‹ L'art moderneChapitre 10 sur 18 · DU BEAU BANS L*ART. 46H · texte numérisé non relu

DU BEAU BANS L*ART. 46H

peu sauvage, attenant à la maison ; à cause de Télévation de la zone, il n'y pousse que des pommiers, des cerisiers; la rose n'y vient qu'à l'état d'églantier; mais, à deux pas, le sapin se groupe en forêts majestueuses, et là-bas, où les prairies s'abaissent, la Mantua roule ses eaux rapides et glacées. Les cimes des Alpes ferment l'horizon de leur couronne d'argent, et scintillent encore longtemps après que l'ombre baigne les lieux inférieurs.

Ces simples esquisses réveillent l'idée du beau mieux que de froids raisonnements : combien de dissertations esthétiques n'ont servi qu'à ennuyer les gens du monde ou à faire briller la souplesse de quelques rhéteurs ! Dans le rapport didactique, de pareilles subtilités n'ont trop souvent aucune importance. Les grands artistes s'en sont médiocrement occupés, et l'on peut dire qu'ils y étaient tout à fait étrangers aux plus glorieuses époques de l'art. Nous croyons même l'élude de ces mystérieuses genèses de la pensée plus nuisible encore qu'utile au poètes, aux peintres, aux sculpteurs et aux musiciens. L'inspiration a sa pudeur, elle ne descend pas si un œil trop curieux l'épie ; abandonnons l'embryologie psychique aux philosophes, ces anatomistes de Tàme; livrons-nous à l'amour, à l'admiration, à l'enthousiasme, au travail et au loisir, à la pensée et au rêve, à toutes les ivresses de l'intelligence, à tous les épanouissements de la vie ; étincelons comme des flots, vibrons comme des lyres; soyons traversés, comme des prismes, par les rayons des soleils et les effluves des univers ! Laissons les verbes parler avec nos lèvres; contions-nous à l'inconnu qui tenait le plectrum d'Homère, le ciseau de Phidias et le pinceau d'Apelles, au visiteur qui Yient à l'heure propice et fait soudain resplendir lepoëme.

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la statue^ le tableau^ par un mot^ une ligne^ une teinte dont nous défions bien les plus subtils analyseurs de se rendre compte^ et^ s'il nous faut à toute force une définition du beau ^ acceptons celle de Platon ; a Le beau est la splendeur du vrai I»

Autrefois, il y a dix ans, 11 était de mode, parmi les peintres et les gens de lettres, de fréquenter un petit théâtre du boulevard du Temple, où un paillasse célèbre attirait la foule. Nous occupions habituellement une baignoire d'avant-scène assez semblable à un tiroir de commode, et Pierrot s'était si bien habitué à nous voir, quMl ne se faisait pas un seul festin sur la scène, qu'il ne nous en donnât notre part. Que de tartines de raisiné il a taillées pour nous î C'était le beau temps, le temps du Bosuf enragé, cette admirable pièce si fort goûtée du bon Charles Nodier, et de ma Mère F Oie, autre chef-d'œuvre dont l'analyse a plus coûté de peine, d'esprit, d'intelligence, et de style à J.-J. que les comptes-rendus de tous les vaudevilles passés, présents et futurs. — Quelles pièces, mais aussi quel théâtre, et surtout ^els spectateurs ! Voilà uu

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public! et non pas tous ces ennuyés en gants pius ou moi»s jaunes; tous ces feuilletonistes usés, excédés, blasés; toutes ces marquises de la rue du Helder, occupées seulement de leurs toilettes et de leurs bouquets; un public en yeste^ en blouse^ en chemise, sans chemise souvent, les bras nus, la casquette sur Foreille, mais naïf comme un enfant à qui Ton conte la Barbe Bleue, se laissant aller bonnement à la fiction du poëte, — oui du poète, — acceptant tout, à condition d'être amusé; un véritable public, comprenant la fantaisie avec une merveilleuse facilité, qui admettrait sans objection le Chat botté, le petit Chaperon rouge de Ludwig-Tiek, et les étincelantes parades du Vénitien Gozzi, où fourmille et grimace ce monde étrangement bariolé de la farce italienne , mêlé à ce que la féerie à de plus extravagant. Si jamais l'on peut représenter en France le Songe d'une nuit d'été, la Tempête, le conte d'Hiver de Shakspeare, assurément ce ne sera que sur ces pauvres tréteaux vermoulus, devant ces spectateurs en haillons. Si nous avions l'honneur d'être un grand génie, nous essaierions de faire une pièce pour ce théâtre dédaigné, mais une telle hardiesse nous irait mal. V. Hugo, A. de Musset, pourraient tout au plus s'y risquer dans leurs bons jours. Mais, nous direz-vous, quel est donc l'auteur ou les auteurs qui travaillent à ces chefsd'œuvre inouïs? Personne ne les connaît, on ignore leurs noms, comme ceux des poètes du Romancero, comme ceux des artistes qui ont élevé les cathédrales du moyen âge. L'auteur de ces merveilleuses parades, c'est tout le monde; ce grand poëte, cet être collectif qui a plus d'esprit que Voltaire, Beaumarchais et Byron; c'est l'auteur, le souffleur, le public surtout, qui fait ces sortes de

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pièces, à peu près comme ces chansons pleines de fautes de mesure et de rime qui font le désespoir des grands écrivains, et pour un couplet desquelles ils donneraienf, avec du retour, leurs strophes les plus précieusement ci-

L'autre jour, assommé de grands chanteurs, de grands tragédiens, de grand<!^ comédiens, j'entrai dans ce bouge dramatique qui m'avait laissé de si joyeux souvenirs, hésitant un peu, comme cela arrive toujours lorsque l'on va revoir quelqu'un ou quelque chose qui vous a plu jadis. Le théâtre avait été repeint, il était presque propre, cela m'alarme. Il régnait dans la salle un certain parfum de vaudeville assez nauséabond; il me passa par la tête de vagues appréhensions d'opéra-comique, en voyant l'orchestre renforcé de cinq ou six cornets à piston. Je me préparai à sortir, heureusement la toile, en se levant, mit fin à mon anxiété et me démontra victorieusement que les Funambules se soutenaient à leur hauteur primitive, et que les saines traditions dé l'art y étaient religieusement conservées.

