FRAGMENT DU TYMPAN, EN TERRE CUITE ÉMAILLÉE
(Exposé par MM. Virebent frùres, de Toulouse.)
vert; d'autres céramistes, M. Vieillard, de Bordeaux, par exemple, le font violet.
L'emploi des reliefs et certaines plaques plus grandes que celles de son heureux rival peuvent donner à M. Boulenger une consolation au point de vue de la fabrication.
Mais les côtés d'art, de décoration, la délicatesse relative de la main-
414 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
d'œuvre et l'invention des fonds d'or, qui vont révolutionner encore une fois la faïence, laissent M. Deck hors de comparaison.
Une exposition extrêmement remarquable est celle de M. Collinot. Tout ce pavillon orné de colonnes, avec son entablement à cellules, ses arabesques en terre s'enlevant en relief sur fond d'émail, et les belles pièces qu'il renferme, entre autres les grands panneaux japonais à fleurs et oiseaux en saillie, si larges, si vigoureux, ses beaux vases, sa fontaine, ses carrelages, forment un magnifique ensemble et assurément le plus bel arrangement d'exposition qu'il y ait dans la céramique. Mais, en se cantonnant dans la spécialité qui fait sa réputation, l'imitation asiatique, M. Collinot s'interdit de participer en grand à la décoration de nos monuments publics, qui ne peuvent devenir persans ou japonais ; cependant ses colonnes torses revêtues d'émail vert seraient un très bel élément architectural, qu'on pourrait introduire dans des édifices de style européen.
M. Haviland a tenté d'un essai de grande fresque en faïence ; mais, quoique les tons doux et pâlis soient à la fois une beauté et une dilîiculté en céramique, il a trop décoloré, effacé les teintes de ses personnages ; or la faïence est faite pour donner des aspects fermes, intenses, brillants, et non pour apparaître avec cette espèce de débilité et de pauvreté.
La grande tapisserie en carreaux émaillés, avec épaisseurs de pâtes déposées au pinceau, qu'a exposée la fabrique de Creil-Montereau, est confuse dans les plans du paysage, dure dans les personnages et n'a pas plus pour l'œil qu'elle ne l'aura en durée cette solidité qui est la beauté de la décoration en faïence.
Dans l'ordre architectural se classent les carrelages plats ou à reliefs d'un seul ton d'émail, ou par dessins de terres incrustées ou peintes, qui servent soit à former des poêles, des cheminées, soit à carreler des planchers ou à revêtir des panneaux de murailles. Les imitateurs de l'Asie l'emportent ici, tels que M. Vieillard, que M. Parvillée, qui semble aussi avoir essayé des ors sous glaçure, et avec succès lorsqu'il s'en sert pour relever les plumages d'oiseaux ; leurs grandes plaques, composées de carreaux assemblés, ont une belle apparence, riche, vive et harmonieuse, et les détails en sont très soignés.
Les carreaux à reliefs et à couleurs vives, qu'on a employés au pavillon de la Ville de Paris et dans les montants de fonte des verrières du Champ de Mars, ont un caractère de fabrication commune, inhérent nécessairement à leur emploi usuel et courant ; mais ils constituent un élément
nouveau et bien conçu, qui égayé, anime de ses gros boutons floraux, de ses oiseaux élémentaires, les longues lignes verticales, et coupe heureusement les moulures de la pierre et de la terre cuite.
On doit ce décor, pour le dessin^ à M. MûUer, et pour Témail à M. Parvillée. Les carreaux employés pour le Pavillon de la Ville de Paris sont d'un aspect plus vif et plus franc que ceux qui ornent le grand bâtiment du Champ de Mars ; ces derniers ont été conçus dans une tonalité trop pâle pour se soutenir à Féclat de la lumière extérieure. C'est pourquoi on ne saurait chercher trop d'intensité, trop de profondeur vitreuse dans les tons d'émail dont on les couvre ; cette profondeur vitreuse est, en revanche, un des bons résultats obtenus par M. Boulenger.
Nous sommes revenus maintenant à la céramique dCùiién'eiir. Sèvres tient toujours le premier rang parmi toutes les fabriques publiques ou privées de l'Europe.
