M. CAILLEBOTTE
Je me suis longuement étendu déjà sur l'œuvre de ce peintre, dans mon Salon de i 880; j'ai dit combien fondées étaient les attitudes de ses personnages, combien exacts, en leur enveloppement, les milieux dans lesquels ils évoluent; les tableaux qu'il expose cette année, témoignent que ses grandes qualités sont demeurées intactes; c'est le même sens affiné du modernisme, la même bravoure tranquille d'exécution, la même scrupuleuse étude de la lumière.
Deux de ses toiles sont péremptoires : l'une, la Partie de besigue, plus véridique que celles des anciens Flamands oùles joueurs nous surveillent presque
toujours du coin de Vœil, où ils posent plus ou moins pour la galerie, surtout da(ns Tœuvre du bon Téniers. Ici, rien d'équivalent. Imaginez qu'une fenêtre s'est ouverte dans le mur de la salle et qu'en face de nous, cou{)és par le cadre de la croisée, vous apercevez, sans être vus par eux, des gens qui fument, absorbés, les sourcils froncés, les mains hésitantes sur les cartes, en méditant le coup triomphant du 250!
L'autre nous introduit dans une chambre^ sur le balcon de laquelle un monsieur, vous tournant le dos, contemple l'enfilade d'un boulevard qui s'étend, & perte de vue, enfermant, entre les deux rives de ses toits, des flots de feuillages, montant des arbres, plantés en bas, sur les trottoirs.
Ces deux tableaux rentrant dans l'ordre de ceux dont j'ai déjà parlé, je n'insisterai pas sur l'originalité qu'ils décèlent, car je veux me borner simplement, dans cet appendice à mes précédents Salons, à montrer la souplesse et la variété de talent de ce peintre. Il exhibe, au Panorama, des échantillons de tous les genres : des intérieurs, des paysages de terre et de mer, des natures mortes.
Contrairement à la plupart de ses confrères, il se renouvelle, n'adoptant aucune spécialité, ne risquant pas de la sorte de certaines redites, d'inévitables diminutions; ses fruits se détachant sur des lits de papier blanc sont extraordinaires. Le jus pointe sous les pelures de ses poires que chinent sur leur épiderme d'or pâle de grandes balafres de vert et de rose; une vapeur ternit les grains de ses raisins qui se mouillent; c'est d'une stricte vérité, d'une fidélité absolue de tons; c'est la nature morte exonérée de
sa dlme routinière, c'est Tabolitioa de ces fruits creux qui gonflent d'imperméables épidermes sur les fonds usités des gris caoutchouc et des noir suie.
Nous retrouverons la même probité dans une marine au pastel et dans une vue de Villers-sur-Mer qui enlève, en plein soleil, ses taches crues, comme dans une image japonaise. Encore que les injustices littéraires et artistiques n'aient plus le don de m'émouvoir, je reste, malgré moi, surpris du persistant silence que garde la presse envers un tel peintre.