Le théâtre représente une rue, une place publique, absolument comme dans une pièce de Molière. Pierrot se promène, les mains dans les goussets, la tète basse, le pied traînant. Il est triste, une mélancolie secrète dévore son âme. Son cœur est vide, et sa bourse ressemble à son cœur; Cassandre son maître répond aux demandes d'argent qu'il lui fait, par un de ces coups de pied péremptoires qui avivent si fréquemment le dialogue des pantomimes. Pauvre Pierrot, quelle triste situation! toujours battu, jamais payé, mangeant peu, mais rarement, il n'est pas étonnant, qu'il soit un peu pâli, on le serait à moins.

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Pour comble de malheur, Pierrol est amoureux^ non pas du joli petit museau noir^ de la jupe losangée de Go1oq> bine^ mais d'une grande dame^ d'une trèg-grande dame^ d'une Éloa^ d'une duchesse ! qu'il a vue descendre de voiture pour entrer à l'église, à l'Opéra, nous ne savoni plus où. Par suite de son amour et de ses jeûnes forcés. Pierrot craint que son charmant physique ne se dété*riore, il palpe son nez qui a beaucoup maigri, et ses jambes qui sont devenues pareilles à des bras de dan* seuse. Mais ce n'est pas cela qui l'inquiète sérieusement; un amoureux maigre et pâle n'est que plus intéressant. Il voudrait aller dans le monde, pour voir celle qu'il aime, et Pierrot ne possède d'autre vêtement que ses grègues et sa souquenille de toile blanche ; allez donc en soirée chez une duchesse accoutré de la sorte! Pas d'habits! pas d'argent! que faire? Comment pénétrer dans ces mysté^ rieux édens, tout éblouissants de cristaux, de bougies, de femmes et de fleurs, qu'il voit vaguement flamboyer aux fenêtres lumineuses des hôtels t Comme Pierrot est en proie à ces idées amères, qu'il accuse les dieux, la foiv tune et le sort, passe un marchand d'habits, portant toutes sortes de nippes, plus ou moins fripées. -* Oh! si j'avais ce frac vert-pomme, et ce superbe pantalon à la cosaque! se dit Pierrot, l'œil allumé par la convoitise, les doigts titillés par d'irrésistibles envies; et en disant cela, il allonge et retire les mains à plusieurs reprises. Le maiv chand d'habits vient d'acheter la défroque civique d'un garde national, hors d'âge, dont il porte le sabre placé sous son bras, dans l'attitude peu belliqueuse d'un simple parapluie; la poignée de cuivre de l'innocent bancal s'ofire tout naturellement à la maia de Pierrot qui la saisit. Le

marchand^ sans prendre garde à rien^ continue sa route. Pierrot reste immobile tenant toujours la poignée du sabre, dont la lame est bientôt tout entière hors du fourreau que le marchand d'habits entraîne avec lui. A la vue de Facier flamboyant une pensée diabolique illumine la cervelle de Pierrot, il enfonce la lame, non pas dans sa gaine, mais dans le corps du malheureux qu'elle traverse de part en part, et qui tombe raide mort. Pierrot sans se déconcerter, choisit dans le paquet du défunt les vêtements les plus fashionables; et, pour faire disparaître les traces de son crime, il précipite le cadavre par le soupirail d'une cave. Sûr de n'être pas découvert, il va rentrer chez lui et faire sa toilette pour aller dans le monde voir sa duchesse adorée, lorsque tout à coup, soulevant la trappe de la cave, l'ombre de sa victime surgit sinistrement, enveloppée d'un long suaire, la pointe du sabre passant par la poitrine, et dit d'une voix caverneuse : marrrchand d* habits l vous peindre l'effroi qui se lit sur la face enfarinée de Pierrot, en entendant cette voix de l'autre monde, est une chose impossible. — Cependant il prend son parti, et pour en finir une fois pour toutes avec ses terreurs et ses visions , il saisit une énorme bûche dans un tas de bois qui se trouve là et engage avec le spectre une lutte terrible. Après plusieurs coups évités et parés, l'ombre ne peut s'empêcher de recevoir la bûche d'aplomb sur la tête, ce qui la fait replonger dans la cave, où Pierrot, pour surcroît de précaution^ jette en toute hâte le bois coupé par les scieurs; et puis ajoutant l'ironie à la scélératesse, il penche sa tête vers le soupirail, et dit en contrefaisant la voix du spectre : marrrchand d'habiUl

Ne Yoilà-t-il pas une exposition admirable, d'un haut caprice, d'une bizarre fantaisie, et que Shakspeare ne désavouerait pas!

Le théâtre change. Pierrot rentré chez lui revêt avec une respectueuse admiration l'immense pantalon à la cosaque et le miraculeux frac ver1>-pomme; il arbore un faux-col, s'ajuste des favoris noirs, et pour dissimuler la pâleur criminelle de sa physionomie, il pose sur sa farine deux petits nuages rouges, qui lui donnent Tair le plus coquet, le plus triomphant du monde.

Pierrot fait son entrée chez la duchesse ; il a déjà saisi l'esprit de son rôle, il est plein de sang-froid, de dignité et de convenance; il salue aussi bien qu'un maître â danser ou un chien savant; il offre la main aux dames et fait tenir son lorgnon entre l'arcade sourcilière et l'orbite de son œil comme un lion du boulevard de Gand. C'est surtout auprès de la duchesse qu'il faut le voir! comme il se penche gracieusement au dos de son fauteuil ! comme il lui gazouille à l'oreille mille riens charmants et lui dépeint en traits de flamme l'amour qu^il sent pour elle ! Au milieu de sa plus belle période. Pierrot s'arrête subitement, ses faux favoris se hérissent d'horreur, son rouge tombe, son claque palpite d'épouvante, les manches de son frac raccourcissent; une voix sourde, étouffée comme le râle d'un mourant, murmure la phrase sacramentelle : marrrchand d*habitsl Une tête sort du parquet ; plus de doute, c'est lui, c'est le spectre. Pierrot lui pose le pied sur le crâne et le fait rentrer sous le plancher, en lui disant, comme Hamlet à l'ombre de son père : Allons! paix, vieille taupe ! Puis il continue sa déclaration avec une résolution héroïque. Le spectre ressort de terre à quelques

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pas plus loin; Pierrot le renfonce une seconde fois d'un si vigoureux talon de botte, que le fantôme se tient tranquille quelque temps.

