‹ L'art moderneChapitre 1 sur 18 · PEINTURES MURALES · texte numérisé non relu

PEINTURES MURALES

A part la figure de la Liberté et quelques statues allégoriques improvisées pour la fête de la Concorde, la République n'a encore commandé qu'un seul travail d'art, les peintures murales du Panthéon. L'homme choisi pour exécuter cette œuvre immense porte un nom peu connu, mais qui le sera bientôt. Il s'appelle Chenavard. On a paru étonné que ce gigantesque labeur ait été confié à un artiste obscur, dans un pays et à une époque où Ton compte tant de maîtres d'un talent et d'une célébrité incontestables. Le mérite d'un gouvernement est de deviner les hommes et de fournir au génie les occasions de se développer. Il n'eût pas fallu une grande hardiesse d'initiative pour prendre MM. Ingres, Delaroche et autres, qui ont fait leurs preuves : on pouvait ainsi prévoir d'avance les résultats ; mais une originalité nouvelle ne se fût pas pro-

duite, etuu splendide horizon de Tart serait resté voilé à tout jamais.

Abstraction faite de quelques essais tous récents, la peinture murale n'a guère été pratiquée en France depuis plus d'un siècle; le plafond ii Hercule de Lemoine et les décorations de Versailles sont les derniers travaux de ce genre. A dater de là Ton n'a peint que des taileaux de chevalet d'une dimension plus ou moins restreinte dont Texécution est et devait être le .principal mérite. La touche du maître en fait la plus grande valeur, et Tidée d'une vaste composition rendue par des mains étrangères choque nos préjugés d'individualisme. Accoutumés que nous sommes à estimer avant tout le faire de l'artiste, nous n'apprécions pas autant sa pensée. 11 nous faut pour ainsi dire dans chaque coup de brosSe le paraphe de sa signature.

La peinture murale veut d'autres habitudes et des façons différentes : avec elle tous les petits mérités de clairobscur^ de transparence et de toucha disparaissent; une belle ordonnance^ un grand style^ une couleur simple et mate, voilà ce qu'elle exige; et sans vouloir diminuer en rien le talent des maîtres contemporains que nous avons loués mainte et mainte fois avec la plus chaleureuse conviction, l'on peut dire qu'ils se sont en général très-peu préoccupés de la composition dans le sens philosophique du mot, et cela n'est pas une faute, car l'occasion de re« ûouvrit un édifice de peintures, si fréquente dans la vie des maîtres italiens, ne se présente presque jamais aux artistes de notre siècle moins favorisé : resserrés entre les Ais dorés d'un cadre, ils cherchent à briller parles qualités matérielles, et s'inquiètent mdins du côté spiritualiste de ro&ttvre»

Un homme s^est trouvé ^ et cet homme est Chenavard^ qui n'a pas été pressé de cette inquiétude de prendre la palette et de mêler plus ou moins au hasard des couleurs sur une toile. Le désir du tableau pour lui-même Ta peu agité> et il s'est dit que Tart devait descendre du cerveau à la main^ et non remonter de la main au cerveau^ et il a pensé que lorsqu'il serait savant il serait habile; il a laissé les autres devenir adroits tout à leur aise, et lui, dans Fombre où il s'était volontairement plongé, il s'est livré à une étude consciencieuse et philosophique de la peinture; il a Vu toutes les galeries de l'Europe, analysé, copié et commenté toutes les fresques monumentales, et, par une jftéquentation assidue, pénétré dans l'intimité secrète de Michel-Ange, de Raphaël, des dieux et des demi-dieux de l'art : à force d'écouter les discours muets de leurs chefed'œuvre, il a recueilli des phrases mystérieuses qu'ils ne disent point à d'autres.

Cette moderne école allemande, si érudite et si pleine de pensées et de style sous son froid coloris, a été de sa part l'objet d'un examen attentif. Overbeclt, Cornélius, Schnorr, Kaulbach, lui sont également familiers, et il a rêvé dans laGlyptolhèque de Munich comme dans la chapelle Sîxtine; aucun chef-d'œuvre de l'esprit humain, même en dehors des arts plastiques, ne lui est demeuré étranger. Depuis Orphée jusqu'à nos jours, il n'est guère de poëte qu'il ne connaisse, même les mauvais; il sait Mozart et Beethoven comme Homère et Dante. Les sommets les plus escarpés ne l'effraient pas; il a gravi Platon, Spinosa, Kant, Schelling, Hegel, car il croit à la solidarité des sciences ; et à travers tout cela, il a rempli des cartons de dessins où se trouvent deux ou trois cents figures.

A l'aht mobernb.

Tous les Olympes, tous les paradis, tous les Walhallas y ont passé, sans compter les cosmogonies orientales, les jugements derniers, les fêtes babyloniennes, les orgies et les triomphes romains, les invasions de barbares, les conciles, les grandes scènes ûe la Convention, les batailles de Tempire, tous les siyets où il faut remuer de grandes masses, et dont le personnage principal est la foule, personnage que nul ne s'entend à faire agir comme Chenavard.

Armé de cette érudition immense, encyclopédique, sans rival dans la composition^ il eut la force de se tenir à Técart et d'attendre que son tour arrivât. Il ne compromit pas son haut talent et ses austères qualités dans des tableaux épisodiques. Il ne voulait et ne pouvait peindre que le Panthéon, et comme tout vrai désir a le droit d'être réalisé et l'est toujours par le pouvoir équitable et bon qui proportionne les attractions aux destinées, Ghenavard va enfin accomplir l'œuvre qui a été l'occupation et le but de toute sa vie. Le Panthéon peut-être était le seul monument où il pût formuler à l'aise ses doctrines d'art et de philosophie.

Le Panthéon est un temple et non pas une église; sa forme, essentiellement païenne, se refuse aux exigences de la religion catholique, et sainte Geneviève a toujours eu, aux époques dévotes, beaucoup de peine pour y loger son culte : son nom même, qui signifie temple de tous les dieux et a prévalu parmi le peuple, le désigne à une destination plus vaste et plus générale que celle d'une basilique chrétienne. Y mettre simplement les dieux de l'ancien Olimpe eût été d'un paganisme par trop renouvelé des Grecs; et bien que Jupiter et les autres habitants des palais célestes comptent en ce moment trois adorateurs

pleins de conviction^ prendre au pied de la lettre le sens du nom de Fédifice eût été une tentative d'une appropriation trop rigoureuse.

Ghenavard^ imbu des idées panthéistes^ fait de Téglise de la naïve patronne de Paris le temple du génie humain; il écrit sur ces vastes murailles lliistoire synthétique de ce grand être collectif^ multiple^ ondoyant^ ubiquiste^ éternel^ composé de tous les hommes de tous les temps^ dont rame générale est Dieu^ et qui, en marche depuis Adam, s'avance d'un pas ferme et sûr vers le but connu de lui seul. La légende et l'apothéose de l'humanité, telle est la tâche gigantesque que l'artiste s'est imposée : il a voulu montrer, en outre, que la Raison pure prêtait autant à la beauté et aux développements pittoresques, que les mythologies et les symbolismes recommandés comme les plus poétiques. Les dessins que nous avons vus nous permettent, dès aujourd'hui, d'affirmer que le problème est résolu victorieusem^t. Apart le talent que le peintre y peut mettre, n'y a-t-il pas autant de poésie, de haute moralité, de beauté véritable enfin, dans la représentation des grandes actions et des hommes illustres, l'honneur de la famille humaine, sans distinction de lieu, de temps et de secte, que dans celle de miracles et de martyres, où l'art n'est pas plus respecté que la vérité historique?

Nous allons tâcher de donner une idée de ce travail colossal, qui intéresse si vivement le public et les artistes.

Quelques explications architecturales sont nécessaires pour faire bien comprendre Pordre et renchaînement des . compositions que nous avons à décrire.