Ce qui frappe avant tout dans son exposition, c'est la grandeur des pièces et de leurs formes, la richesse et l'importance des moyens employés pour leurs décorations, le rôle considérable des montures, la vivacité et la délicatesse des colorations, la beauté des pâtes, mais, il faut le dire aussi, l'hésitation et un caractère pénible dans le décor. Le désir de faire nouveau et de surpasser tout rival entraîne à surcharger les pièces et à y entasser des éléments hétérogènes. Ce qui reste le meilleur, ce qui conserve un caractère défini, c'est ce qui est imité des œuvres du siècle dernier. Le reste manque de simplicité, de netteté et d'équilibre. Sèvres introduit le persan et le japonais dans ses décors, et au besoin y ajoute du biscuit en relief, des guirlandes, des moulures en spirales, mêlés pardessus le marché de rosaces et d'ombelles assyriennes, le tout surmonté de bronze ciselé. Autant le détail, pris en lui-même, est délicat, soigné; autant une garniture d'Amours ou de mascarons en pâte couverte ou en biscuit sera bien modelée et d'une glaçure ou d'un grain fins; autant un fond d'émail céladon, gris, bronze, rosé, sera soyeux et délicat ; autant une pâte transparente se fondra habilement dans les plis d'une draperie pour laisser percer la couleur du dessous ; autant sera joliment composé un sujet en camaïeu, ou peinte une scène colorée, et autant l'assemblage des forts reliefs, des peintures, des bronzes dorés ou des bronzes nus, des pâtes transparentes, sera lourd ou maigre. Le vase Chéret, le vase d'Hercule, sont très pénibles. Le vase de Nîmes a une monture qui rappelle celle des becs de gaz dans un café. O Gouthière ! Les vases Bertin à têtes d'éléphant, le vase dit d'EntrecoUes, n" 53, dont le décor principal
4i6 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
simule un treillage ; les vases Paris, dits des Peintres et Sculpteurs, considérés à la manufacture comme une tentative dans une voie nouvelle, mais si chargés d'ornements raides, hérissés, qui étouffent les arabesques peintes et les pauvres guirlandettes en pâte ; le vase n° i83, avec ses branchages filamenteux en pâtes, trop maigres et si contournés ; le vuse n" 249, avec Tenfant peint dans une fleur de soleil, entouré de papillons symétriques et jouant au symbolisme égyptien ou hindou, sont des œuvres malheureuses. Bien que le vase Chéret ait eu le prix au concours de 1876, le vase Mayeux, qui a eu le prix en 1875, paraît bien préférable pour l'unité et la simplicité. Nous reproduisons les deux vases du foyer de rOpéra par M. Chéret (concours de 1876), dont nous louerons néanmoins la belle composition. Le grand vase bleu gris, avec deux enfants assis à la base de son col, serait d'aspect excellent si les figures n'étaient trop grosses pour la dimension de la pièce, et ne semblaient près de tomber. Les fonds vermiculés inspirent assez heureusement les décorateurs de Sèvres, comme en témoignent les vases n" 11, avec branchages légers en pâte grise, sur lesquels passent des branchages bleus peints, et les vases Paris, n"' 147, 148 et i5i, qui ont des allures persanes.
La manufacture a abandonné le décor à cartels peints en imitation de tableaux^ et elle tend parfois vers les décors élargis, simplifiés, intenses de ton, dont la faïence a pris l'initiative, sous l'influence des modèles asiatiques. Les vases n"' 12 bis et 48, par exemple, avec leurs grands feuillages bleus, sont très japonais; le vase n" 47, peint par M'"' Escalier; les vases n° 52, de M. Gély; le vase n" 33 et certains vases cylindriques ressemblent à des faïences. Parmi les vases à difficultés, on peut citer ceux dits d' Entrecolles, n" 114, gravés en réserve en pleine pâte par feu Lambert, qui a été un des décorateurs heureux de la manufacture, et les jattes persanes à ajours rebouchés à l'émail. Parmi les décorations les plus réussies, au moins partielleinent sinon en totalité, on doit noter celles de M. Dammousse et celles de M. Renard. Les vases dits Boizot n" 61 et la coupe Ducerceau n" 16 sont fort bien décorés par M. Dammousse; la coupe ovale n° 8 a été très bien menée par M. Renard. Les coupes à torsades n° 9, les bouteilles aux lézards n" 11 5, les vases carafes étrusques n" 7, de feu Lambert, et n" 49, de M. Richard, le vase n° 1 12 aux ors chinois, les petits vases dits Clodion n° i58, les vases dits Duplessis n° 14, les vases n" 179 et 188, fins de tons et de pâtes sur pâtes; le vase-œuf n° 94, à très beaux médaillons, de Schilt, et le vase n" 99, agréablement peint par M'"' Apoil, sont des pièces qui réjouissent l'œil par l'harmonie et l'équi-
libre. Parmi ces pièces, ce sont les imitations orientales et celles du xvin" siècle qui donnent les résultats les plus parfaits au point de vue décoratif, et les grands vases bleu-lapis sans peintures, avec guirlandes de bronzes dorés, dominent tout.