Pierrot, se croyant définitivement débarrassé de Tapparition vengeresse, se livre à Texcès d'une joie convulsive. Il danse des galops frénétiques, exécute des cacbuchas échevelées. Quand il a bien dansé, il a chaud, et veut prendre une glace; 6 ciel! le spectre se présenta tenant un plateau de rafraîchissements, et comme Pierrot avance sa main, il lui murmure d'un ton plus sépulcral encore que les autres fois, marrrchand d'habits. — Ici s'engage entre la gourmandise et la poltronnerie de Pierrot une de cel luttes si vraies et si profondément comiques, que Debureau excelle à rendre. Enfin la gourmandise remporte, il choisit une superbe glace panachée de mille couleurs qui se change en feu d'artifice sous ses lèvres coupables, et lui cause un tel saisissement, qu'il avale la cuiller.

Cette terrible soirée se termine enfin. — Pierrot, malgré les apparitions importunes du spectre, a su toucher le cœur de la duchesse, et il espère devenir bientôt le plus heureux des mortels. — • Le souvenir du marchand d'habits si traîtreusement assassiné lui revient bien quelquefois à l'esprit, mais il le chasse au moyen d'une grande quantité de petits verres de diflîérentes liqueurs. — Le frac vert-pomme brille toujours d'une ineflkble splendeur, le pantalon à la cosaque continue à faire l'envie des négociants de contremarques. — Il faut l'avouer, à la honte de la morale et de la nature humaine. Pierrot est heureux ; il obtient les plus grands succès dans le monde, il gagne au jeu, ce qui lui permet d'acheter des cigares à

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paille^ des gants de filoselle^ et des favoris d'une autre couleur,— Son oreiller n'est pas rembourré par les épines du remords; mais hélas! rien ne s'écroule vite comme la prospérité qui n'a pas la vertu pour base. Pierrot en allant dans le monde en a pris les vices élégants. Son amour pour la duchesse ne l'empêche pas d'entretenir quelques danseuses de l'Opéra^ et le pauvre diable se trouve bientdl réduit aux dernières extrémités. 11 n'a plus d'autre ressource que de vendre ce délicieux frac couleur d'espérance qui lui a valu de si beaux sucoèsj et ce prodigieux pantalon qui dissimulait si pompeusement ses jambes sans mollets.

Ici se trouve une situation dramatique de la plus haute portée^ et d'une effrayante profondeur philosophique. Pierrot^ tourmenté par le souvenir de soncrime^ n'ose pas appeler un marchand de peur de faire paraître l'ef-* froyable vision. En effets le fantôme, comme évoqué, passe dans la rue en râlant d'une voix enrouée comme quelqu'un qui aurait la bouche pleine de terre : marrr" chand d'habits/ Pierrot va bravement au spectre, et lui propose avec une hardiesse que n'aurait peut-être pas eue don Juan, d'acheter en bloc le frac, le gilet, le pan* talon et le chapeau; le spectre fait signe qu'ils sont bien usés, et ofite trente sous du tout. — Pierrot après l'avoir appelé voleur, consent au marché, et lui remet les bardes; alors le spectre prétendant que les effets sont à lui, ne veut pas lui donner les trente sous. La fureur de Pierrot ne connaît plus de bornes; il détache un coup de pied superbe dans les jambes du fantôme, le coup de pied est suivi d'une série de coups de poing dans les yeux et l'estomac; l'ombre pour se défendre, retire le sabre qui lui

traverse la poitrine, et s'escrime de sou mieux^ mais Pierrot se débat si vaillamment qu'il reprend les habits et reste maître du champ de bataille.

Malgré cette victoire la position de Pierrot n'est pas sensiblement améliorée. Il n'a pas d'argent; que faire? Pierrot s'avise ici d'une ruse digne des Mascarilles et des Softpins de Molière. Il va trouver Cassandre et lui dit : Voyez, les corsaires barbaresques m'ont arraché la langue; donnez-moi un peu d'argent, s'il vous plaît. — Que diable me contes-tu là? répond Cassandre surpris. Comment peuxtu parler, si tu n'as pajs de langue? — Oh! Monsieur^ je n'en ai que tout juste pour implorer la pitié des honnêtes gens. Cassandre, touché de cette réponse, donne quelque monnaie à Pierrot. Voyant que la ruse a réussi. Pierrot ne tarde pas à se représenter sous la forme d'un aveugle. Mon cher monsieur Cassandre, j'avais oublié de vous dire que ces mêmes corsaires barbaresques m'ont aussi crevé les yeux.

— Comment fais-tu donc pour me suivre si exactement, si tu n'y vois clair?— Mou doux maître, j'y vois assez clair pour discerner les âmes sensibles . — Allons, ta situation me touche, répond^Cassandre, voici une pièce ronde et va-t'en.

— Pierrot s'en va, mais il roule dans son esprit un projet plus vaste, et digne du plus haut courage ; il veut prendre la bourse tout entière. Pour exécuter ce louable projet, il ôte ses bras des manches de sa souquenille, de fsiçon à imiter un amputé, et se promène sur le théâtre en les faisant voltiger comme deux ailerons de pingouin. — Monsieur Cassandre, monsieur Cassandre, les méchants Turcs m'ont aussi coupé les bras. — Voilà qui est fâcheux, mais que veux-tu que j'y fasse? Pendant ce dialogue Pierrot insinue sa main dans la poche de Cassandre qui s'aperçoit de

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la manœuvre, et s^écrie : — Comment, canaille, tu dis que les Turcs t'ont coupé les bras, et en voici un dans ma poche ! — Vous avez mon bras dans votre poche, mon pauvre bras que j'ai tant cherché ! — Vous êtes un fier drôle. — Retenir comme cela les bras des gens; avec cette mine honnête Ton ne vous aurait pas cru capable d'une pareille infamie; voler des bras, vous allez me suivre chez le commissaire de police. — Inutile de dire que Pierrot en retirant sa main de la poche de Cassandre, n'y laisse pas la bourse. Avec l'aident de Cassandre Pierrot redevient plus brillant que jamais, et déploie une telle amabilité qu'il obtient la main de la duchesse. Le mariage va se célébrer. Pierrot ivre d'orgueil, s'avance en tête du cortège, tenant sa blanche fiancée par le bout effilé de ses jolisdoigts; tout à coup un long fantôme surgit par le trou du souffleur et répète d'une voix stridente la phrase fatale : Marrr^ chand d'habitsi Pierrot, hors de lui, quitte sa fiancée, s'élance sur le spectre, et lui donne ce qu'on appelle en style populaire un bon renfoncement, puis il s'asseoit sur le trou du souffleur pour boucher hermétiquement l'ouverture et contenir le spectre dans les régions caverneuses. La mariée est très-étonnée de ces procédés étranges, car l'ombre n'est visible que pour le coupable Pierrot; elle vient le prendre par la main, l'oblige à se relever et à marcher vers r autel. Aussitôt le spectre reparaît, enlace Pierrot dans ses longs bras, et le force à exécuter avec lui une valse infernale plus terrible cent fois que la célèbre valse de Méphistophélès, si merveilleusement dansée par Frédérik Lemaitre. L'assassiné serre l'assassin contre sa poitrine de telle sorte que la pointe du sabre pénètre le corps de Pierrot, et lui sort entre les épaules. La victime et le meur-