Le Panthéon a la forme d'une croix grecque, c'est-à-dire dont les branches sont d'égale longueur^ contrairement à

la croix latine^ où les bras sont plus courts que le pied. L'intérieur en est divisé en soixante entre-colonnements ayant chacun onze pieds de large. Ces entre-colonnements sont eux-mêmes séparés en deux parties par une petite doucine> de façon que la partie inférieure a environ dixhuit pieds de haut et la partie supérieure onze> ce qui superpose un carré à un parallélogramme.

n y a en outre quatre gigantesques piliers triangulaireei détachés du corps de rédiflce> dont les sommets s'évasent en pendentifs et qui soutiennent par leur masse le poids de rénorroe coupole.

£n outre^ du côté intérieur de la porte se trouve deux grands panneaux et une imposte.

Dans les panneaux sont dessinées deux figures colossales d'Adam et Éve^ acceptées comme personnages génésiaques^ sans préjudice des soixante-dix dynasties préadamites et des générations antérieures, car le panthéisme doit repré*senter le passé, le présent et l'avenir.

Ils sont là tous les deux, l'un symbolisant l'ftge viril ou barbare, l'autre l'âge féminin ou civilisé. Adam, type de la force; Eve, type de l'intelligence; Adaûn, le Titan de la Bible et du Thalmud, le colosse que Dieu a pétri avec les sept poignées du limon arrachées par l'ange Azraôl aux sept lits delà terre efi^ayée, et dont la tète démesurée touchait presque les cieux; Eve, la mère universelle, la grande aïeule du monde, la femme aux mamelles intarissables, aux larges hanches, aux flancs profonds où tressaillent déjà sourdement les générations futures et les germes ignorés de l'avenir; outre leur signification de pères des humains, ils en ont encore d'autres plus profondes et plus cosmogoniques ; ils indiquent les puissances

LB PANTHÉON. ï

géûératives de la nature^ les principes actif et passif^ les deux portions séparées de Pandrogyne primordial, et les signes mystérieux, hiéroglyphes de la création que Flndô adorait dans les temples d'Ixora, et que la Grèee prom^ nait aux fêtes Éleusines dans le van recouvert d'un voile...

L^imposte qui ferme en quelque sorte comme un camée de bracelet la longue suite des compositions parties de cet endroit de Tédifice, pour en faire le tour, renferme un sujet dont il vaut mieux ne parler que lorsque nous serons revenus à notre point de départ, car il est le résumé de la pensée générale.

Le premier tableau que nous trouvons à notre gauche en entrant, — qu'on nous permette cette anticipation pour une œuvre qui n'existe encore qu'à l'état de cartons et de croquis,— représente le déluge, non pas pris comme ceux du Poussin ou de Girodet, dans le sens épisodique d'une douzaine d'hommes qui se noient d'une façon plus ou moins théâtrale, mais entendu comme le cataclysme à^ tracteur du monde primitif et des races antédiluviennes. Au fond s'étagent les terrasses et les tours d'Énochia, la ville des géants, dont le flot envahisseur lèche déjà les escaliers de granit; sur le devant fourmillent, dans une confusion pleine d'épouvante, les créations colossales et monstrueuses dont le poids fatiguaitla terre j informes ébauches de la matière qui devaient disparaître sans retour. Les générations étranges produites par le commerce d'Adam avec la Dive Lilith et les créatures qui peuplaient VÉden avant la formation d'Eve, les enfants des anges et des filles de la terre, les résultats hideux des incestes et des mélanges bizarres entre les géants et les esprits des planètes voisines qui alors se pouvaient visiter, tout ce monde démesuré et

formidable^ aux formes bestiales^ aux regards farouches^ aux faces où rintelligence humaine s'allourdit des linéaments de la brute^ disparait et s'engloutit sous ces vagues qu'il s'étonne de ne pouvoir dominer : le dinothérium gigantœum^ le megalonix^ le mastodonte^ Ficfhyosaurus^ sont submergés^ malgré leur taille énorme^ leurs os qui sont comme des barres d'airain^ leurs écailles pareilles à des boucliers^ malgré les tempêtes de leurs narines et les trombes de leurs évents. Le ptérodactyle et le griffon cherchent en vain dans Tair un refuge contre Teau. Il faut périr! Arrière^ formes du cauchemar et de Tébriété^ ébauchées au hasard dans Tivresse et la folie de la création ; êtres massifs^ difformes^ péniblement soudés^ épouvantables^ rampant gauchement dans les fougères de deux cents pieds de haut^ rudes et grossiers essais d'un monde à refaire^ délire de la matière à peine sortie du néant ; arrière! Behemoth> Leviathan^ et toi^ poisson Macar^ disparaissez ! Le temps n'est plus des énormités et des moas^ truosités. L'ébuUition des premiers jours s'est éteinte. La terre^ rafraîchie par le déluge^ a perdu son ardente atmosphère saturée d'oxygène et de carbone. La nature plus adroite n'a pas besoin de tant d'argile pour modeler les formes nouveles dont elle repeuple le monde. L'Avenir flotte sur l'abîme des eaux> renfermé aux flancs de l'arcbe ! Au second tableau^ les eaux diluviales se sont retirées. L'ivresse de Noé maudissant Gham le mauvais fils, qui n'a pas respecté la nudité paternelle, symbolise la séparation des races. Selon les traditions rabbiniques, le visage de Gham serait devenu tout noir et tout bouffi après sa faute, et le fils réprouvé aurait, dans son exil, donné naissance aux races nègres ou basanées, tandis que des bons fils, Sem

et Japhet; sont descendues les races blanches et jaunes postdiluviennes. Â partir de là^ lliumanité^ telle que nous la connaissons^ et sous des formes qui n'ont pas yarié depuis cinq mille ans^ commence ses migrations et ses pèlerinages : de grands fleuves humains descendent des hauts plateaux de Pinde et se ramifient par toute la terre ; et dès le troisième tableau^ nous assistons à Tinvention de Tastronomie^ aux premiers commencements de TÉgypte.

Des pécheurs prennent dans le Nil^ caractéristique du lieu de la scène^ des béchirs et des &hakas ; plus loin^ des pasteurs observent^ dans leur repos contemplatif^ les étoiles qui s'ouvrent comme des fleurs d'or dans l'azur assombri du soir; à l'horizon se dessine la silhouette des temples en construction. L'âge patriarcal va faire place à l'âge théocratique. Déjà^ dans les carrières de Syène^ les multitudes asservies taillent le granit rose en sphinx^ en obélisques^ en stèles > en pylônes; déjà se sculptent les dieux à tète de chien et d'épervier; déjà se creusent et se peignent les hiéroglyphes; le symbolisme effrayant et monstrueux de l'Egypte se traduit en édifices indestructibles qui offrent encore au monde leurs énigmes à deviner. Les nécropoles et les syringes étendent sous les temples leurs corridors et leurs chambres bariolés qu'habite un peuple de momies^ tandis qu'en haut règne sur des vivants non moins morts que ceux des hypogées^ un prêtre plus que roi et presque Dieu.

L'époque tréocratique est arrivée à son plus haut développement. Dans la composition suivante^ le mage Zoroastre, entouré de prêtres et de fidèles dans l'attitude du respect et de l'adoration^ offre un sacrifice au Dieu dont il s'est fait le révélateur. Selon les traditions Israélites ^

10 L'ART KOBERNS.

qu'on peut suspecter de partialité, Zoroastre servit longtemps le prophète Daniel, et ce fut de lui qu'il prit le côté judaïque qu'on remarque dans sa religion. Il écrivit le Zend'Avesta, réforma le culte des anciens Perses, et fit beaucoup de miracles. D'après les uns, il fut tué par un^ étincelle de feu qu'il savait faire jaillir des astres, et que le démon détourna sur lui (Zoroastre connaissait-il Téleo* tricité?); d'après les autres, il fut passé au fil de Tépée avec quatre-vingt mille prêtres de son clergé par Arjgyaspe, roi des Scythes Orientau^i:^ irrité de sa trop active propa* gande religieuse. C'est cette dernière version qu'a préférée l'artiste comme plus historique et plus conforme à son pro* jet. Argyaspe, suivi de ses hordes, s'élance, sans s'inquiéter de la colonne qui sépare les deux parties de la compo* sition, sur le mage incliné qui ne l'aperçoit pas. Le9 guerriers, cuirassés de peaux de serpents, brandissant des armes bizarres, contrastent par leurs gestes violemment farouches avec la placidité sacerdotale et théurgique du mage et de son entourage.