Quant aux biscuits, ceux de M. Carrier-Belleuse sont remarquables, et parmi les pièces de service il y a des choses ravissantes : les cabarets en imitation d'orfèvreries turques ou en imitation Watteau; le cabaret n" 210, si fin et si recherché de travail et de coloration ; les tasses à la reine ; les tasses ajourées et rebouchées à Témail, où Ton peut admirer soit Tincomparable pâte blanche, soit la belle palette de la manufacture. Nous signalerons aussi un essai de carreau fort beau, et qui surpasse tout ce que la faïence a tenté en fait de plaques à la japonaise. En résumé, Sèvres est sans rival à cause des ressources dont il dispose ; il a une production inimitable dans le détail isolément considéré, soit de la main-d'œuvre^ soit de Tart, mais un manque de parti pris, de sobriété, de vigueur et d'harmonie dans les systèmes généraux de la décoration, dès qu'il s'agit de sortir de la tradition du xvin'' siècle. Sous ce rapport de la sobriété, de la vigueur de la décoration, de Tampleur et de la fermeté des formes, certaines pièces de M. Deck ou de M. Pillivuyt l'emportent comme résultat décisif sur les tâtonnements modernes de Sèvres, dont l'exposition n'en est pas moins la première de toutes.
Autour de Sèvres, on doit grouper les fabricants de Limoges avec leurs pâtes blanches, qui sont les meilleures après les siennes, et avec leurs pâtes transparentes sur fond coloré, devenues naturellement une application propre à intéresser ceux qui faisaient des blancs sur blancs, et nous y joindrons les décorateurs qui imitent le vieux Sèvres.
A Limoges, les maisons Pouyat et Redon se distinguent spécialement : la première, par ses blancs pleins à reliefs, par ses ajours simples ou rebouchés à l'émail, par l'emploi de l'émail stannifère sur la porcelaine, par ses grandes plaques et ses plats à reliefs gris et verts cernés d'or, dessinés à la persane par M. Renard, et dans le goût dont M. Dammousse s'est fait le grand propagateur; et la seconde, par ses pâtes transparentes sur fond coloré, dont le même artiste s'occupe beaucoup, par ses bleus et ses noirs, par ses figurines en biscuit et par ses jolies garnitures en reliefs vivement modelés. Quant aux imitateurs de vieux Sèvres, on peut citer MM. Mansart, Klotz, Thomas, Clauss, Germain et Barreau.
La maison Hache et Pepin-Lehalleur rivalise avec Sèvres par ses tasses charmantes et légères, striées, réticulées, perlées, ajourées et rebou-
4i8 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
chées à Témail, treillagées à fond gris, ou blanches à décor bleu avec relief blanc sur fond blanc, qui sont d'un goût et d'une finesse tout à fait hors ligne dans l'industrie privée. Ces fabricants sont du Centre, et certes Limoges ne fait pas mieux.
M. Diffloth, pour ses pcltes sur pâtes et ses jolis craquelés, peut être placé sur la lisière de ce groupe.
A propos de Limoges, nous ne saurions passer sous silence Técolc des beaux -arts créée dans cette ville sous Tinspiration et la direction de M. Dubouché, le très savant directeur du Musée céramique. Les résultats déjà obtenus dans cette école promettent beaucoup pour Tavenir.