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trier sont embrochés par le même fer comme deux hannetons que Ton aurait piqués à la même épingle. Le couple fantastique fait encore quelques tours^ et s'abîme dans une trappe^ au milieu d'une large flamme d'essence de thérébentine. La mariée s'évanouit^ les parents prennent les attitudes de la douleur et de Tétonnement^ et la toile tombe au milieu des applaudissements.

Ne voilà-t-il pas \m étrange drame, mêlé de nre et de terreur? Le spectre de Banquo et l'ombre d'Hamlet n'ontils pas de singuliers rapports avec l'apparition du marchand d'habits, et n'est-ce pas quelque chose de remarquable, que de retrouver Shakspeare aux Funambules? Cette parade renferme un mythe très-profond, très-complet, et d'une haute moralité, qui ne demanderait que d'être formulé en sanscrit, pour faire éclore des nuées de commentaires. Pierrot qui se promène dans la rue avec sa casaque blanche, son pantalon blanc, son visage enfariné, préoccupé de vagues désirs, n'est-ce pas la symbolisation de l'âme humaine encore innocente et blanche, tourmentée d'aspirations infinies vers les régions supérieures? La poignée du sabre qui semble s'offrir d'elle-même à Pierrot, et l'inviter par le scintillement perfide de son cuivre jaune n'estelle pas un emblème frappant de la puissance de l'occasion sur les esprits déjà tentés et vacillants ? La promptitude avec laquelle la lame entre dans le corps de la victime démontrecombienle crime est facile àcommettre, et comment un simple geste peut nous perdre à tout jamais. Pierrot n'avait en prenant le sabre d'autre idée que de faire une espièglerie ! Le spectre du marchand d'habits sortant de la cave, montre que le crime ne saurait être caché, et lorsque Pierrot fait replonger dans la cave à coups de bûche l'ombre

de la victime plaiQtive, Tauteur n'a-t-il pas indiqué de la manière la plus ingénieuse que les précautions peuvent quelquefois retarder la découverte d'un forfait, mais que le jour de la vengeance ne manque jamais d'arriver. Le spectre symbolise le remords de la façon la plus dramatique et la plus terrible. Cette simple phrase : a Marrrchand éP habits » qui jette une terreur si profonde dans Fâme de Pierrot, est un véritable trait de génie, et vaut pour le moins, le fameux « il avait bien du sang x> de Macbeth. C'était le cri que poussait la victime au moment du meurtre ; les paroles, l'accent, en sont restés ineffaçablement gravés dans la mémoire de l'assassin ! Et cette scène de la déclaration, où l'ombre grogne sous le parquet, et lève la tète de temps en temps n'indique-t-elle pas de lamanière la plus sensible que rien ne peut faire taire le remords au fond du cœur du criminel? Il a beau s'étourdir, s'enivrer de vin et d'amour, toujours le spectre est là, il sent à l'épaule le souffle intermittent et glacé qui lui chucbotte : a Marrrchand d'habits, d Le détail de la glace qui se change en feu d'artifice montre que, pour le criminel, tout devient un poison, et que ce qui rafraîchit la bouche de l'innocent brûle le palais du scélérat : de plus, c'est une indication préparatoire des feux éternels de l'enfer auxquels le meurtrier doit être livré. La scène où Pierrot afi'ronte hardiment la présence du spectre et veut lui vendre les habits qu'il lui a volés, montre par son audacieuse énormité que le dénoûment approche et que les feux de Bengale se préparent dans le second dessous. Pierrot, comme don Juan, provoque la colère céleste, il est arrivé au dernier degré de l'endurcissement; aussi, quand il va épouser la princesse, le spectre vengeur reparaît, et cette fois il ne peut plus le

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faire rentrer dans la trappe qui Ta vomi. Allégorie trèsfine qui démontre que tôt ou tard le crime se découvre, malgré l'audace, k présence d'esprit et le sang-froid du meutrier. Cette valse infernale, où la pointe du sabre qui traverse le corps du marchand d'habits entre dans la poitrine de Pierrot et le perce de part en part, nous enseigne que les hommes sont punis par leur crime même, et que la pointe du couteau dont le meurtrier frappa sa victime, pénètre dans son propre cœur encore plus profondément. La surprise des parents à la vue de ce prodige, fait voir clairement le danger qu'il y a pour des duchesses \ épouser des Pierrots sans prendre d'informations, et invite les spectateurs à mettre plus de circonspection dans leurs relations sociales. — Connaissez-vous beaucoup de tragédies qui supporteraient une pareille analyse?

LE

Antigone, la Fianeée de Mesiiine*

Nous allons voir Antigone à Munich; nous sommes bien allé la voir à TOdéon! Il n'y a guère plus loin, et encore nVt-on pas la commodité d'un chemin de fer pour franchir la distance de la rive droite à la rive gauche. Grâce à la vapeur, l'espace n'existe plus, et la roue du Temps est sortie de son ornière. A peine avons-nous sommeillé quelques heures, la tête appuyée aux parois du wagon, que nous voici à Strasbourg, une ville déjà allemande. Le Munster dresse sa flèche, les cicognes volent les pattes en arrière comme sur la vignette des frontispices du libraire Delalain, ou se tiennent debout, le bec dans leur jabot, dans des poses de saint Siméon-Stylite, à l'angle des pignons pointus : les toits ont quatre étages de lucarnes,

comme si elles avaient à loger une immense population de poètes, et les enseignes parlent deux langues. Tout à l'heure cependant nous écoutions, sur la place du débar cadère de Paris, le sieur Mangin débiter son pallas du haut de sa voiture, coiflPé d'un casque romain à plume tricolore, et maintenant bourdonne à mon oreille comme un gazouillement confus Vidiome d'au-delà du Rhin.