C'en est fait de la théocratie : l'époque guerrière corn* mence, désignée aussi clairement que possible par un sol-^ dat tuant un prêtre. En cinq évolutions, nous voici arrivés du commencement du monde au cycle héroïque, et au pre« mier angle de la croix qui forme le plan architectural du Panthéon.

Sur l'angle intérieur se déroule la guerre de Troie, ia^ mense tableau que n'interrompent pas les colonnes, et qui semble vu à travers un portique. L' Iliade ^si résumée tout entière dans cette admirable composition. Ici la flamme s'attache aux flancs des vaisseaux creux, là le jeune héros au poil fauve, l'Achille Péliade, sort de sa tente pour disr

tB PANTHSOK. Il

puter aux Troyeas le corps de son ami Patroele; plus loin s'élèvent les hauts murs d'Ilion^ où le grand cheval de bois va introduire les Grecs, et le cadavre d'Hertor, traîné dans la poussière, expie la mort de Patroele ; puis, dans un coin, est assis Homère, aveugle : le récit auprès de l'action. Il est entouré de vieillards, emblèmes de la tradition , qui lui racontent les hauts faits des hommes du temps passé, et déjeunes gens attentifs, rapsodes futurs, qui écoutent pieusement les légendes que le poëte transforme en vers i mesure qu'il les recueille. Pour mieux chanter le blond fils de Thétis aux pieds d'argent, Homère vient d'ajouter une nouvelle corde à sa lyre. A ses pieds, une seconde lyre d'une forme moins auguste, plus familière, pour ainsi dire, figure V Odyssée, épopée déjà moins sévère.

Les temps héroïques sont clos : l'homme, après avoir se* coué la terreur de dieux horribles et de religions écrasantes, n'a voulu dépendre que de sa force physique et de son courage personnel : il a appris à conndtre sa valeur intrinsèque; le progrès est déjà sensible : l'humanité se perfectionne. Aux chaos génésiaques, aux énormités anté^ diluviennes ont succédé les distinctions de race, la régula^ rite théocratique. Mais si le désordre est funest», Timmo^ bilité ne l'est pas moins. Annihilé par un pouvoir trop puissant, Tindividualisme avait besoin de se constater, et les héros se sont détachés violemment de la longue procession sacerdotale, où les pas étaient réglés et les attitudes prescrites. Cependant la force physique ne suffit pas i remplir l'idéal que poursuit l'humanité. La force morale doit se joindre à la force physique comme l'àme au corps. A côté de l'idée de puissance commence à sourdre l'idée de justice. Les législateurs ne vont pas tarder à se produire*

13 l'aat Iîode&ne.

Voici dans cet entre-colonnement Pythagore, Selon, Lycurgue, tous ceux qui ont formulé le sens moral^ la notion du juste et de l'injuste en vers, dorés, en maximes et en lois. Le siècle de Périclès va s^ouvrir, la civilisation grecque se développe et arrive à son apogée. Hippocrate, entouré d^élèves qui recueillent ses observations, visite on malade et fait une leçon de clinique dans le temple d'Esculape. Démosthène, monté sur le pnyx ou tribune aux harangues, prononce devant la foule enthousiaste un de ces discours que Philippe craignait plus qu'une armée.

À cet endroit sera placée, dans une niche qui s'y trouve, une statue colossale d'Alexandre, exécutée sur les dessins de Ghenavard, comme les sculptures de Versailles qui furent faites pour la plupart sur les dessins de Lebrun. Alexandre est considéré comme le héros expansif du génie grec, comme le propagateur de la civilisation hellénique qu'il traînait, dans les fourgons de son armée, à travers les populations barbares; un des premiers parmi les conquérants, il eut le rêve de l'unité et chercha à réaliser un empire universel. Ce grand prince n'était pas seulement un soldat. Élève d'Âristote, admirateur de la poésie, il ne trouvait rien de plus précieux à mettre dans le coffre de Darius qu'un exemplaire de V Iliade. Alexandre, à la fois artiste et guerrier, cœur généreux et grand cerveau, symbolise mieux que personne cette famille humaine si intelligente, si brave, si amoureuse du beau, et qui est restée la patrie étemelle de tous les nobles esprits.

Interrompu un moment par la statue d'Alexandre, le grand défilé synthétique et pittoresque recommence : chaque pas qu'on fait vous vieillit d'un siècle, chaque colonne qu'on dépasse, d'une civilisation. La splendeur d'A-

LE FÀNTHiON* 13

thènes s'éclipse déjà; la Minerve d'ivoire et d'or, dont on apercevait la lance et le haut du casque dès le cap Sunium^ n'a pu écarter les baAares de sa ville chérie.. L'Acropole est envahie et le Parthénon profané. De grossiers soldats jouent, aux osselets sur les tableaux d'Àpelie^ de Xeuxis^ de Parrhasiuset de Protogène ^ qu'ils rayent sans pitié. D'autres emportent les statues de marbre de Phidias^ les bronzes de Lysippe^ les trépieds et les cratères de Myron. Au fond la flamme dévore les monuments d'Ictinus, l'architecte qui sut donner la grftce humaine i un fronton et à une colonne.

Athènes n'est plus qu'une ruine. Ce qui reste d'elle et de sa tradition^ nous allons le retrouver dans la bibliothèque d'Alexandrie. Voici les versificateurs, les grammairiens, les commentateurs, les érudits, les philosophes qui raturent, épluchent, scrutent, compilent, dissertent, pâles desservants d'un art mort qu'ils ont embaumé pour lui conserver l'apparence de la vie, mais qui n'émeut personne, et auquel nul ne veut croire. Cette belle civilisation grecque afini comme tout finit, par les barbares et les sophistes!

Maintenant, de l'Orient et de la Grèce, nous passons à l'Italie : les Étrusques d'Évandre savourent les douceurs de la paix et des arts; occupés d'un joyeux festin, ils boivent à longs traits dans de belles coupes le vin que des jeunes filles leur versent, en inclinant ces amphores rouges etnoires, fragiles chefs-d'œuvre céramiques dont quelquesuns pourtant sont parvenus intacts jusqu'à nous. On en voit qui, déjà rassasiés, sontéten(Jus sur l'herbe, et jouent du chalumeau ou de la flûte de Pan. Cette scène de bonheur paisible et que rien ne semble devoir troubler ne se renouvellera plus. Regardez dans ce coin, au milieu de ces

14 l'art MODERim.

roseaux^ cette louve coachée qui lève Bon museau maigre^ et sous le ventre de laquelle fouillent deux enfants joueurs et avides. Cette louve est la louve romaine, qui aura bientôt dévoré TÉtrurie, et dont le monde entier ne pourra assouvir la faim insatiable.

Rome est constituée : les pères conscrits siègent sur leurs chaises curules, et Brutus, type de Tabnégation républicaine et du sacrifice des sentiments de famille aux sentiments patriotiques, sort pour commander aux bourreaux et aux licteurs Texécution de ses fils.

La prise de Carthage, centre de la civilisation d'Afrique, occupe deux entre-colonnements: Carthage doit disparaître et se fondre dans la grande unité romaine : cette scène de carnage et de terreur fiait face à la chute d'Ilion et occupe le second angle de la branche gauche de la croix.

