POST-SCRIPTUM
ONDRE dans une unité harmonieuse les enseignements que donne Tétude du passe avec les libres essais d'une imagination nouvelle, telle est la tendance dont notre collaborateur, M. Falize, vient de se faire l'avocat très autorisé; tel est le but que doit poursuivre partout Tart décoratif. Il sera sans doute impossible maintenant de créer de toutes pièces un style neuf et individuel ; il est permis d'essayer de rajeunir les styles des époques de naïveté et d'invention, en les appropriant à nos usages, à nos goûts et à nos besoins. La voie salutaire est dans ce sens; elle n'est ni dans l'imitation servile ni dans les fantaisies affranchies de tout guide. Les nations de souche européenne ont une tendance évidente à perdre le sentiment du décor ; elles n'en garderont quelque chose, au milieu de l'universel nivellement scientifique, qu'en se maintenant en contact permanent avec les œuvres types des belles époques ou en s'imprégnant des exemples que nous fournit encore un peuple qui a conservé intact le génie du décor, le Japon. Ces quelques mots, qui résument le problème le plus grave de l'industrie moderne, problème qui préoccupe tous les esprits, nous sont inspirés par les réflexions pleines de tact et de modération que nos lecteurs ont pu suivre dans les pages précédentes. Nous nous associons sans réserve aux jugements que M. Falize avait pleine compétence pour émettre dans un art qui est sien et où il a conquis l'un des premiers rangs. Nous regrettons seulement qu'un sentiment de modestie, peut-être exagéré, l'ait empêché de parler de lui-même et de ses efforts. Un compte rendu de l'orfèvrerie à l'Exposition uni\'erselle, qui garderait le silence sur l'un de ceux qui ont le plus fait pour cet art, serait notoirement incomplet.
C'est une lacune qu'il est de notre devoir de combler. M. Falize ne nous en voudra pas de dire ce que pensent tous ses confrères.
Cette noble ambition de rapproclier le plus possible le métier de Tart et de confondre Touvrier avec l'artiste, que M. Falize signalait si juste-
ment comme étant réalisée chez les frères Fannière, nous la trouvons chez lui jeune, ardente, convaincue. Ce qu'il demande aux autres, il
Texige d'abord de lui-même. Sa façon de s'exprimer sur le travail d'autrui nous fait voir ce qu'il poursuit. Ayant toujours présent ce qui peut lui manquer, il travaille, étudie et cherche sans cesse, profitant avec bonne foi de ses propres erreurs. En cela il continue dignement l'œuvre commencée par son père. L'orfèvrerie reste une de nos gloires incontestables ; mais quelques symptômes nous indiquent qu'elle pourrait un jour déchoir. Nous n'avons rien à craindre si nos orfèvres et nos bijoutiers, plus souvent marchands qu'artistes, se mettent à suivre l'exemple donné par les Christofle, les Froment -Meurice, les Falize.
Que font-ils, en effet, ceux-ci? Ils intéressent à leur œuvre des individualités d'une vraie valeur, ils les attachent à un programme, à une idée, qu'ils se réservent de défendre et de conduire. Ils utilsent le concours du statuaire, du peintre ou du dessinateur dans son expression la plus haute, mais ils n'abdiquent pas devant lui ; ils restent maîtres orfèvres ou maîtres bijoutiers. Que fait M. Falize? Il s'adjoint des collaborateurs comme Millet, Delaplanche, Frémiet, Carrier-Belleuse, Claudius Popelin et Joindy; mais cette collaboration si précieuse, si artistique, il la limite et la dirige constamment. Voilà le rôle vraiment digne ; à moins, ceci vaudrait encore mieux, que comme au bon vieux temps on ne soit ensemble l'artiste et le fabricant. Falize est très remarquable; elle témoigne d'un généreux eifort. Si nous avions plus d'espace, nous prendrions un vif plaisir à l'étudier en détail. Nous ne pouvons que passer en revue les principales pièces.
La plus importante comme valeur et comme travail est l'horloge d'Uranie, dans le style du xvi' siècle. En voici la description. Le socle de lapis-lazuli, orné de gaudrons et de feuillages d'or émaillé, porte sur ses faces quatre cadres, où sont inscrits des repoussés d'or fin représentant les Quatre Saisons. Deux cartouches contiennent les guichets des heures et des remontoirs. Six Sphinx en or, revêtus d'émaux translucides, soutiennent des écussons où sont inscrits les signes des planètes ; au bas sont gravés les noms des astronomes grecs, Thalès, Anaximandre, Callique et Hipparque. Au-dessus du socle s'élève un groupe en ivoire représentant
Horloge en ivoire
STYLE DU Xiue SIÈCLE,
(Exposée par M. Falize fils.)
L'exposition de M.
Uranie et deux enfants soutenant en Tair une sphère de cristal de roche creuse, dans laquelle évoluent les figurines en or de Diane, de Mars, de Mercure, de Jupiter, de Vénus, de Saturne et d'Apollon, les dieux des jours, tandis qu les dieux à qui sont consacrés les mois alternent avec les signes du zodiaque, et enveloppent, avec les armilles d'or, la sphère de cristal. Les figures ont été modelées par Carrier-Belleuse. Cette pièce, dont l'exécution est de tous points soignée, n'est pas toute fois celle qui nous séduit le plus comme réussite absolue de lignes et de composition. L'ivoire associé aux métaux est d'un emploi très périlleux et d'un aspect facilement lourd.
Nous préférons la série si intéressante de basreliefs et de tableaux votifs exposés par M. Falize. Ce sont quatre panneaux consacrés à des portraits historiques, sortes de sujets commémoratifs pour les descendants et de souvenirs à mettre sur l'autel pieux de la famille. Ils nous intéressent non seulement par leur mérite intrinsèque qui s'affirme dans une heureuse variété, mais aussi par la nouveauté du thème qui peut fournir une veine féconde.
Dans celui de Gaston IV de Béarn, dont la statuette équestre est de M. Frémiet, l'or, l'argent, le bronze, le fer damasquiné, l'ivoire et l'émail ont été simultanément employés; ceux de Marguerite de Foix et de Marguerite de Navarre sont d'or fin repoussé et d'argent fondu et ciselé; celui de Gaston de Foix est en émail enchâssé dans un cadre d'argent. Ce dernier est dû au talent de M. Claudius Popelin. Celui que nous reproduisons appartient à ce style charmant et délicat de dessin, abondant et gras de travail, du plus heureux moment de la Renaissance française, vers la fin du règne de Louis XII, alors que Michel Colomb se met au tombeau du duc François de Bretagne. Le bas-relief, en or repoussé, représente Marguerite de Foix instruisant sa fille, la future reine Anne de Bretagne; il a été modelé par M. Chédeville. L'encadrement est en argent. Les armes du fond sont celles de Bretagne, de Foix et de Béarn.
Citons encore les deux pièces dont nous donnons un dessin : une charmante petite horloge d'ivoire, montée en or et en argent, dans le style du xni' siècle, et le beau pendant de col inspiré des jolies compositions