Bonjour, brave Munster, il serait malhonnête de ne pas t'aller rendre visite; quoiqu'il soit encore matin, tu es levé, et tes portes sont ouvertes. — Autrefois, nous professions un vif enthousiasme à l'endroit des cathédrales, enthousiasme qui s'est changé en admiration douloureuse depuis que nous avons vu sur le trépied de marbre de l'acropole les purs chefs-d'œuvre du génie grec dorés par le soleil de TAttique; quel aspeet sinistre présentent les hauts murs de grès rouge verdi par place comme du cuivre oxydé; avec quel effort haletant, d'étage en étage, de colonnette en colonnette, là flèche se dresâé vôtà le ciel; quel élancement rigide dans ces nervures fuselées qui montent grêles et droites; quelle tristesse glaciale, quelle ombre noire sous les ogives du cloître !

Jamais nous n'avions senti à ce point l'intime souffrance, le désespoir secret et l'idéal nostalgique du moyen âge; les statuettes du porche s'allongent dans leurs niches comme des cadavres dans leur bière, dessinant à peine quelques plis cassants sous leurs draperies pareilles à des Unceuls; leurs têtes seules, qui, au bout de leurs cols frêles, ressemblent à des fleurs cherchant la lumière, ont une expression d'ardeur malade et de désir inassouvi; pauvres vierges folles du portail, en vain vous tâcher d'être lubriques et provocantes; en vain vous cambrez les

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reins et tendez la hanche; vos petits seins amaigris^ vos bras fluets^ vos mains diaphanes font penser à de jeunes filles atteintes de consomption et dont la beauté laisse transparaître le squelette. Voti*e grâce morte et vos coquetteries d'outre^tombe attristent plus qu^elies ne séduisent^ et vos lampes reUverséee vous donnent Tair de gé* nies funèbres à la porte des cimetières.

Gomme ceux qui ont élevé de pareils édifices devaient être malheureux I Quelle vie horrible, convulsée de terreurs, hantée de fantôtnes, suppose cette architecture sépulcrale, aux fondations cimentées d'ossements, au faite peuplé de corbeaux, aux épouvantements combinés pour agir sur le système nerveux! Et qu'il j a loin de là à la lumineuse sérénité grecque et aux temples blancs d^ bienheureux 01ympi»is« Oepe'ndant^Ërwjn deSteinbach^ humble tailleur de pierre > Ictinus et Mnésiclès te laisseraient asseoir à leurs pieds avec tod maillet et ton tablier de peau, car tu as travaillé selon ton cœur, et nul n'a mieux rendu que td la peUeée de ton temps. — Jupiter- Panhellénien, lui-même, ne trouverait pas barbare la belle abside si grave) si simple et si noUement nue, qui termine ta cathédrale^

La voiture roule sur le pont de Kehl. Le Rhin> jaune et large, grossi par les pluies, se révolte en bouiUonnant contre les proues des bateaux; mais nous ne voyons pas la petite Allemande chantant de sa voix busse la chans(»i plaintive dont parle Henri Heine au commencement de son Ccnte d'Hiver.

Au bout du pont, nous prenons un chemin de i^r plaeide et patriarcal qui nous mène à travers une foule de jardinets et de prairies, à peu près aussi lentement que

cette chaise de poste^ conduite par un postillon badois^ à veste jaune serin, qui suit le grand chemin. La chaise de po^te, employée comme terme de comparaison en fait de lenteur^ a quelque chose de bizarre dont nous nous apercevons^ notre phrase finie^ et pourtant rien n'est plus juste. Nous ne voulons pas faire ici un itinéraire^ et nous voyons fuir^ sans trop les noter^ les collines sombres sous lesquelles s'étale la Forèt-Noire : les stations ressemblent à des cabanes habitées par les bergers des idylles de Gessner; le houblon ou la vigne vierge en festonnent les piliers et les balcons; des églantiers étoilent les façades coquettement peintes de leurs ileurs emportées de pluie.

Après avoir changé de chemin de fer et traversé un pays de prairies et de bois, uniment vert comme un tapis de billard, nous arrivons de nuit à Stuttgardt par une averse diluvienne qui n'avait pas fini de vider ses urnes fangeuses, lorsqu'à six heures du matin nous allâmes reprendre le wagon. Derrière les fils pressés de Ja pluie passaient des paysages d'une verdure luxuriante, des collines veloutées, de la base au sommet, de vigoureuses végétations; de petits villages peinturlurés comme des jouets de Nuremberg, des clochers à huit pans, ou bizarrement renflés comme les clochetons du Kremlin; les stations s'égayaient de quelques costumes nationaux : chapeau lampion, gilet court à double rangée de boutons énormes, en nacre ou en aident, redingote grise à taille dans le dos, à pans descendant jusqu'aux talons, botte de cuir noir portée par dessus le pantalon à la hongroise, hauts bonnets de soie noire avec un diadème de broderies d'or et de longues barbes flottantes, robes à taille placée immédiatement sous les bras, comme du temps de Tempire,

Ce n'est pas très-beau^ mais au moins c'est différent^ et l'on commence à comprendre qu'on est sorti de la banlieue. Entre Stuttgardt et Ulm se déroule cette Souabe, qui est comme une Arcadie dans cette poétique Allemagne; aux sommets des rochers quelques burgs démantelés ébrèchent le ciel de leur silhouette féodale. C'est au pied de ces tours qu'Uhland fait résonner le cor d'ivoire de la chevalerie; sur ces collines vertes courent les Kobolds aux chapeaux de feutre verts ; du sein de ces ruisseaux^ écartant les feuilles du nénuphar^ sort l'Elfe^ agaçant le comte du saint- empire^ imbriqué de son armure d'or^ ou le page au pourpoint de soie tailladé; la légende et le lied se promènent par ces petits sentiers en se donnant la main. Les villages^ gothiquement naïfs ^ qu'on croirait calqués sur ces fabriques à murs ei? colombages^ à pignons pointus^ qu'Albert Durer donne pour fond à ses mythologies fantasques, viennent vous dire bonjour au bord du chemin en déshabillé du matin, s'étirant les bras et se frottant les yeux. Du haut du wagon, on pénètre dans leur intimité, et l'on comprend la poésie d'Hébel mieux encore qu'avec les traductions d'Henri Biaze et de Nicolas Martin.