A Tangle de retour commencent les guerres civiles : César est sur le point de passer le Rubicon. Cette composition nous a vivement frappé par une grandeur de style et une expression morale dont peu de peintures ofii^ntréquivalent. Le torrent occupe le devant du tableau. César, à cheval, assez séparé du gros de sa troupe pour la dominer par la perspective comme une imposante statue équestre, hésite sur la rive, pesant la destinée du monde à cette minute suprême. Le cheval a déjà le pied dans l'eau et retourne la tête du côté de son maître d'un air interrogatif. Allons ! c'est résolu. César passera; il rend la bride au noble animal ! Le sort en est jeté. C'est simple, noble et beau, d'une beauté qui se sent mieux encore qu'elle ne peut se rendre.

L'artiste a réuni dans le tableau suivant, par une espèce de synchronisme d'optique, la mort de Brutus et de Caton;

tous deux désespérés, Tun doutant de la vertu, l'autre de la patrie, se tuent, comme l'histoire le rapporte, Brutus en se laissant tomber sur son épée, Caton en arrachant ses entrailles par la bouche de sa plaie.

Les guerres civiles «ont terminées. Auguste ferme le temple de Janus; les poulets sacrés, les foies des victimes, ont donné des présages favora])les. La paix du monde est as* surée pour toujours ; Rome s'asseoit enfin sur une base inébranlable. Prêtres, jeunes filles, peuple, célèbrent ce jour heureux, et 4 quelques pas du temple se déroule une idylle pleine de poésie et de fraîcheur, la mise e» action des vers où Virgile, prophète involontaire, annonce la venue du Messie. — Quant au poëte, il est là debout, ne regardant pas la fête, et, l'œil tourné vers l'aurore mystérieuse que lui seul aperçoit à l'horizon, il murmure les hexamètres célèbres :

CUima Gumœi yenit jam carmiois œtas :

Magnus ab iûtegro saeclorum nascitur ordo.

Jam redit et virgo, redeant Satarnia regnia : Jam noTa progenies cqbIo demtttitur alto.

Nous sommes arrivé à l'extrémité de la croix et à la fin du monde antique : le paganisme a fait son temps; une religion nouvelle va dominer le monde : avec Jésus-Christ est née l'ère moderne.

Au fond du temple ^ au sommet précis de la croix grecque et en &ce de la porte d'entrée^ Tœil rencontre un espace de trente-cinq pieds de large et s'arrondissaot en cintre.

Cet emplacement a été consacré par l'artiste au fait capital qui a changé la forme de la civilisation^ c'est-àdire la venue du Christ. Sans refuser au Nazaréen sa qualité divine ^ Chenavard ne l'a pas cependant présenté sous son côté surnaturel et fantastique^ pour ainsi dire. n a plutôt vu en lui le philosophe , le moraliste imbu des doctrines esséniennes^ Tinitié des mystères égyptiens^ le dépositaire de Pantique sagesse de Moïse^ et surtout Tange de la bonne nouvelle^ le verbe de Tesprit moderne; de cette façon ^ il le grandit^ loin de le rapetisser; car^ aux yeux de Tartiste^ une idée vaut mieux qu'un miracle^ l'intelligence illuminant rœil est préférable à l'auréole entourant la tète.

Ce tableau s'appelle le Sermon sur la Montagne : dans un lieu solitaire^ car c'est là que naissent les pensées^ loin des villes , c'est-à-dire loin du vulgaire ennemi de toute

innovation, fût-elle à son avantage, Jésus parle avec une autorité douce à la foule attentive qui l'environne, et dont les groupes appartiennent à tous les temps et à tous les âges, ce qui produit un de ces pittoresques anaehronismes de costumes dont les Vénitiens savaient tirer de si heureux contrastes.

Cette foule n'est pas très-orthodoxe : ce ne sont pas, comme vous pourriez vous Timaginer, des apôtres, des Pères de l'Église, des docteurs de la loi, des saints du calendrier qui entourent le doux fils de Marie. Il ne s'agit pas ici du Christ dogmatique et théocratique tel que le catholicisme Ta arrangé pour ses besoins, de ce Christ herculéen qui, dans la fresque de Michel-Ange, lève avec un geste violent son bras d'athlète pour écraser tous ceux qui n'ont pas suivi le chemin tracé ; mais du Jésus tendre et bon, de l'ami des petits enfants et des femmes, du blond rêveur qui se fût volontiers promené sous les ombrages de l'Académie, entre Platon et Socrate. Le peintre a composé l'auditoire du sermon sur la montagne de tous ceux qui ont aimé le Christ pour lui-même et l'ont cherché avidement, fût-ce en dehors du dogme, fût-ce à travers l'hérésie.

Parmi la foule on remarque Apollonius de Thyanes, Arnaud de Brescia, Jean Huss, Wiclef, Luther, Campanella, Savonarole, Fénelon, Swedenborg, saint Martin et d'autres personnages plus modernes, qui, d'après l'inspiration plus ou moins directe de Jésus, ont travaillé avec lui ou comme lui à la réalisation des grands préceptes de l'Évangile. Saint Jean, Madeleine, sainte Thérèse, madame Guyon, représentent parmi ces groupes le dévouement passionné, l'amour poussé jusqu'à l'abnégation de

18 l'art IfODERNE.

soi-même, le sacrifice complet de Tindividualisme. Pour symboliser la fraternité, Tartlste a entouré son Christ d'enfants et de jeunes mères : Tune d'elles cueille des fruits à un arbre pour les donner à ses chers petits qui lui tendent leurs bras potelés ; une autre presse ses deux fils qui s'embrassent et traduisent ainsi en action le sujet du sermon sur la montagne.

A gauche, des guerriers à cheval laissent tomber leurs armes et se prennent amicalement la main. Un marchand donne son argent à des pauvres qu'il étreint d'une accolade fraternelle, et répand à terre, en signe de mépris des richesses, des pièces d'or qu'un autre marchand vêtu d'un costume tout moderne ramasse avec avidité. Le sermon lui a évidemment fait peu d'effet.

A droite est un homme isolé, le dos appuyé contre un arbre, profondément recueilli et qui verse d'abondantes larmes ; il porte un costume d'Arménien : c'est Jean- Jaoques Rousseau que les paroles du Christ émeuvent et transportent. Derrière lui coule un ruisseau où s'abreuvent des moutons. Le berger qui les conduit porte lui-même une petite brebis malade ; il se retourne en marchant et regarde Jésus. Le peintre a rappelé habilement, par ces figures d'un si heureux effet, les paraboles familières de l'Évangile : les petits enfants, les mères, les centurions, les sources, les brebis et les bons pasteurs ; mais ce qui fait l'originalité de cette immense et magnifique composition^ c'est que le Christ y parait entouré d'utopistes ? En-efffet, qu'est-ce qu'un utopiste ? Un homme qui rêve une société plus parfaite, un avenir plus heureux pour ses frères, et cherche à faire régner sur la terre le bonheur qu'annonce la bonuQ nouvelle^ c'est-i-diro^ la Liberté, l'Égalité et la

Fraternité. Tous ceux qui, aux dépens de leurs repos, se sont occupés de la félicité universelle, n'ont-ils pas, fussent-ils rejetés par TÉglise, suivi le Christ sur la montagne et ne sont-ils pas vraiment ses fils ?

Voici donc Jésus, entre le monde antique et le monde moderne, au déclin et à Taurore d'une civilisation. Les Olympiens sont inquiets dans leurs maisons célestes : ils voient pâlir leur divinité et s'éclipser leurs rayons : bientôt les autels et les sacrifices vont leur manquer. On dit même qu'on a entendu une voix qui criait la nuit sur les eaux : Le grand dieu Pan est mortl La voix s'est trompée assurément, car celui-là ne meurt pas ; mais, ô pauvre Jupiter ! ta chevelure ambroisienne grisonne, le frissonnement . de ton noir sourcil n'entraine plus le ciel et la terre. Ta as vécu ta vie de dieu, deux mille ans à peu près : les prédictions de Prométhée et des Sibylles s'accomplissent.