Notre examen portant plus sur la décoration que sur la fabrication, nous réunissons les fabricants et les décorateurs dans les mêmes catégories. Nous avons déjà signalé quelques fabriques spécialement asiatiques. Celles de M. Vieillard à Bordeaux et de M. d'Huard à Longwy exposent de beaux spécimens et obtiennent des rouges violets, de décor mixte et oriental d'un bel effet. Certains plats bleus, chez M. Vieillard, avec figures peintes, ont beaucoup d'éclat et surtout de force; ses tabourets, sa fontaine, sont des œuvres importantes. La variété de ses bleus est remarquable. Quant à la fabrique de Longwy, elle paraît avoir popularisé tous ces menus objets au décor bleu clair à fleurs blanches, jaunes, bleu foncé, en relief léger, maintenant très en vogue, et qui est demi-chinois, demi-persan.
M. Pull est toujours le premier des Palissystes, M. Barbizet en est le second et M. Sergent le troisième, avec de grands progrès. MiVl. Rigal et Sanejouand ont ressuscité les émaux verts ombrants de la défunte fabrique de Rubelles. La fabrique de Saint-Clément, qui n'a cessé de fonctionner depuis 1758, a repris les faïences de Nancy et tire de nouveaux exemplaires des anciens moules de Cyfïlée, qui fit ces petites statuettes populaires du Savetier, des Jardiniers, des Marchands, etc. M. Majorelle, de Nancy, poursuit les mêmes imitations; il y a joint de très grands et beaux vases simulant les laques rouge et verte du Japon. Chacun prend ainsi sa spécialité imitative. M. Sarason tient pour le Saxe et le Japon, Quimper pour le Rouen, M. Tortat et M. Montagnon pour le Nevers, M. Lévy pour la porcelaine tendre de Saint-Amand. Les uns réussissent bien les applications d'or, comme MM. Demartial et Talandier, et aussi MM. Jacquet et Blot; les autres, les pierres dures, comme MM. Peyrusson, Aubry; ceux-là les métaux, comme MM. Cellière, Beziat : le premier imite à merveille les bronzes damasquinés. Tel a ses fonds d'argent, comme M. Baratte ou M. Bender. M. Constant a trouvé un canton dans la terre
Touge à reliefs imprimés gallo-romaine ou dite d'Arezzo. M. Leclère a pris une sorte de genre rustique consistant en reliefs de feuillages verts sur terre brun rouge. Chez M'"^ veuve Soiichet, on modèle en terre de même sorte de petites figures qu'on teinte en tons de fresque. Les reflets ont fait la réputation de M. Ulysse; M, Brianchon a inventé ces porcelaines nacrées et opalisées qu'on imite chez M. Sazerat à Limoges; dans ses •émaux verts, M. Gaidan obtient, peut-être par suite d'accidents de cuisson
VAiE A Dt;COR JAPONAIS.
(Exposilion de M. CoUinot.)
qu'on utilise, des irisations assez curieuses. Le même M. Gaidan donne à la faïence les aspects de la porcelaine : ses tons doux, fins, s'harmonisant dans le blanc, le gris, le rose, ont eu beaucoup de succès. Les jaspures ont suscité des recherches et de curieuses trouvailles. M. Ernie en a composé une qui est semée d'or, et qui, grise, traitée et vaporeuse, flotte comme un manteau d'aurore boréale qui s'éteint dans un fond noirâtre ; elle est très japonaise. M. Milet, frère du savant chef des pâtes de Sèvres, se distingue par toutes sortes de tentatives dans l'ordre des jaspures et des semis, et sur les pièces que lui fournit la fabrique de Vallauris il étend des émaux tachetés et mouchetés, de la coloration la plus vive ou la plus déli-
cate, de même qu'il fait des émaux ombrants, qu'il grave sur engobe. Il y a en lui un des céramistes les plus tins de Tépoque.
M. Dammousse fils a son exposition particulière, formée de pièces de choix très soignées, très artistiques, où brillent les pâtes transparentes et les reliefs cernés d'or. Tout près de sa remarquable vitrine se trouve celle de M. Avisseau fils, où deux bustes en terre cuite, aux cheveux et vêtements émaillés, sont d'un grand sentiment. Nous citerons encore M. James, qui s'amuse à imiter les faïences avec ses grès.