A Ulm, la cathédrale immense s'élevait au-dessus des -autres maisons et faisait, dans la silhouette de la ville, la bosse que produirait un mastodonte couché et ruminant au milieu d'un troupeau de brebis. —La pluie ruisselait sur sa carapace de sculptures, dont elle noircissait les tons roux, et nous avons eu le regret de ne pouvoir aller admirer sous ces voûtes géantes les stalles et les menuiseries du chœur, ciselées dans le bois par Sorlin, un rival de Berruguete, de Cornejo Duque et de Verbruggen, car le sif-

486 t'ART MOBERNB.

flet du chemin de fer pousse son cri strident^ et la cloche appelle les voyageurs

Une petite rivière limoneuse se traîne entre des rives plates et submergées^ parmi les joncs et les oseraies. Ce sera plus tard le Danube qui tombe échevelé par sept bouches dans la mer^ presque aussi vaste lui-même qu'un océan : là^ il côtoie piteusement le chemin de fer sans entrer dans ces colères superbes que décrit si bien Victor Hugo.

Une heure de temps d'arrêt à Augsbourg nous permet de parcourir au trot d'un petit fiacre tudesque la grande rue de Maximilien^ qui a gardé son antique physionomie. N'étaient les bourgeois modernes circulant d'une façon prosaïque sous des parapluies rouges et dans des habits achetés à la Belle Jardinière, on pourrait se croire au temps, de Charles-Quint et de Fugger} il n'y a rien de changé à ces maisons aux toits en escalier^ aux murs bariolés de fresques^ aux balcons de serrurerie compliquée. Trois fontaines monumentales et d^une fière tournure ornent cette rue qui ressemble à un décor d'opéra.

8ur Tune^ Hercule écrase^ à coups de massue, une hydre qui a autant de tètes que celle de l'anarchie, et vomit de l'eau par toutes ses gueules; sur Pautre, un Mercure se balance avec un maniérisme demi-florentin, demi-allemand, tenant à la fois de Jean de Bologne et de Goltzius. Nous jetons à la hâte un coup d'œil sur Sainte-Afra et sur la cathédrale, et nous retournons au chemin de fer, tout ehagrin de n'avoir pu voir à l'hôtel-de- ville la salle où don Carlos a été proclamé empereur, et dont le plafond, merveilleusement ouvré, est distribué en caissons tous d'une oraementatioA différente. Il f{tut aussi laisser en arrière

la maison des Fugger «t les quatre Titien qu'elle renferme; mais^ comme la vie, le voyage est un sacrifice nerpétuel.

Aiigsbourg dépassé, les nuages laissent tondber hxvsf^ plis flasques à Thorizon comme des outres dégonflées} le ciel se colore d'un bleu humide; un rayon *s'allonge sur la plaine comme une barre d-or sur un ehapiip de sinople. Là-bas, au dessous d'un banc de nuées brillantes, scin^ tillent, glacées d^argent, les cimes neigeuses des Alpes du Tyrol; les premières bandes formées par des tourbièues d'un noir vigoureux font fuir les lointains d'un ton léger" et frais. Quelques campaniles d^apparence vénitienne hau&r sent la tète, quelques constructions s'ébauchent. La tète et le bras d'ime statue gigantesque s^ dessinent par desr sus un temple grec : c'est Munich.

Le débarcadère est très-beau. Ses arcatures relevées, de quelques sobres ornements en coulenr lui donuent l'apparence d'une basilique de l'industrie. Il serait à désirer que ee modèle si simple et si noble f At imité.

Le premier aspect de Munich est tout italien. Sur la grande place, que la voiture traverse en vous paenant au Cerf- d'Or ou au Jlaisin-Bleu, s*élève un portique à la manière des lanzi de Florence; une église à dâqble campanile, à coupoles bossues, à volutes contournées, à statues poupines, vous rappelle les églises jésuites de Home; les maisons affectent des aiys de villa; et comme en ce moment le ciel, débarbouillé de nuages, singeait assez bien le bleu de turquoise des ciels de Venise, l'illusion était presque complète.

Le soir nous allâmes nous promener au hasard, selon ^otre coutume, et au tournsint d'une rue nous nous trou-*

vâmes en face du théâtre. C'est un édifice régulier et d'aspect monumental. Les huit colonnes corinthiennes de sa façade soutiennent un fronton peint à fresque et repré- H^ntant Apollon Musagèf e au milieu de son docte troupeau. Les figures se détachent sur un fond d'un bleu vif, qui surprend un peu les yeux non encore habitués à Tarchitecture polychrome. En recul de ce fronton s'en élève un autre, orné d'une peinture dont le sujet est Pégase, symbole de l'imagination, entouré des Muses qui lui jettent des fleurs.

A droite, en regardant le théâtre, règne une rangée d'arcades dont les <solonnes blanches se détachent sur un fond de rouge antique, et laissent apercevoir entre leurs interstices des groupes équestres dans le goût des métopes du Parthénon, ou, pour ne pas évoquer un si grand souvenir, à la manière des frises hippiques du cirque des Champs-Elysées, à Paris. C'est la poste arrangée à la grecque.

A gauche, s'étend un palais imité du palais Pitti à Florence, avec bossages, refends et piliers rustiques, qui communique au théâtre par une serre vitrée.

Au milieu de la place, quatre lions supportent sur une espèce de pavois la statue en bronze du premier roi de Bavière, Maadmilien-Joseph , tout enguirlandé de couronnes fraîches ou desséchées, témoignage de l'amour des Munichois pour ce brave monarque.

Une disposition ingénieuse amène les voitures sous le péristyle même du théâtre, où se tient un suisse armé d'une hallebarde comme ceux de nos églises.

La salie nous a paru égale au moins en grandeur à celle de ropéra; elle contient cinq rangs de loges ou galeries.

dont la première s'appelle la galerie noble. La loge du roi, qui occupe le milieu, coupe deux étages de loges. Deux grandes statues, /e Drame et I4 Musique, dont Tattitude rappelle les figyres de Klagmann au Théâtre-Lyrique, la flanquent de chaque côté; Tomementation est blanc et or. La toile représente une vaste et bonne copie de l'Aurore du Guide, qui se voit au palais Rospigliosa. Un cadran s'arrondit dans la frise, de sorte qu'en regardant la scène, les spectateurs voient toujours l'heure, et peuvent calculer la durée des actes et des entr'actes. C'est un usage italien que nous n'approuvons pas : on va au théâtre pour oublier le Temps, et il est inutile de vous faire compter chaque grain qui tombe de son sablier.