L'artiste a rendu de la manière la plus ingénieuse et la plus sensible les progrès invisibles faits par l'idée nouvelle sapant l'idée antique. Une composition qui occupe deux entre-colonnements, sans tenir compte du pilier de séparation, montre le chemin déjà parcouru depuis la prédication sur la montagne. Coupée en deux dans le sens de sa largeur, elle nous présente, à sa portion inférieure, les catacombes ; à sa portion supérieure, le Forum romain; nous assistons à l'existence cryptique des néophytes et des catéchumènes. Ici se célèbre le sacrifice où la seule victime est l'agneau mystique, où il ne coule d'autre sang que celui d'un Dieu. Là, se célèbre l'agape fraternelle; plus loin, de pieuses femmes enterrent le corps lacéré des martyrs. Un escalier tortueux monte de ces profondeurs obscures dans une pauvre maison qui occuoe

20 L ART MQD£RNE.

l'togle da tableau^ et, par la porte entr^ouverte, deux chrétiens jettent au dehors un regard ébloui et furtif .

En bas, c'était Tombre, la souffrance, la résignation; en haut, c'est la lumière, la richesse et Torgueil : un triomphe romain passe fastueusement sous Tare votif. Le blanc quadrige piaffe, à peine contenu par les écuyers pendus aux crins des chevaux; Tor reluit, les pierreries étincellent aux axes et sur les flancs du char ; les victoires battent des ailes en tendant des couronnes ; les éléphants dressent en Pair leurs trompes comme des clairons, les esclaves portent sur des brancards les dépouilles opimes, les soldats agitent leurs armes et leurs enseignes, et traînent les captifs les bras liés derrière le dos : César revient victorieux de la Germanie ou de TOrient. Tout est pacifié, Pempire est tranquille. César, César, l'ennemi n'est plus là, tu n'as rien à redouter du Dace ou du Parthe, qui lance son trait en fuyant ; mais n'entends-tu pas que la terre sonne creux sous ton char? tes roues n'éveillent-elles pas comme un tonnerre profond? ton empire est miné. L'avenir du monde tressaille dans ces noires ténèbres comme le blé dans le sillon aux premières ondées du printemps; toi le César, l'auguste, le divin, tu vas t'engloutir avec tes dieux, tes maisons d'or et de marbre, tes thermes, tes cirques, tes chars, tes chevaux, tes esclaves et tes CiOurtisanes ; il n'y a plus d'autre pourpre que celle qui sort des blessures du Christ, et le Golgotha est le Capitole.

César, c'est moi qui te le dis, tu n'as qu'à courber ta tète sous l'eau sainte du baptême pour te laver de la tache originelle ; allons, courbe-toi avec Constantin, et reçois en frissonnant sur le porphyre glacé du baptistère la douche

LE PANTHÉON. 2i

régénératrice : tu n'es plus dieu, tu n'es plus empereur, tu n'es pas même homme, si le prêtre ne te relève de ta chute; accepte la croix, inscris-la sur ton labarum. a Tu vaincras par ce signe. » Mais si tu regimbes, si tu te permets quelque petite fantaisie impériale, saint Ambroise te fermera sur le nez les portes de l'Église, comme à Théodose, et d'un air contrit tu feras à genoux amende honorable sous le porche de la cathédrale de Milan.

C^est par ces deux tableaux que Chenavard a symbolisé les développements progressifs de l'idée chrétienne : humble aux catacombes, bienveillante sous Constantin, superbe sous Théodose; d'abord elle se cache, ensuite elle accueille, puis elle exclut.

Ces diverses phases, parfaitement caractérisées, nous amènent, en partant du fond du temple, au premier angle de la croix, dont le bras est occupé de ce côté par l'Attila saccageant Rome, saint Jérôme au désert et le Couronnement de Grégoire VII.

L'Attila est une grande composition qui occupe deux panneaux. D'une basilique bysantine, symbole de l'art nouveau, descend, par les paliers d'un escalier en terrasse, une procession de prêtres ayant en tête le pape, porté sur sa chaise pontificale par quatre ségettaires : le bas du tableau est occupé par une horde de Huns et de barbares, tuant, pillant, incendiant. Le sol est jonché de cadavres encore chauds que l'on dépouille et que l'on précipite le long des rampes; ce ne sont que cruautés atroces, mutilations affreuses; le sang regorge, les chevaux en ont jusqu'aux sangles! Attila, pressant des genoux son coursier échevelé et sauvage, qui se cabre sur des monceaux de morts et de mourants^ se trouve face à face avec le blanc

33 rART MODERNE.

vieillard à la triple couronne, et recule effrayé devant le rayonnement tranquille de la force morale et la majesté surhumaine de la religion. — Dans le fond, la flamme dévore les monuments de la Rome antique, temples, cirques, arcs de triomphe. La Rome des Césars fait place à la Rome papale. Attila et les barbares, qui s'imaginent être des conquérants, ne sont que les fossoyeurs qui enterrent le grand cadavre de Tempire romain.

Attristée, effrayée de ces bouleversements, de ces scènes de violence sauvage, Tàme, sous la figure de saint Jérôme, va chercher aux Thébaïdes le repos et la méditation; les barbares font trouver douce la société des bètes féroces : il y a des époques où il fait meilleur vivre avec les tigres qu'avec les hommes.

Seul au milieu d'un paysage grandiose et sévère et qui ne manque cependant pad des âpres charmes du désert, saint Jérôme est assis sur un quartier de roche. Il traduit la Bible, tandis qu'un de ses bras laisse pendre [une main distraite qui joue avec les mèches de la crinière d'un énorme lion léchant indolemment ses pattes à côté de son maître.

Cette composition, une des moins compliquées delà se* rie, mais non pas la moins intéressante, indique qu'après tant de cataclysmes et d'évolutions, l'humanité a le besoin de respirer et de se recueillir un peu. Cet élan vers le désert, cette soif des mornes solitudes dénotent Taccablement qui suit les excès d'action : il faut au monde étourdi du fracas des invasions et des chutes d'empires quelques années de silence et d'isolement pour recomposer son idéal, sans quoi le plus épais matérialisme ou la plus grossière superstition envahirait la terre.

LB îANTH*Oîf/ 23

Lldée chrétienne se (complète par Vidée catholique. Grégoire VIF est couronné pape : l'Église ne se contente plus de la puissance spirituelle ; il lui faut encore le pouvoir temporel ; le pape, chef suprême du monde catholique, ne veut voir dani les empereurs et les rois que des vadsaux et des feudataires. En effet, n'est-il pas infaillible, vicaire de Dieu, presque Dieut Ne possède-t-il pas l'anneau de saint Pierre et les clés d'or qui ouvrent ou ferment le paradis ? Et â qui le rêve de l'unité est-il plus permis qu'à Grégoire VIT, qu'à Torgueilleux pontife qui excommunia rempereur Henri et le fit rester trois Jours pieds nus, la laine sur la peau, en plBin hiver, avec sa femme et son enfant en bas âge^ à la porte du château de Canossa, implorant sa grâce et son absolution? Il y a loin de l'humble prêtre des catacombes, officiant sur un autel uniforme, sous la jaune lueur d'une lampe sépulcrale, à ces façons violentes et superbes.

doux Jésus, qui prêchiez sur la montagne, reconnaîtriez-vous là votre doctrine, et ce hautain Grégoire est-il vraiment, malgré son infaillibilité et son orthodoxie, un continuateur de vos idées et de vos sentiments? les fidèles hérétiques, les pieux incrédules dont Ghenavard vous a entourés, ne sont-ils pas plus près de vous que Grégoire? et cependant, c'était un plan grandiose que celui de réunir dans un seul corps les membres disloqués du monde antique et de reconstituer, au profit du catholicisme, l'unité de l'ancien monde romain ; pour y parvenir, la Rome païenne avait admis dans son panthéon tous les dieux vaincus; la Rome chrétienne voulait imposer son dogme à tous les peuples et se faire ainsi le grand juge de la conscience universelle : ce dessein, quoiqu'il n'ait pas été entièrement

â4 l'art moderne.

accompli^ a toujours servi à donner de l'homogénéité aux éléments hétérogènes et mêlés depuis peu^ dont les nations se composaient alors.

