LA CÉRAMIQUE MODERNE
Depuis la fin du xvir siècle, la céramique européenne est restée sous le joug asiatique. Les manufactures de Delft, de Rouen, celles de Meissen et celles de Sèvres, dès qu'elles s'ouvrirent, ont payé un large tribut à l'art oriental. Notre époque aura vu le goût japonais se substituer tout à fait au goût chinois, et le persano-arabe occuper uniquement des fabriques entières. Voilà les deux grands courants qui dominent la décoration dans la céramique actuelle.
L'imitation du style Louis XV et Louis XVI des Saxe, des Sèvres, des Vienne, continue à tenir une grande place, mais elle est reléguée au second plan.
Un groupe de potiers est resté fidèle à l'imitation des terres de Palissy. Enfin, dans la concurrence acharnée qui fait que chacun cherche une spécialité, quelques imitations apparaissent çà et là, comme celles des terres d'Arezzo, et certains genres rustiques. Les majoliques, les émaux de Limoges, fournissent également un contingent aux imitateurs.
Quelques essais purement modernes ont pris aussi une grande importance; par exemple, les grands bustes décoratifs peints dans des plats, les paysages peints sur plaques, et surtout ce décor de feuillage et d'oiseaux fondus et enlevés en même temps sur des fonds gris bruns, où
TYMPAN EN TERRE ÉmAILLÉe.
(Exposé par MM. Vircbent frères, de Toulouse.)
410 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
il semble que les fleurs et la pâte du fond ont coulé Tun dans Tautre, décor particulièrement associé au procédé de peinture émaillée qui est sorti depuis dix ans environ de Tatelier Laurin et que les autres céramistes s'efforcent de varier et de perfectionner.
Si nous poursuivons Fexamen de cet ensemble luisant, doux et éclatant de la céramique, nous y verrons que la recherche de la difficulté y marche parallèlement à la recherche du décor et que Ton s'etforce de déguiser l'aspect de la matière de toutes façons. Ici la faïence imite la porcelaine, et là-bas celle-ci lui rend la pareille. Voilà du bronze, du jade, des pierres dures, des pierres précieuses, de l'ivoire, du verre, de la laque, du cuivre émaillé, de la corne, du bois, du métal damasquiné, des tissus ! Vous le jugeriez du moins à trois pas. Point du tout, c'est de la faïence, de la porcelaine dure ou tendre, du grès... Ailleurs, en revanche, on simulera la faïence avec du bois peint ou du verre.
Peu d'industries font autant de recherches que l'industrie céramique; il est vrai qu'elle est stimulée par une vogue extraordinaire.
L'emploi très varié de la faïence dans la décoration architecturale, son apparition en vastes compositions de paysages et de figures, son rôle dans les chambranles, les linteaux, les archivoltes ou les frises, dateront de l'Exposition de 1878. Il y a là un élan, un grand effort, tâtonné durant les années précédentes et qui aboutit enfin à de très beaux résultats.
Quelques procédés nouveaux se montrent aussi en France et en Angleterre. Celui qui a le plus d'importance au point de vue décoratif et qui est la préoccupation des céramistes, — il suffit, pour s'en convaincre, de voir que c'est à peu près la seule chose qui ait intéressé . à l'Exposition la maison Minton et la fabrique de Worcester, — appartient à M. Deck et consiste dans la création de fonds d'or sous glaçure, cuits avec l'émail, qui produisent un effet superbe.
Les Wedgwood ont imaginé d'appliquer à l'émail la gravure du verre à l'acide fluorhydrique, et M. Goods, associé aux Minton, a gravé directement des eaux-fortes sur porcelaine.
A côté de ces procédés nouveaux, il en est d'anciens qui de jour en jour acquièrent plus de vogue. Le procédé des pâtes sur pâtes transparentes en manière de camée, les ajours rebouchés à l'émail, les terres incrustées, les cloisons que les céramistes prétendent assimiler aux cloisons des émaux de cuivre, mais qui, en réalité, ne sont qu'une manière de cerner, avec une pâte de couleur différente, les contours d'un ornement, le procédé Laurin et les pâtes rapportées que préconise la fabrique
Boulenger de Choisy-le-Roi, les jaspures et les craquelés obtenus par de nombreux recuits : tels sont les principaux moyens industriels de décoration que les potiers aiment à mettre en œuvre.
Sèvres a joué un grand rôle dans la diffusion des procédés, et, comme le rappelle le catalogue de nos manufactures nationales, c'est à celle-là qu'on doit les pâtes colorées au moyen d'oxydes métalliques supportant le grand feu, les applications de pâte blanche en transparence sur fond coloré, les émaux translucides sur porcelaine tendre, les ors modelés, etc. La pâte blanche, transparente sur le fond, fut remarquée par Riocreux sur une pièce chinoise ou japonaise; il l'indiqua à Ebelmen, qui en trouva la formule et l'application. M. Solon la transmit aux Anglais. Enfin, M. Robert, le directeur actuel de Sèvres, a donné une nouvelle impulsion à ce système de décor. M. Regnault antérieurement répandit l'application des teintes céladon changeantes.