Le spectacle d'une tragédie grecque avec ses chœurs et demi-chœurs chantant la strophe, l'antistropheet l'épode, et se livrant aux évolutions consacrées, n'est pas nouveau pour nous. UAntigane de Sophocle, traduite par MM. Paul Meurice et Auguste Yacquerie, a été représentée à l'Odéon, et on n'a pas oublié l'eifet que produisit cette soirée qui transportait le public de Paris au théâtre d'Athènes, et montrait combien peu la tragédie prétendue classique ressemblait à l'antiquité; la mise en scène avait été copiée d'après celle de VAntigone jouée à Berlin. L'autel de Bacchus, orné aux angles de crânes de béliers et de guirlandes, s'élevait devant le thymelé. Un palais â colonnes doriques, occupant le fond du théâtre, laissait passer par ses portes de bronze les différents interlocuteurs qui venaient débiter leurs mélopées du haut de la plate-forme. En bas se tenait le chœur, dissertant sur l'action et la fatalité, approuvant et désapprouvant, et chantant cette même musique de Mendelsohn-Bartholdy. Le rideau se baissait au lieu

490 l'art mobernb*

de se lever^ en sorte que VAntigone de Munich ne nous a causé aucune surprise. Nous avons entendu avec plaisir l'exécution précise et vigoureuse des chœurs, soutenus pai un excellent orchestre. M. Dahn, de Munich, porte fort noblement le manteau de pourpre et le sceptre d'or de Gréon, et mademoiselle Damboëk est une Antigène assez sculpturale.

Le lendemain, on donnait la Fi<mcée de Messine, une pièce singulière où Schiller a essayé de traiter un sujet moderne avec des formes grecques, et d'introduire le chœur dans une action romantique. Schiller trouvait que le drame représentait la vie d'une façon trop pros^quement exacte : copier la nature telle quelle, lui semblait bourgeois et contraire à l'art. Le chœur, ce personnage à la fois un et multiple, qui peut traduire la pensée de l'auteur ou les sentiments de la foule, était, selon lui, à la représentation ce caractère de réalisme excessif et lui don naît la solennité convenable.

Les acteurs se mouvaient alors dans une sphère idéale au-dessus des vraisemblances vulgaires, en pleine et libre poésie. Le chœur, supprimé par les tragiques français comme choquant la vérité, Schiller le rétablissait précisément pour cette raison, de même que les peintres de grand style évitent le trompe-l'œil et l'imitation servile du modèle. — La tragédie ainsi conçue doit rappeler ces fresques * épiques peintes sur les murailles des temples et des palais avec des tons plus abstraits que réels, où le philistin ne retrouve pas la couleur de sa peau et l'ombre portée de sa verrue. — C'est Teffet que produit à la scène la Fiancée de Messine.

On en connaît le sujet : deux frères, don Manuel et don

LE THÉATRB A HUKIGH. |0(

Gés^Xy fiig du priace de Mesaii^ej se baissent d'une haine insiinotive et furieuse^ oomme Etéocle et Polynice. Leu? père est mort. ^8abelle> leur mèv&y essaie de les récûndr Jiev sur ce cereue^l } longtemps ils restent immobiles^ pér triflés, dans un silence farouebe, connue deux statues de divinités infernales^ ayant chacun derrière soi leurs par^ tisans^ qui grondent sourdement comme une meute de dogues maux attendant d'être découplés pour se ruer Tun sur Tautre. Enfin ils sa décident h se tendre la main^ et la bonne harmonie renaît, les deux demi.<bœurs fraternisent et causent amicalement; mais raccord ne dure pas longtemp. -^ Isabelle a eu une fille qui, d'après son thème 4e nativité dressé par un astrologue sarrasin, doit prot dui?e une multitude de catastrophes et de, désastres. Cette fiUe, soustraite à la mort 4 laquelle cm Tayait condamnée en naissant, a été élevée, avec le plus grand mystère, dans un couvent où nul ne soupçonne son illustre origine. Une seule fois elle est sortie pour assister aux funérailles du prince de Messine, ignorant que son père reposait sous le noir catafalque.

Don César Ta vue dans Téglise, et a deviné sa beauté à travers le voile qui la recouvrait; il est devenu amou* reux avec cette facilité qu'ont les héros de Schiller à s'enilammer, et que le comte Auguste de Platen reproche au pqëte dans une de ses épigrammes. Don Manuel, en chas-' aanti a poursuivi une bicbe qui s'est réfugiée dans le jardin d'un CQUvent, aux pieds d^upe jeune novice, dont il s'est épris non moins rapidement; la femme voilée des funérailles, la novice du monaatère ne sont qu'une même personne ; les deux frères aiment leur sœur sans le savoir* Don Manuel est h fwéféré, et don Cmv, se trouvant

492 l'art modernb.

près de Béatrix^ sent soudain sa haine se rallumer; un éclair rouge lui passe devant les yeux, il tire son poignard et en frappe son frère au cœur. La fatalité s'est accomplie ! Pour se punir de ce forfait, lorsqu'il apprend que Béatrix est sa sœur, il se tue : la mère et la fille se retirent dans Tombre du cloître.

Une chose nous inquiétait. Les chœurs de la Fiancée de Messine ne sont pas mis en musique et doivent être parlés, et nous ne concevions guère comment une vingtaine de choristes s'y prendraient pour prononcer en même temps les mêmes paroles. Les deux demi-chœurs, l'un vêtu de rouge et l'autre de brun; le premier portant des armes bronzées, dont la couleur miroitait comme celle du moiré métallique, le §ecoud caparaçonné de corselets et de hauberts en fer battu, étaient en présence, laissant la princesse Isabelle débiter ses homélies conciliatrices. Tout à coup, une voix forte, grave, profonde, retentit comme le soufBie d'une poitrine géante; c'est le chœur qui parle et dit la même pensée avec ses vingt bouches; pas une syllabe en retard, pas une dissonance, l'ensemble le plus parfait; d'autres fois le choryphée seul prend la parole et se mêle un instant à l'action, puis se tait et se confond avec sa troupe.