Du Christ nous passons à Mahomet et du pape au calife^ de la civilisation catholique à la civilisation musulmane. Haroun-al-Raschid^ le fabuleux et pourtant très-réel sultan des Mille et une Nuits, réunit les savants^ les poètes et les philosophes dans son palais^ enrichi des merveilles du luxe oriental; il tient une espèce de divan littéraire ^ et les jambes croisées, Tœil éclatant et fixe^ sa main fine caressant sa barbe noire, il écoute une de ces dissertations subtiles et fleuries auxquelles se plaît le génie arabe; son fidèle Giafilair est près de lui, et dans le fond du tableau scintillent vaguement les trésors vrais ou fantastiques du calife, le paon de pierreries, Tarbre d'or chargé d'oiseaux mécaniques qui cbantent, Téléphant de cristal de roche, Torgue et l'horloge destinée à Charlemagne ; l'Orient a pris une des premières places dans la procession de l'humanité et recueilli des arts de la Grèce tout ce que pouvait admettre une religion. iconoclaste; l'architecture, la poésie, la philosophie, l'astrologie, l'alchimie, la médecine, fleurissent sous ces intelligents califes Âbassides. Aristote est traduit, et le dépôt de la science antique traverse la nuit épaisse du moyen âge. Le second entre-colonnement est occupé parles savants et les artistes, qui se retirent chargés des témoignages de la magiiificence d'Haroun-al-Raschid.

Ces compositions nous conduisent jusqu'à la statue de Charlemagne, qui ikit face àcelle d'Alexandre, placée à l'autre bout de la croix. Charlemagne eut, comme Alexandre, un des plus vastes empires qu'il ait été donné à l'homme de commander, et put sans vanité prendre, avec l'aigle ro-

maine^ le nom de César et d'Auguste. Alexandre' n'était qu'artiste et guerrier^ Charlemagne fat encore législateur; ses Gapitulaires restent rx)mme un étemel témoignage de raison et de justice : les fables des romans chevaleresques du cycle carloyingien sont moins surprenantes à coup sûr que son histoire. Sa statue est du plus beau caractère : c'est bien l'empereur géant, l'énorme intelligence servie par un corps de Titan, le guerrier herculéen qui, selon la chronique du moine de Saint-Gall, portait à sa lance, embrochés comme des grenouilles, sept pauvres Saxons idolâtres : nescio quid murmurantes ; le vainqueur de Didier et de Witikind, l'empereur à l'œil d'épervier et à la barbe grifagne, comme disent les poètes du Romancero français, le compagnon des douze pairs, l'ami de Roland et d'Olivier, celui dont les grands os font reculer de surprise le voyageur lorsqu'on ouvre la châsse byzantine plaquée d'or, constellée de grenats, qui les contient dans la sacristie d'Aix-la-Chapelle, sa ville bien-aimée.

L'Orient semble vouloir déborder sur l'Occident. Les Sarrasins, arrêtés en France par la masse d'armes de Charles-Martel, possédait le bout de la botte italique, une partie de la Sicile, presque toute l'Espagne; des califes régnaient àCordoue, à Se ville, à Grenade, dont le nom même, resté arabe, sigaifie la crème du couchant {garlHMiia). Des princes baptisés , mais musulmans de mœurs et de penchants, tels que Mainfroy et don Pèdre le Cruel, représentaient fort mal l'idée chrétienne dcms des royaumes presque africains. La réaction des croisades était donc nécessaire, même à un autre point de vue que celui de reconquérir le tombeau du Christ. Aux époques peu avancées, ce n'est que par les guerres et les invasions

Î6 t*AM iroftBwrE.

que les peuples se visitent et se coànaissent; et^ quoique cela puisse paraître une assertion paradoxale dans les temps barbares, le lieu où Fhumanité fraternise, c'est le champ de bataille : le grand fait de la guerre brise les s^ parations, change les milieux, amène la fusion. Un chrétien et un musulman qui se sont donné des coups de lanoe ou de sabre, sont plus près de s'apprécier et de s'aimer que si le premier était resté à genoux dans sa cathédrale, et Tautre accroupi dans sa mosquée. Les hommes s'ignorent profondément les uns les autres, et il faut que de temps en temps, soit par un motif de conqijiète, soit par un motif pieux, il s'établisse des courants rapides dans la stagnation humaine. Le flux oriental qui avait envahi l'Occident nécessitait, par un de ces équilibres auxquels sont soumis rocéan et l'humanité, un reflux occidental sur l'Orient. Cette nécessité du développement humanitaire s'accomplit ici. Les croisés, vainqueurs, entrent dans Constantinople : les lourds chevaux caparaçonnés de fer, les jRoub* sins, comme on disait alors, avec leurs chanfreins aux pointes d'acier, leurs selles bardées de plaques sur lesquelles se tiennent debout, dans une attitude raide et contrainte, les chevaliers vêtus de mailles, coiffés de casques carrés, ayant au flanc la targe triangulaire, fbnt sonner le pont-levis abaissé, et s'engoufi'rent sous la voûte qui semble, grâces aux dents de la herse levée, une gueule d'orque ou de monstre infernal. La croix d'argent de France, la croix de gueules d'Espagne, la croix d'azur d'Italie, la croix d'or d'Angleterre, la croix de sinople de Suède, symbolisent la réunion de tous les peuples chrétiens. Dans la seconde partie de la composition, nous assistons au sac de la ville : les croisés emportent la vaisselle d'or

et d'argent^ les statues d'ivoire^ les étoffes précieuses^ les manuscrits coloriés^ les horloges^ emblèmes d'une civilisation supérieure et de Fimportation des arts et des connaissances de rorient ujlé et raffiné dans TEurope encore neuve et barbare.

Ainsi^ dans chaque bras de la oroix^ presque face à face pour ainsi dire^ les évolutions de l'histoire amènent^ par une symétrie presque fatale, quatre prises ou sacs de villes capitales d'empires puissants : la ruine de. Troie, la ruine d'Athènes, la ruine de Carûiage, la ruine de Gonstantinople. La prise de Rome par Attila Va pas la même signification historique, puisqu'au lieu de l'unité temporelle elle conquiert l'unité spirituelle. Le pape moderne n'est pas moins puissant que le César antique : l'un règne sur les ftmes, l'autre ne régnait que sur les corps ; le César n'avait que la terre, le pape a le ciel. Rome, malgré les déluges des Huns, des Hérules, des Goths et des Vandales, est donc toujours restée la métropole du monde et la conservatrice de cètle idée profondément humanitaire de la domination universelle.

La chute de l'empire d'Orient a fait refluer sur l'Italie la civilisation du Bas-Empire; Lascaris et les savants grecs y apportent les belles traditions de l'art et le grand goût hellénique : aux discordes farouches, aux guerres de ville à ville succède une ère d'art et de poésie.

Dans une belle et riante campagne, sur les bords de l'Arno ou du Tibre, le peintre a placé les poètes italiens qui caractérisent chacun une espèce d'amour. Dante, incliné sur le corps de Béatrix morte, représente l'amour douloureux qui se nourrit de regrets et n'a d'espérance que pour l'autre vie, l'amour abstrait, idéal, tbéologique

pour ainsi dire, où Tétre adoré semble plutôt la personnification de la vertu divine qu'une femme ayant réellement traversé ce vallon de misère. Pétrarque se promenant avec Laure, symbolise Tamour pur encore, raffiné par les subtilités platoniques, mais sensible à la beauté et cherchant le bonheur de la possession à travers les réticences et les entraves des sonnets, des sextines et des canzone. Tout auprès, dans Tazur tranquille, un laurier découpe ses feuilles luisantes, occasion pour le poète de tant de comparaisons et de concetti. Plus loin le Tasse, en costume de seigneur, la chaîne d'or au col et Pépée au côté, courtise la princesse Éléonore avec une galanterie chevaleresque. De Tautre côté, Boccace assis pçèsde Fiammetta, avec la gaie compagnie du Décaméron, raconte une de ses histoires joyeuses. Dante est Tamour de Pâme, Pétrarque l'amour du cœur, le Tasse Tamour de tête, Boccace l'amour des sens.

