ; si elle est enfin • — à ne la prendre que dans le détail — comme une caresse et un régal pour les yeux, elle est, en revanche, bien éloignée d'atteindre au même degré de satisfaction et de séduction du côté des exigences de l'esprit. La virtuosité, en art, ne saurait tenir lieu d'une poétique, et là est le péril et l'écueil pour l'avenir des triomphantes pratiques de Fortuny. Certes, il est et restera personnellement un merveilleux peintre ; mais qu'en serat-il de ses imitateurs?
Un tableau, pour être un tableau au sens esthétique du mot, exige une composition d'abord, puis l'effet clair, synthétique, circonscrit et s'affirmant bien au regard, soit à l'aide du jeu des lumières et des ombres et de l'apaisement savamment ménagé de teintes, soit à l'aide des appels de la couleur, s'imposant par ses valeurs, ses sonorités, ses vibrations, s'exaltant par des contrastes ou se fondant dans une harmonieuse unité.
De ces deux systèmes, auquel des deux répond l'école de Fortuny? Ecoute-t-elle donc les conseils des Vénitiens, qui, tout en demandant à la palette ses ressources les plus variées et toutes ses opulences, n'ont garde d'éparpiller leurs richesses et d'émietter leur spectacle ?
Obéit-elle plutôt aux enseignements des Hollandais, ces maîtres parfaits dans l'art exquis d'exprimer et d'inscrire une claire pensée dans une claire peinture?
2o6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
Prendre un sujet comme au hasard dans le domaine du monde physique, transporter un coin de nature sur une toile à la manière de Tobjectif, mécaniquement, sans artifice, sans élimination, sans subordination aucune de Taccessoire au principal; ne sacrifier aucun détail, éclairer et colorer d'une égale force toutes les parties d'un tableau, cela ne constitue point un art et constitue même le contraire de Tart. Or c'est à cette négation qu'aboutirait finalement l'école de Fortuny si, poursuivant dans