PIERRETTE
Exposition Universelle -A Qtiantin, Imp. Edtt
LA PEINTURE EN ESPAGNE ET EN PORTUGAL. 209 d'hui comme le corps de doctrine de cette secte, affolée de lumière et de rutilances, qui ne tend à rien de moins qu'à bouleverser les principes les plus élémentaires de la construction d'une peinture et à exiger de notre rétine des possibilités qui Texcèdent. Heureusement toute l'école espagnole n'en est pas là.
M. Martin Rico, dont l'exposition nous montre seize tableaux, pour la plupart de petite dimension, reste un des plus brillants émules de Fortuny. Mais, quoique fanatique de la pleine lumière, des tons rares et montés jusqu'à se rapprocher de l'aspecf des pierres précieuses, il n'a garde, du moins, d'outrepasser les limites étroitement circonscrites de la vision humaine. M. Rico sauve d'ailleurs, par les fines enveloppes d'air où baignent ses petites figures et ses paysages, ce que sa touche a de pétillant et de frappé, et jamais il n'arrive à la sécheresse, malgré la décision et la netteté de son spectacle. Le Canal à Venise, le Quai des Esclavons, des vues prises à Rome, à Tolède, à l'Escurial, à Grenade, sont autant de morceaux exquis et par l'esprit de l'arrangement et par le soin extrême de la facture. Nous aimons beaucoup la Marine près de Fontarabie, où, dans de très petites dimensions, l'artiste sait nous donner la sensation de l'immensité du ciel et de cette autre immensité, la mer, et, aussi, dans un sentiment tout pittoresque, cette autre petite merveille, le Marché de Papenue Joséphine, avec son gai fourmillement de passants^ de marchandes, de petites bonnes et de chalands, saisis, attrapés sur le vif, d'une si jolie tonalité grise, piquetée de mille notes scintillantes, et d'une observation à la fois si juste et si piquante.
Comme Fortuny encore, M. Raimundo de Madrazo cherche l'éclat de la couleur et le triomphe du rayon, mais dans des données bien particulières et individuelles. M. de Madrazo n'expose pas moins de quatorze tableaux, parmi lesquels nous comptons cinq portraits, de petits paysages traités à la manière de Fortuny et de M. Rico, un sujet de genre très important : la Sortie d'un bal costumé, quelq[ues études de types espagnols, et enfin une peinture décorative : la Pierrette, dont l'artiste a exécuté pour la Galette un frais et spirituel dessin.
Nous ne saurions, en conscience, nous arrêter sur chacune de ces peintures, si variées de recherches, si intéressantes de facture et qui visent toutes à des harmonies claires et chantantes. Bornons-nous à citer les plus typiques, par exemple, ce gracieux portrait de fillette en robe de satin rose, assise dans un fauteuil de satin cramoisi, ayant près d'elle un vase de Chine rempli de pétunias, d'œillets et de géraniums avec un tapis
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rouge pour premier plan. Tout ce rouge et ce rose enveloppant les roses carnations de l'enfant sont d\ine audace extraordinaire et de Teffet à la fois le plus paradoxal et le plus fantaisiste; mais il faut bien avouer que ce tour de force i^ymphoniquc est parfaitement réussi, et le succès excuse tout.
Le Portrait de Coqiieliii, dans le rôle d'Annibal, de V Apenturière, avec son feutre sur Toreille, son œil fin et impudent, sa lèvre narquoise, son nez retroussé, est d'une largeur de touche et d'une crânerie de couleur qui en font une œuvre singulièrement vivante et spirituelle.
C'est aussi une peinture bien vivante et joliment enlevée dans sa note pimentée que la Sortie d'un bal costumé. Le thème prêtait à la chose, et l'artiste en a tiré tout ce qu'il pouvait rendre comme sonorité, comme éclat et comme contraste de tons. La scène est d'ailleurs fort bien exposée et forme d'amusants et gais épisodes : ici, une pierrette relève son pierrot étalé sur le gazon; là-bas, un polichinelle entraîne à son bras une Japonaise, tout en échangeant quelque goguenardise avec une marquise Pompadour; un arlequin se trémousse sur le siège d'une voiture, et un Scapin, sentant l'air trop vif du matin^ se hâte d'endosser un paletot brun; enfin, du haut du perron tout encombré, dévalent, dans un pittoresque désordre, des masques aux costumes les plus bigarrés et les plus pimpants de couleur, tandis que, à gauche, des cochers causent, fument, lisent ou dorment debout en attendant leurs maîtres. Tout ce monde s'agite, vit et baigne dans cette atmosphère grise des matinées d'hiver, peut-être un peu bien claire pour l'heure et la saison, car le gaz municipal brûle encore dans ses lanternes, et, sauf erreur, la scène doit se passer en temps de carnaval.
La Pierrette est aussi un frais et appétissant morceau de coloriste. Adossée à un panneau gris clair, elle se tient debout, son loup de velours noir à la main. Son costume est fait d'une jupe rose, à corsage d'un ton plus pâle, décoré de gros macarons assortis, qu'elle a retroussée sur son jupon gris-blanc plissé, très court, si court qu'il montre sa fine jambe recouverte d'un bas rose-chair. Sur ses épaules elle a jeté négligemment sa pelisse de satin rose, toute bordée de cygne et doublée de soie bleu pâle. Comme cela se doit, elle est gantée de blanc et chaussée de souliers de satin blanc que relèvent de coquettes bouffetles roses. Telle est cette aimable Pierrette, brossée avec quelque désinvolture, et qui, dans sa claire harmonie de rose et de blanc, a toute la. grâce d'un jeune sourire.
Il faut, au surplus, admettre devant toutes ces débauches de blanc et de rose que, dans leurs mutuels rapports, quelque chose de la pétulante gaieté italienne se sera communiqué à la grave et austère Espagne : de