En France, nous pouvons rapidement indiquer les quelques hommes qui, en outre, ont introduit dans notre céramique soit un goût particulier, soit un genre technique de fabrication. C'est M. Avisseau père qui, le premier, à côté de Sèvres, par ses imitations de Palissy, a stimulé la torpeur de la céramique. Ensuite M. Adalbert de Beaumont, au retour d'un voyage en Orient, et M. CoUinot, ouvrirent la série des fabrications persano-arabes. Un peu plus tard, M. Deck révolutionna l'art de la faïence, et c'est de sa fabrique qu'est sorti en grande partie le goût japonais. Michel Bouquet s'adonna à la peinture des paysages sur plaques, en y déployant toutes les ressources de la peinture. Le procédé des feuillages Laurin se relie en partie à celui de Bouquet, tous deux peignant sur cru et cherchant à simuler la peinture à l'huile. Tout récemment, enfin, la fabrication, des carreaux à reliefs pour emploi architectural s'est développée entre les mains de MM. Parvillée et Mûller, de M. Hippolyte Boulenger, de M. Lœbnitz et de M. Deck. Nous ne parlons pas d'une foule de procédés ayant pour but la décoration à bon marché, tels que les applications de chromolithographie, de photographie, etc.
Aujourd'hui l'Exposition mêle ensemble tous les décors, tous les genres, tous les procédés, sans qu'on puisse y reconnaître le dépôt successif des sédiments qui depuis quarante ans ont transformé la céramique et l'ont portée en Europe à un développement dont on ne peut prévoir l'arrêt.
La décoration architecturale en faïence est le grand événement pitto-
resque de la céramique en 1878, comme les fonds d'or de M. Deck en sont le grand événement technique.
La porte des Beaux-Arts de M. Sédille tire à nos yeux le parti le plus heureux des plaques ou carreaux de M. Lœbnitz, dont la coloration fine et vibrante est pleine de goût.
Ces fleurs de genre persan, blanches, brunes, gris vert, en saillie, cernées très correctement par le fond de terre et traversées de lettres dorées, ont de la fermeté et de la douceur dans leur accord, ce qui est fort rare en poterie. Malheureusement M. Lœbnitz a déshonoré ces beaux carreaux en les dorant d'une manière anticéramique, c'est-à-dire par l'application de simples feuilles à peine fixées, sans vernis ou glaçure, d'une manière presque barbare et enfantine.
Les figures à la Luca délia Robbia, dont MM. Virebent, de Toulouse, ont orné le portique latéral, feraient surtout un excellent effets! l'on s'était ingénié à les détacher sur un fond plus agréable. Mais on peut en tirer de beaux aspects, graves, simples, sculpturaux, qui décoreraient à merveille une église, le tympan d'une muraille dans une salle sévère. Leur coloration peu accentuée, d'un blanc gris et verdàtre, est mieux faite pour l'intérieur que pour l'extérieur, où elle s'évanouit dans la lumière ambiante. Nous donnons des fragments de cette œuvre intéressante.
Le grand effort de la décoration céramique réside surtout dans les portails exécutés par M. H. Boulenger et par M. Deck, sous la direction de M. Jaëger, architecte, et avec la collaboration de nombreux artistes. Le triomphe de M. Deck est incontestable. La beauté, la variété des colorations, l'aisance des feuillages, la netteté des plans du paysage et du dessin en général ; les fameux fonds d'or qui entourent si bien les deux figures de la Peinture et de la Gravure ; les bordures à cloisons de l'archivolte, les carreaux à reliefs du soubassement, tout, malgré les quelques accrocs, les quelques plaques manquées çà et là, est d'un éclat, d'une richesse et, au besoin, d'une légèreté bien remarquables.
M. Boulenger avait tenté, de son côté, une chose fort audacieuse : la cuisson au grand feu de tout cet immense assemblage, afin de lui assurer une espèce d'indestructibilité et d'en faire un motif de fabrication industrielle. Mais l'émail brun prend une place trop considérable dans ses couleurs et son ciel est manqué. Néanmoins il a des détails réussis; dans les parties d'encadrement qui imitent les émaux de Limoges, en grisaille sur fond noir, et qu'il a exécutées en relief au moyen des pâtes rapportées sous couverte transparente, ses noirs sont plus francs que ceux de M. Deck.
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Ce dernier les laisse trop verdir, ainsi que ses grisailles. Au surplus, le noir est une des difficultés de Témail de poterie. M. Boulenger, qui rapproche le mieux, le fait bleu; nous avons vu que M. Beck le faisait