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LA PEINTURE EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL

au genre anecdotique et permettrait peut-être quelques curieux rapprochements avec les sujets habituellement traités par M, J.-P. Laurens.

Philippe le Beau est mort; on ramène son corps dans un cercueil galonné d'or et décoré des armoiries royales; le funèbre cortège a fait halte en pleine campagne; on attend le jour, qui déjà montre sa pâle lueur à l'horizon, pour reprendre la marche. Debout, les cheveux au vent et les yeux fiévreusement fixés sur le cercueil qui renferme les restes du volage époux si éperdument aimé, Jeanne, vêtue de deuil, pleure et prie. Autour d'elle, des prêtres, des femmes sont agenouillés et contemplent la pauvre folle avec commisération et tristesse. A droite, le long d'un tertre sur lequel s'élève une petite chapelle, sont groupés les seigneurs et les dames de la suite ; à gauche et à distance se presse la foule des hommes d'armes, des serviteurs et des paysans accourus à ce lugubre spectacle. Quatre cierges brûlent autour de la bière et jettent leur flamme jaune dans l'atmosphère froide et grise du matin : on a aussi allumé un feu de sarments, dont la fumée tourbillonne et monte en spirales épaisses ; une des suivantes de la reine y réchauffe ses doigts engourdis. Tout cet ensemble, paysage et figures, est traité avec un sentiment remarquable aussi bien du drame historique que de l'expression physionomique et de l'effet pittoresque; la couleur en est harmonieuse et forte; l'ordonnance, d'un dessin élégant et toujours clair. Cette œuvre place très haut M. Pradilla, actuellement pensionnaire du gouvernement espagnol à Rome, et marque bien heureusement ses débuts dans la grande peinture.

Dans la Alort de Lucrèce, la dernière œuvre d'Eduardo Rosalès, une pointe de réalisme vient réchauffer à propos ce que ce sujet a de froid et de banal. Malheureusement l'exécution en est molle et manque de caractère : en somme, Rosalès, tout en restant un remarquable coloriste, avait plutôt reculé que progressé depuis l'Exposition de 1867.

Parmi les autres tentatives de grand art que nous montre l'Espagne, nous devons mentionner la Mort de Francisco Pi^àrre, de M. Ramirez, une composition tragique et d'un effet suffisamment farouche; VOrigine de la république romaine, où M. Plasencia, autre pensionnaire de l'Espagne à Rome, a peint en style déclamatoire la scène qui suivit la mort de Lucrèce ; V Enterrement de saint Sébastien, de M. Ferrant, peinture énergique; et enfin, parmi les ouvrages plus particulièrement pittoresques : Guillen de Vinatea depant Alphonse IV, de M. Sala, tableau assez mouvementé et traité avec une remarquable chaleur de coloris, et V Éducation du prince don Juan, de M. Martinez Cubells, une scène fort

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pittoresque qui a permis à Tartistc de mettre en jeu toutes les richesses de sa palette en nous racontant par le menu les costumes et les belles parures des seigneurs et des nobles dames de la cour de Castille.

Donnons maintenant un souvenir aux spirituelles, quoique moins ambitieuses toiles de Zamacois, qui, malheureusement, n'est représenté au Champ de iMars que par quelques morceaux très peu importants : le Jeu d'échecs et le Favori du roi, et, sans revenir sur ce que la Gaictte a déjà publié au sujet de Fortuny, disons un mot de quelques-uns de ses tableaux.

Le Mariage à la Vicaria ne figure point au Champ de Mars, et Tabsence en est d'autant plus regrettable que ce tableau marque une évolution décisive dans le talent de l'artiste, en même temps qu'on s'accorde à le considérer comme son plus parfait ouvrage. On sait par les journaux quel prodigieux succès il obtint lors de son exposition à Paris en 1870 : c'est véritablement de là que datent Fortuny, sa célébrité et sa fortune ; c'est aussi de ce même moment qull commença d'exercer sur toute une génération de jeunes peintres cette puissante influence dont nous nous préoccupons, influence qui s'est étendue jusqu'à prendre les proportions d'une école.

L'Exposition ne nous montre pas non plus cette Plage de Portîci, qui figurait dans la vente de Fortuny et qu'il terminait un mois à peine avant sa mort. Dans la pensée de l'artiste, cette peinture exécutée « en plein soleil et sans en escamoter un seul rayon » — ainsi que lui-même la décrivait — allait être, dans son talent, le point de départ d'une nouvelle transformation; Fortuny projetait, en effet, de ne plus peindre que des sujets empruntés à la vie vivante et traités dans un absolu sentiment de modernité; il s'avouait lassé de la friperie du xvnp siècle.

Nous retrouvons là, en revanche, beaucoup d'ouvrages de cette première manière, dont la Fantasia arabe est comme le type : manière dure, appuyée, aux colorations contrastées, rompues et parfois aigres à force d'oppositions violentes, mais où l'artiste ménage et cherche encore la concentration et l'unité de l'effet, dont il allait poursuivre systématiquement la diffusion dans ses dernières œuvres.

Le Choix du modèle et le Jardin des Arcadiens, terminés en 1874, sont peints dans cette nouvelle donnée de l'éclairement par la lumière crue et diffuse. C'est le triomphe du morceau, détaillé, fouillé, scruté, ciselé avec une adresse, une patience et une pénétration qui tiennent du prodige : nous le répétons, ce sont ces deux tableaux qui forment aujour-

Haimundo Ma.drazo.piax. et del.

Gazette des Beaux-Arts.

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