LE PALAIS DU TROCADÉRO
Du point où nous nous plaçons, ce palais nous apparaît dans toute sa majesté. Nous sommes assez loin pour en embrasser Tharmonieux ensemble, assez près pour sentir ses dimensions géantes et apprécier l'élégance de ses formes architecturales. Nous n'avons pas besoin de décrire ce magnifique palais, qui, après avoir été la grande attraction de l'Exposition de 1878, en perpétuera glorieusement le souvenir. Le palais de MM. Davioud et Bourdais est aujourd'hui connu, non pas seulement des provinciaux et des étrangers qui ont visité Paris cette année, il est connu du monde entier. Tous les moyens possibles de copie, de répétition, de reproduction, ont concouru à l'envi pour en répandre au loin l'image. Qui n'a maintenant présent à la mémoire ce vaste ensemble? Au centre, une rotonde énorme, enveloppée de deux étages de portiques à jour, accuse nettement la grande salle des fêtes et des concerts. En arrière, deux tours gigantesques élèvent leurs plates-formes et leurs sommets dorés, à des hauteurs inconnues des flèches, des dômes, des tours, qui portent haut la renomméedes monuments du Paris ancien ou moderne.
A droite et à gauche, deux pavillons en contre-bas s'accolent aux flancs de .la salle. Ces pavillons servent au premier étage de salles de conférences et au rez-de-chaussée de vastes vestibules. Ces vestibules donnent accès à la fois sur les dégagements de la salle des fêtes et sur les longues galeries latérales d'Exposition, de forme courbe concave, qui, subdivisées en trois tronçons par des pavillons d'entrée intermédiaires et arrêtées à leurs extrémités par de solides pavillons de tête, embrassent tout le sommet de la colline. Les galeries latérales d'Exposition sont doublées, du côté du Champ de Mars, de portiques à colonnes, qui, reliés par la galerie qui pourtourne la salle des fêtes, s'associent pour offrir au promeneur un plain-pied de plus d'un demi-kilomètre, du haut duquel on embrasse le panorama grandiose de Paris.
Cette disposition générale, si simple et par suite si imposante, constitue, il faut bien le dire, un monument d'un caractère tout nouveau et d'un effet par suite saisissant.
On a bien vite dit que notre temps ne possède pas d'architecture qui lui soit propre; on accorde bien, tout au plus, qu'un renouveau d'études porte nos architectes vers l'éclectisme ; mais les gens du métier, les architectes presque seuls savent quelle transformation latente, mais profonde, subit en ce moment notre art architectural contemporain. Depuis bientôt cinquante ans, les tendances nouvelles se sont essayées en nombre d'œuvres, sinon également réussies, assurément très modernes, aussi bien dans l'architecture monumentale que dans l'architecture privée. C'est qu'en effet, pour que l'art de l'architecte apparaisse en un épanouissement nouveau, il faut que les programmes qui lui sont donnés soient renouvelés comme les besoins dont ils doivent être l'expression. On comprend que des monuments religieux imposent une architecture en quelque sorte hiératique, que des monuments dont l'expression morale doit être la dominante, ou que des monuments dont la fonction utile est invariable, ne puissent ni inspirer ni permettre une transformation accusée des formes consacrées ; mais qu'un monument soit réclamé par certains besoins nouveaux de notre état social modifié, de nos goûts et de nos penchants modernes, aussitôt l'art monumental s'affirme en des créations pleines d'une saveur inconnue.
Il nous serait aisé de citer les monuments de ce xix" siècle qui revêtent un caractère d'art particulier, malgré la similitude à peu près constante des programmes imposés; toutefois, c'est surtout dans un certain ordre de monuments voulus par des nécessités toutes modernes, c'est par
Tapplication sincère de procédés et d'éléments de construction incessamment multipliés par la science, que notre art architectural trouve l'occasion et le moyen de revivifier son inspiration. Il dépouille ainsi peu à peu sa parure, plus conventionnelle que raisonnée, pour rajeunir sa beauté par la vérité des formes accusées et la logique de la décoration.
C'est par cette constante recherche de l'utile et du vrai, c'est par le caractère qui en découle, c'est par l'expression, qui est la vraie beauté en tant qu'architecture, que le monument de MM. Davioud et Bourdais affirme à la fois sa raison d'être et la beauté moderne monumentale.
Le palais du Trocadéro, en effet, n'a pas été seulement imaginé pour servir de toile de fond à l'Exposition du Champ de Mars et pour masquer par un développement superbe d'architecture les bâtisses des hauteurs de Chaillot. Un besoin d'ordre supérieur a été son origine, a assuré son avenir et marqué sa place parmi les créations d'utilité publique.
Une des gloires de ce siècle aura été d'avoir consacré ce principe : que l'art ne doit pas seulement servir aux jouissances esthétiques de quelques-uns, mais que, dans nos sociétés modernes transformées, il doit être un élément de prospérité et de moralisation pour les peuples. Étant donné que l'art multiplie la valeur de la matière, il était nécessaire que le moindre artisan pût profiter de ses enseignements et de l'étude de son passé pour concourir par un labeur intelligent à la richesse commune. En conséquence, la nécessité s'est imposée