Le groupe qui s'est formé autour du procédé Laurin est assez nombreux. On peut y indiquer M. Schopin, MM. Thierry, Bourgeois, Lefront, Houry, Huvelin, M. Artigue, qui obtient des effets fondus d'une grande douceur, et M. Laurin, chez qui l'on remarque par contre des essais différents, parmi lesquels un plat avec une tête de femme d'un ton clair, léger, sur fond blanc réticulé à relief, est une fort jolie chose.
L'analogie d'aspect nous conduit à citer ici, quoiqu'il s'agisse de peinture sur lave et non de céramique, MM. Lefort et Jouve, qui exécutent des paysages très bien abrégés et de grandes figures excellentes de ton et de bel et chaud effet décoratif.
La grande maison Haviland emploie beaucoup le procédé Laurin ; elle y adjoint l'application de figurines en terre cuite qui s'y détachent d'une façon très heureuse; elle entoure aussi ses vases de grands feuillages en reliefs très hardis. Avec M. Haviland nous voici arrivés chez les grands faïenciers. Ce qu'on peut noter de plus beau dans son exposition, ce sont les imitations d'émaux sur cuivre relevés de traits d'or.
M. Deck a toujours ses plats et ses plaques à figures ou à compositions; il y applique à présent ses fonds d'or. Ses vases fermes à forme de bronzes, ses émaux bleus, verts, ses belles assiettes rhodiennes, le vase au sphinx, enfin sa statue de Palissy aux tons pâles et satinés, ainsi que ses émaux translucides et ombrants sur cloisons, continuent à affirmer sa supériorité. Nous reproduisons l'un de ses plus beaux plats à figures,
La maison Pillivuyt est forte à la fois dans la faïence et dans la porcelaine. Dans la faïence, ses grands vases verts ceinturés de reliefs gris foncés, ses assiettes à bordures et fonds différents de couleurs avec reliefs, son aiguière et son plateau à fond noir et reliefs grisaille d'une grande netteté; dans la porcelaine, ses services gris ou à bordures d'or sur bleu lui assignent une place importante à l'Exposition.
Les essais de M. Boulenger, de Choisy-le-Roi, sont fort intéressants. Il exécute des bleus avec ors, très puissants, ainsi que des pâtes rappor-
tées, divisées par des cloisons. Nous donnons ici un groupement de ses meilleures pièces. C'est une maison qui apparaît dans la voie des tentatives artistiques et qui déjà se classe parmi les plus distinguées. M. Champion, sur une plus petite échelle que les précédents, expose de belles pièces à émail intense et à reliefs énergiques. M. Rousseau expose son service dessiné et peint par M. Bracquemond, dans le goût japonais, et qui fut, il y a douze ou treize ans, une grande innovation dans le décor
VASE A FOXD BLEU.
(Exposition de M. Collinot.)
de la faïence usuelle. Le plat avec Amours de petit relief entrelacés est une fort jolie pièce, et, ainsi que les vases ornés de poissons, témoigne que cette maison se tient au niveau du mouvement,
MM. Barlioz et fils ont envoyé un grand vase dont la panse représente une carapace de tortue, et qui est décoré de grandes plantes retombant autour du col, et de trophées de poissons, œuvre assez forte de coloration, mais lourde d'aspect. Enfin les puissantes fabriques de Gien et de Creil abordent maintenant tous les genres d'imitation et d'exécution, et Creil se distingue par des recherches assez fines.
En résumé, une céramique très brillante, très variée, mais surtout
imitative, voilà la céramique française. Le Japon, la Perse et Tart musulman lui donnent ses plus beaux accents. Dans le détail des couvertes,, nous sommes arrivés à n'avoir presque plus rien à envier à l'Asie. Mais, comme décors, nous n'avons rien trouvé de français, d'européen, de décisif depuis le xviu' siècle.
La formule d'un décor européen correspondant à nos besoins, à nos. habitudes, aux objets usuels de notre existence, reste encore à découvrir. La décoration monumentale nous la donnera-t-elle? Peut-être.
Les qualités d'exécution d'un décor, la fermeté et la finesse des tons,, du dessin et de la composition, nous pouvons toujours y rappeler les artistes, et ils savent entre eux ces choses-là aussi bien que nous ; mais l'esprit, le sentiment d'un décor, voilà ce qu'on ne peut se flatter de leur imposer et ce que tous nos efforts doivent tendre à faire renaître.