Arioste, qui, par son sentiment de la forme et des couleurs, est autant un artisle qu'un poète, se trouve au compartiment suivant, mêlé aux peintres, aux sculpteurs, aux architectes, aux cardinaux, aux belles dames qui, groupés autour d'une élégante fontaine dans le goût de la Renaissance, devisent d'art, de galanterie, de musique, d'amour, d'architecture, de poésie, de tous ces beaux sujets des nobles conversations, pendant que dans le fond des ouvriers élèvent le Vatican, dont on présente le plan à Jules II, placé au second plan.

Cette grande période intellectuelle, artistique et littéraire clairement indiquée, on passe au fait le plus important de l'ère moderne, nous voulons parler de la découverte de l'Amérique. Un nouveau monde est ajouté à

Tancien, et désormais le globe, équilibré par Tapparitioa de cet énorme coatinent, n'oflfrira plus cette choquante disproportion d'eaux et de terres; la symétrie cosmique est rétablie ; les vagues pressentiments de l'Atlantide et des îles Macarées s'accomplissent, comme^ut ce que rêve le génie humain.

Deux panneaux ont à peine suffi à l'artiste pour dérouler la vaste composition qui se rattache à ce sujet : la disposition en est des plus originales : la caraveUe capitane qui porte Christophe Colomb, vue par le travers, occupe le premier plan, composé de vagues marines; le pilier ar. ehitectural la sépare en deux perpendiculairement. Sur le haut château de poupe, bâti dans les formes singulières des constructions navales du moyen ige, se tient debout Christophe Colomb,, entouré de ses Espagnols et de quelques captifs américains; des matelots et des esclaves chargent sur le navire, rangé près de la terre, des masses d'or vierge, des idoles bizarres, des manteaux de plumes d'oiseaux, des perroquets aux couleurs éclatantes, tout ce que l'avidité européenne a pu arracher à ce monde devenu TËldorado des aventuriers.

La découverte de l'Amérique arrive au quatrième angle de la croix; au tournant de la branche, nous sommes en pleine actualité.

Voici l'atelier de Guttemberg; à côté de lui travaillent ses associés, Jean Faust et Pierre Schœffer. La presse marche; des savants corrigent dés épreuves, et des acheteurs emportent des livres qui vont répandre l'instruction sur le monde. L'humanité est entrée dès ce moment en pleine possession d'elle-même; sa pensée multipliée à l'infini, jetée aux quatre points cardinaux comme les feuilles

dO L'AtlT itomsRioi.

sibyllines^ pénétrera jusqu'aux lieux les plus inaccessibles. Jadis ridée voltigeait comme un oiseau sur les boucbes des hommes; vain son, écho fugitif que plus tard le stylet ou le calamus gravaient lentement dans la cire ou sur le papyrus, et que de rares copies transmettaient à un petit nombre d'initiés. Maintenant Ton cause d'un pôle à l'autre; les idées s'échangent avec la rapidité de l'éclair; tous peuvent savoir tout; le verbe tiré par le typographe à des nombres prodigieux pénètre profondément les masses, atteint les multitudes avec simultanéité* Aucun progrès ne sera désormais perdu.

A peine l'imprimerie est-elle inventée, que l'esprit d'examen se développe. Le doute succède à la foi. La raison décline l'autorité. Luêher, dans la chaire de l'église de Wit* temberg, déchire les bulles du pape et commence la croisade moderne contre Rome. Molière, comédien philosophe^ poursuit Vœuvre du moine défroqué. Tartuffe proteste contre l'esprit ultramontain au nom de la raison humaine, de l'honnêteté et du libre arbitre. Nous voyons le grand poëte, ami de Louis XIV, assis dans le parc de Versailles et lisant sa comédie de V Imposteur à ses amis Corneille, Racine, La Fontaine, qui l'écoutent avec une attention admirative et sereine, comme des génies recevant une communication d'un des leurs. Pendant la lecture le roi passe accompagné de sa suite étincelante, de Colbert, de Louvois, de Sêvigné, de La Vallière. Le roi sourit au poëte qui se détourne avec respect. Ces deux majestés se saluent et caractérisent le grand siècle par leur rencontre dans ce lieu splendide et magnifique.

A Molière succède Voltaire. Le patriarche de Ferney, dans la robe de chambre dont l'a drapé Houdon, ayant

LE PANTHiON. 31

près de lui le marquis de Villette^ madame Denis^ la marquise du GMtelet^ nous apparaît sur le haut de cet escalier qu*a monté tout le dix-huitième siècle; on le voit distribuant le mot d'ordre de l'humanité aux encyclopédistes d'AIemhert^ Diderot^ qui le transmettent aux seigneurs^ aux belles dames, aux propagateurs de toutes sortes étages sur les marches. Rien n'est plus fin et plus ingénieux que cette composition où pétille todit l'esprit de Voltaire.

La révolution s'est accomplie. Napoléon, sur une barque de forme mystérieuse, traverse l'abîme sombre qui sépare les deux âges. Autour de lui, mais plus pâles et moins réels, sont groupés Cyrus, Alexandre, César et Charlemagne, les grands conquérants unitaires. Par cette réunion symbolique, l'artiste laisse entendre que jdans sa pensée une âme, unique par des avatars successifs, est apparue à des époques diverses sous ces cinq noms illustres ; cette doctrine est celle d*Ramza, disciple du calife Hakem, et sur elle repose une des croyances fondamentales de la religion des Druses, reprise en sous-ordre par l'illuminé Tovianski.

Nous avons fini cette longue promenade où la yie de l'humanité est représentée d'une manière progressive et plastique par des tableaux empruntés à Thistoire^ sans la ressource de l'allégorie et du symbolisme. Jusqu'à présent l'on pourrait ne voir^ a la rigueur, dans ce jque nous venons de décrire, qu'une gigantesque illustration de l'Histoire universelle de Bossuet; l'artiste ne s'est servi que de la réalité; toute idée emprunte la forme d'un fait ou d'un événement connu. C'est du choix ou de la juxtaposition que résulte le sens général. Aucune signification n'est forcée. Chaque tableau, chaque personnage a sa valeur propre, et pas un ne porte écrit sur une banderole : « muthos deloi oHI » Leur portée mythique ne se révèle que par la succession. La guerre de Troie est bien la guerre de Troie et pourrait être exposée toute seule ; mais après avoir fait feuilleter aux yeux cette grande chronique de l'univers, le peintre, en se restreignant toujours aux ressources de son art muet, tire les déductions des faits qu'il vient d'exposer.

Gomme nous l'avons dit, la coupole est soutenue par

quatre énormes piliers triangulaires : chacun de ces piliers représente, un des âges de Tintelligence humaine^ — Tâge de la religion, Tâge de la poésie. Page de la philosophie, rage de la science, qui est le nôtre. Ces âges correspondent par une secrète sympathie aux quatre désignations métalliques : Tor, l'argent, Tairain et le fer.