Nous sommes savants, et nous aimons que les choses qui nous entourent nous parlent de l'extrême Orient, de Rome, de la Renaissance, etc., et pendant longtemps encore, jusqu'à ce que nous en soyons saturés, les imitations de tous les pays et de tous les temps feront les beaux jours de l'art industriel français.
La même chose se passe plus visiblement encore en Angleterre. La céramique y est dominée par le Japon ; ensuite elle passe à la Renaissance, au moyen âge et à Tantiquité. La fabrique de Worcester, qui a repris le biscuit appelé parîan, à cause de sa soi-disant ressemblance avec le marbre, biscuit qui avait fait le succès de la maison Copeland en i855,. sous son apparence d'ivoire, obtenue par les phosphates, est presque tout entière vouée au japonisme. Cette fabrique a un goût très fin dans ses imitations; elle applique magistralement les ors aux décors; elle obtient des ajours extrêmement subtils, et elle les retouche à l'émail coloré, comme on fait à Sèvres. Mais c'est une maison délicate, et qui ne tente pas de grandes pièces, se contentant de ses pâtes fines et de ses beaux émaux; maison très redoutable pour l'avenir toutefois.
La maison Wedgwood est venue avec sa gravure à l'acide fluorhydrique sur émail, qui enlève le dessin en décoloré et en dépoli sur la couverte brillante, et donne une grande acuité au contour des ornements ou des figures ainsi gravées sur un bleu ou vert noir à transparence très profonde; elle a apporté ses traditionnelles pâtes blanches, toujours fort gracieuses, et quelques formes de vases à décor bleu sur blanc et à reliefs, tels que les vases aux cygnes. La fabrication de Wedgwood paraît un
peu froide maintenant, et sa sévérité austère ou élégante lutte mal contre la fantaisie japonaise. Sans ses terres crémeuses, modelées en figurines, elle sentirait presque le protestantisme.
La maison Minton est toujours la plus puissante, celle qui a les plus
VASE DE SÈVRES, POUR LE FOYER DE l'opÉRA.
(Composition de M. Chéret; concours de 1876.)
grandes pièces, la production la plus variée, et assurément elle fabrique de belles choses et des choses difficiles à fabriquer. Elle a tenté de reproduire la faïence d'Oiron avec ses incrustations, et certaines petites pièces de cette imitation sont réussies. Les Minton font du vieux Sèvres, ils font beaucoup de japonais, ils ont des bleus et des rouges bruns superbes, ils exécutent des dessins très délicats, des ors incrustés et appliqués, de
424 LWRT MODERNE A L^EXPOSITION.
grands vases à grands feuillages peints très décoratifs, des plats à reflets rouge et or, des jaspures jaunes et violettes très vigoureuses, des imitations d'émaux cloisonnés, des dentelles trempées, des pâtes transparentes sur fonds noirs, tandis que nous ne réussissons pas ces fonds noirs et que nous n'essayons pas d'y placer des pâtes transparentes; ils ne montent pas leurs vases, mais en imitent les montures en céramique; ils ont des plats peints d'après les portraits de Reynolds, d'un ton jaune et rouge extrêmement chaud, gras et nourri, qui rend contestable le système de tonalités claires et presque plates que nous avons adopté pour nos tètes peintes dans des plats; la figure intitulée Liina dans un de leurs plats a ce ton gras et nourri, qui semble préférable au nôtre. En un mot, la maison Minton est pour l'ensemble de la fabrication, la beauté générale et la variété des produits, l'une des premières de l'Europe. Ce n'est que par certaines pièces opposées à d'autres que nos premiers céramistes l'emportent sur elle.
Quant aux carrelages, où elle a été ramenée au goût moyen âge et Renaissance par le mouvement architectural jacobite, reine Anne, et des temps antérieurs, l'Angleterre nous surpasse par la variété, la beauté des jaunes sur brun, la recherche des dessins. Cette supériorité est toute naturelle, si l'on pense à l'emploi bien plus fréquent qu'on fait depuis longtemps de ce moyen de décoration dans ce pays, où la mode est revenue de revêtir les cheminées, et elles sont grandes, de carrelages peints ou incrustés. MM. Dunnill et Craven, surtout MM. Mow et C'% et Minton, etc., ont de très belles expositions de cette espèce. Toutefois on n'a pas en Angleterre de ces carreaux à relief tels que ceux de nos bâtiments de l'Exposition, qui sont une création bien française et dont nous avons parlé plus haut.
La maison Doulton s'est fait une spécialité des grès émaillés, en vases, en revêtements, en balustrades, en fontaines ; ses balustrades surtout sont extrêmement curieuses et peuvent jouer à leur tour un beau rôle dans la décoration architecturale.
Après l'Angleterre se distinguent l'Italie et l'Autriche. La fabrique Ginori avec ses majoliques, ses plats à reflets, ses porcelaines de Capo di Monte à reliefs et peintes au pointillé, avec ses coussins si bien imités mais assez puérils, tient la tête en Italie et est une des belles fabriques imitatives de l'Europe. Quelques autres céramistes italiens suivent les traces du marquis Ginori, et d'autres en sont arrivés à imiter d'une façon presque dangereuse les vases antiques; mais s'ils veulent être plus
LA CÉRAMIQUE AU CHAMP DE MARS. 425 dangereux encore, nous leur conseillerons de mieux étudier les mascarons en terre non couverte, qui ornent les anses des vases apuliens et campaniens.
L'Autriche a de beaux grès et s'applique à des imitations de Tancien Vienne couvert de dorures ou à des imitations de Saxe et de Perse.
Les poêles de la Suède et de la Suisse se ressemblent et sont d'un
VASE DE SÈVRES, POUR LE FOYER DE l'OPÉRA
(Composition de M. Cliéret; concours de 1876.)
goût médiocre avec leurs glaces. La fabrique Rorstrand a conservé les formes rocailles de la faïence suédoise du xviii* siècle. On estime assez ses imitations métalliques.
Une fabrique du grand-duché de Luxembourg fait des grès très durs. La Suisse a ses poteries originales à fonds noirs bruns et à décors du genre des anciens grès foncés. La Belgique imite le Japon et le Delft bleus, et, pour le reste, ce qui se fait en France et en Angleterre. La Hollande n'a envoyé qu'une pauvre imitation des Delft.
L'Espagne et le Portugal sont intéressants par le caractère populaire
et moresque de leur poterie à taches jaunes et vertes, poterie dont l'influence a embrassé l'Italie et la France méridionale. Les guirlandes florales empruntées aux bordures de tapisseries inspirent souvent les faïenciers de ces deux pays. Le Portugal s'adonne aussi aux imitations de Palissy.
En Danemark on suit encore quelques traditions de Tancienne fabrique royale, dont on y voit un service à décor scientifique botanique, qui dut être imité lui-même d'un décor célèbre de la fabrique de Tournai au xvnT siècle ; on imite aussi dans ce pays les boîtes à fleurs de Spa, en se
VASEENFAÏENCE.
(Exposition de M. Dccli.)
contentant de peindre le décor sur une couverte noire, sans le cuire. En Russie, nous ne voyons que deux grands poêles sans intérêt céramique et les essais personnels d'un peintre, M. Egoroff, qui exécute des espèces de sujets byzantins et des figures populaires sur des plats et des assiettes, non sans talent d'ailleurs. Le petit pays de Monaco a sa fabrique de poterie, imitant surtout des paniers et des bouteilles en osier entourées de fleurs, d'un genre rustique assez joli.
Nous avons laissé de côté jusqu'ici, mais pour la réunir en un seul groupe, la céramique amusante, humoristique ou populaire. L'Espagne, par exemple, peint sur ses carrelages des scènes de tauromachie, et elle fabrique des formes pour corsets, en grosse terre vernissée, qui sont d'un aspect aussi divertissant que nos grandes poupées en carton pour les modistes. On connaît ces livres à images coloriées pour les enfants, représen-
tant d'étonnantes aventures d'animaux, où les Anglais ont toujours excellé. Ils ont transporté ce genre d'images dans la céramique et décorent les assiettes, les pièces d'un service avec des scènes fort spirituelles de la vie du poulet et de celle du lapin. L'humour en est un peu japonisée, et la