Quatre statues différemment significatives sont placées au bas de Içurs pilliers respectifs :

Au bas du pilier de la religion, sur la face intérieure. Moïse tient d'une'main les tables de la loi qu^il a rappor-* tées du Sinaï, et de Taûtre il montre le ciel. Sur son front protubérant saillent ces cornes qui ornaient aussi Bacchus; emblème où Tantiquité voyait un signe de puissance, et que la phrénologie expliquerait par l'énorme développement des bosses de la vision des esprits. Moïse exprime l'autorité. Une grandeur triste le caractérise; sa barbe descend à flots sur sa poitrine, comme une avalanche de neige; ses traits, qui ont réfléchi la splendeur de Dieu, semblent flamboyer, et, par leurs angles fermement sculptés, accuser la résolution immuable et la foi profonde du législateur théocratique.

Au-dessus de la statue, dans un cartouche carré, Fon voit un sujet qui n'a jamais été peint que nous sachions et qui est d'une beauté terrible et grandiose : c'est Dieu enterrant Moïse. Le législateur hébreu, après avoir regardé du haut d'une montagne cette terre de Chanaan où il ne devait pas entrer, disparut, comme on sait, d'une manière mystérieuse, et l'on ne put jamais retrouver son cadavre. Suivant des légendes orientales et thalmudiques d'une haute poésie, Dieu fut obligé de tuer son révélateur, et de l'enterrer lui^^ème; car l'ange de la mort n'osait saisir ce

corps où le reflet de l'Étemel brillait en rayons inextinguibles^ et les esprits sombres du néant n'avaient pas le courage de consommer leur œuvre sur cette chair illuminée des flammes du Sinaï. Le Créateur fut obligé de Mre la besogne du destructeur. Hien n'est plus triste et plus solennel que ce Dieu descendant son prophète dans la fos8e> et jamais la prînture n'a atteint cette grandeur sauvage et désespérée.

Ce cartouche ou caisson supporte le pendentif aigu à sa base et s'évasant par en haut.

Dans la portion inférieure et resserrée en gaine^ Chenavard a dessiné un petit Génie qui tient un masque enfantin pour exprimer Tâge puéril de l'humanité. Ce masque a^ en outre^ une autre signification. Les âges de l'humanité, qui est rètemité collective, ne sont qu'apparents et relatifs.

Par-dessus, dans un compartiment qui ressemble à un triangle dont la pointe serait tournée en bas, se groupe une colossale figure de la Foi qui rappelle le goût et le style des fameuses sybilles de Michel-Ange. Elle a les ailes étendues et la tête dans le ciel; une nuée mystérieuse la cache en partie; son vêtement, austèrement drappé, rappelle celui des vestales; le soleil se lève à ses pieds : c'est l'aurore de la civilisation.

Sur les faces postérieures, on voit le Christ détaché de la colonne pour être conduit au Calvaire, et l'Hégire ou fuite de Mahomet.

Le Christ, conçu à la manière des grands 'maîtres, n'a pas besoin d'explication. L'Hégire, sujet tout à fait neuf, demande quelques détails : Mahomet, poursuivi par les habitants de la Mecque qui le voulaient poignarder, s'es^

LS PÀNTHÉOlVi 35

pelîpé dans la caverne de Thur avec quelques fidèles; il est accroupi à la manière orientale; Tair calme et résigné, s'appuyant la tète sur la main gauche, et de la droite tenant nue sa caractéristique épée à deux pointes. Cette atti* tude impassible au milieu du danger exprime la doctrine du fatalisme qui fait le fond de la religion musulmane.

Sur le premier plan, Abou-Beker se traîne à plat ventre pour voir, à travers les broussailles, le chemin que prennent les ennemis qui poursuivent le prophète et sas compagnons. Omar, adossé à la paroi rentrante de la grotte, regarde avec étonnement Taraignée ourdissant à l'entrée du souterrain la toile miraculeuse et les pigeons pondant sur le seuil les œufs destinés à détourner les soupçons des investigateurs en leur prouvant que depuis longtemps.personne n'a pénétré dans la caverne : les coureurs et les espions Koraïschites sont vus à mi-corps au-dessus des broussailles. •

A leur tète on distingue Soraka^ d'abord persécuteur acharné, ensuite fervent admirateur de Mahomet, dont il suivait la trace au moyen de flèches divinatoires. Le cheval de Soraka butte arrêté par une prière du prophète.

Voilà donc la composition d'un de ces piliers fondamentaux. D'abord la Foi, figure abstraite et symbolique; la Foi, qualité nécessaire pour admettre les idées religieuses. Ensuite, comme pour servir de date à cette qualité de l'âme, le petit Génie au masque puéril, car l'enfance croit sans preuve, ce qui est le propre de la Foi. Puis le personnage qui anthropomorphise l'idée. Moïse, avec le cartoucha résumant sa destinée, et enfin, sur les plans latéraux, deux compositions emblématiques et historiques à la fois, qui attestent et confirment la pensée générale.

. 36 l'art mobkrnb.

La même ordonnance est suivie pour les autres piliers. Le second appartient à Tart^ à la poésie : enfant^ le genre humain a cru à la divinité ; jeune homme^ c'est à la beauté qu'il croit. La figure de la Poésie^ les ailes palpitantes et la tête levée^ semble regarder fixement le soleil plus haut monté sur Thorizon^ et dont les rayons lui servent d'auréole. L'Humanité est à son midi; elle appuie les pieds sur un Génie qui joue avec un masque où brillent les fraîches couleurs de la jeunesse.

La statue caractéristique de ce pilier est Homère. Sa figure exprime l'attention et l'inspiration. Il est aveugle pour montrer que le poëte doit procéder non par la vision immédiate, mais par l'intuition, par l'œil intérieur; il s'appuie «ur sa lyre et semble écouter les récits primitifs et les légendes naïves, sources de la poésie.

Le caisson supérieur est rempli par un sujet emprunté à la muse antique d'André Chénier :

Dieu dont Tare est d'argent^ dieu de Glaros, écoute : Smiuthée Apollon, je périrai sans doute.

Si tu oe sera de guide à cet aveugle errant.

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, Et près des bois marchait faible, et sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre. Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Sur les deux autres faces du triangle formé par le pilier, le peintre a placé Socrate, type de la beauté morale, buvant la ciguë, et Phidias, représentant de la beauté plastique, qui, accusé de vol, détache de la statue d'ivoire et d'or de Pall^s les morceaux de métal dont on prétend qu'il

us PANTHÉON. 37

^ détourné une partie, et les fait peser pour confondre ses calomniateurs.

. Au troisième pilier, le Génie qui sert de date montre un masque ayant les traits de Tâge mûr; au-dessus de lui, la Philosophie, les ailes à demi repliées et dépouillée de ses vêtements, se regarde dans un miroir; elle semble méditer sur les grands problèmes de Tintelligence. Les rou-* geurs de Thorizon indiquent la venue du soir : l'heure crépusculaire de Thumanité a sonné.

La statue d'Aristote personnifie cette phase de Tesprit humain qui a pour caractère l'analyse. Le type du stagyrite est austère et recueilli; il rêve, il songe, il cherche; quelque abstraction philosophique, quelque difficile problème Tabsorbent tout entier; son caisson nous le représente enseignant le jeune Alexandre, pour montrer par là que le plus noble emploi du philosophe est de former l'esprit de ceux qui sont appelés à conduire les peuples.

Les deux autres pans du pilier nous montrent César Justinien entouré des plus illustres jurisconsultes, tels que Machiavel, Barthole, Cujas, Grotius, Puflendorf et Montesquieu; il formule le code qui porte son nom. Rousseau, l'auteur de VÉmle, l'homme qui s'est le premier préoccupé des douleurs et des tortures de l'enfance, est assis sous un arbre; il contemple des enfants débarrassés du maillot et souriant à de jeunes mères qui leur donnent le sein ; quelques-ims, un peu plus âgés, étudient et travaillent d'après la méthode du maître; d'autres se reposent et Jouent ou regardent des fleurs.

L'époque moderne occupe le quatrième pilier. Une grande figure de la Science se contourne dans l'angle supérieur. Courbée par l'âge, elle se penche sur un grand

38 L^Âlt X0MBI1.

Page 1