La représentation de la Fiancée de Messine est nécessairement un peu froide. Le poète l'a voulu ainsi. Par hor^ reur des petits moyens scéniques et des artifices vulgaires du théâtre, il a rejeté la particularité, le détail, le mouvement, et ses figures pâles et froides ont l'air de statues sous un portique : c'était l'effet qu'il s'était proposé, et il n'y a donc pas à le critiquer là-dessus; il ne reste qu'à louer la grandeur épique et monumeutalç de l'œuvre, le lyrisme

dn style et la fatalité ivre qui trébuche en se heurtant aux colonnes de marbre de la tragédie grecque.

Ce rapprochement d'Antigone et de la fiancée de Messine, du prototype et de l'imitation, présentait un spectacle instructif. Mais la morale à en tirer, c'est que la lune ne peut briller comme le soleil, et que les vivants ont tort d'employer les formes mortes.

Madame Rettich (de Vienne) a rempli le rôle d'Isabelle avec beaucoup de dignité et de sentiment. Son costume noir, ses longs voiles^ sa figure triste et noble conviennent admirablement à la princesse de Messine, cette mère douloureuse qui pleure un fils et ne peut condamner l'autre. — On la dit fort belle aussi dans les rôles de lady Macbeth, de Yolumnia et autres physionomies tragiques accentuées.

Emile Devrient, de Dresde, est Fidéal de l'acteur romantique; on le dirait sorti tout découpé des illustrations de Faust et d'Hamlet, par Delacroix. Il a un port de tête, ime attitude de corps, une façon de porter son costume, et des gestes tout à fait shakspeariens. Quel Didier et quel Hernani il aurait fait!

lV<it|iiii| 1^ iSl#jÇe, — flmllfa Calottl, de Lessing. — I^e Prophète,

de Meyeiveer*

La vie ^t amyement 4i|t.ribi^ i Hmiçh qu'à Paris, L'on y dîne à une heure et le spectacle commence à sij heupâs; à neql kmves^y tout ^ist âaii çt qbacuA va siouper^ hoipe de la bière aux l)Fas^ene^> iP^go? desiglaces^et des gâteaux che^ les confiçeurs^ ou écouter de la musique an foatap et aux orebe^tres en plein yeut« h^ t^éros ^'a qu'4 86 liàter de lanœr §a tirade ccmtrQ lé mU ^t rhéroïne qui prendrait des temps dans son agoqie au cinquième acte courrait risque de mourir au milieu de la solitude. Les spectateurs faméliques s'esquiveraient par jBles. Aussi les entr'actes sont-ils d'une brièveté exemplaire, et les pièces se mènent-elles rondement.

Après VArUigone de Sophocle et la Fiancée de Messine de Schiller, destinées à donner une idée, par le type et Timitation, de la forme sacerdotale du théâtre antique, on a joué trois pièces de Lessing, qu'on peut regarder comme le père du théâtre allemand moderne.

L'école académique, à la tête de laquelle était Gotsched^

écrivait dans le goût français des tragédies soumises à la règle des trois unités, et d'un ennui mortel. Lessing, esprit éminent, judicieux, critique, nourri de littérature anglaise, résolut de remplacer ces pâles contre-épreuves de modèles déjà bien effacés par des œuvres plus vivantes, plus réelles, plus rapprochées de la nature, et il tenta une révolution qui réussit. En France, Diderot avait été moins heureux avec son Père de famille, et cependant ses théories de rénovation dramatique eurent beaucoup d'influence sur Lessing. Ce sont les mêmes idées de vérité bourgeoise, de moralité sentimentale et de tolérance philosophique.

Sara Sampson, Minna de Barnheimy Emilia Galotti, Nathan-4e-Sage firent disparaître comme de pâles ombres les fausses imitations classiques et lespastiches des tragédies de Voltaire. La forme alors si neuve de ces drames excita une vive admiration, et les imitateurs se Tapproprièrent avec une facilité désespérante. Ce ne furent plus que tableaux d'intérieur, scènes de famille, amours persécutés, immolations vertueuses, et il fallut emporter au théâtre des fioles lacrymatoires comme les pleureuses antiques ; ce genre prosaïque et pleurard menaçait d'envahir à tout jamais la scène allemande lorsque Goethe, entraîné d'abord vers Gotsched, ayant lu Shakespeare dans la traduction de Wieland, sentit se décider sa vocation romantique, et fit Goetz de Berlichingen et le premier Faust, qui ouvrirent un nouveau cycle^

Le mérite de Lessing est d'avoir compris, dans un temps d'imitation, toute l'inanité des calques classiques, et il ne faut pas un médiocre courage pour heurter de front une mode généralement reçue, fût-elle ridicule. Critique plus encore que poëte, il fit des pièces pour appuyer ses théories

plutôt que pour satisfaiire une véritable vocation dramatique. On y sent la volonté et le système, ce qui ne diminue pas leur valeur, car les idées sur lesquelles elles se fondent sont justes.

Nathan le Sage passe pour le chef-d'œuvre de Lessing : — c'est un drame universel et humanitaire, une thèse à personnages qui, sans mériter les éloges enthousiastes qu'en fait Moïse Mendelsohn, a d'éminentes qualités. Nathan le Sage est un riche Juif tout confit en vertus : magnifique, charitable, sans aucun préjugé religieux, aussi dégagé de superstitions qu'un encyclopédiste de la société du baron d'Holbach, quoiqu'il habite Jérusalem et vive au temps de âaladin. De nombreux vaisseaux lui apportent l'or et les perles d'Ophyr, de longues files de chameaux chargés des drogues le^ plus précieuses viennent s'age* nouiller à son seuil tout gris de la poudre du désert.

Au commencement de la pièce, Nathan arrive de Babylone, où il est allé vendre des marchandises et recouvrer des créances. Pendant son absence, le feu a pris à sa maison, et Recha, sa fille adoptive, aurait été brûlée, sans le courage d'un jeune templier, prisonnier de Saladin, qui l'a enlevée du milieu des flammes, risquant sa vie pour sauver une inconnue, avec une insouciance toute chevaleresque; il s'est dérobé brusquement à la reconnaissance de Recha, et cette reconnaissance s'est tournée en amour chez la jeune fille. Ce templier est un compagnon assez farouche qui promène sa mélancolie sous les palmiei'S, près de la mosquée, drapé dans son manteau blanc, roussi par le feu.

Il allait être décapité comme plusieurs autres captifs, loi*sque Saladin, lui trouvant de la ressemblance avec Assad, un frère qu'il regrettait, fit relever le yatagan du

bourreau, et lui donna Jérusalem pour prison. Depuis ce temps, il erre désœuvré et triste, bâillant comme un lion le long des rues désertes, recevant fort mal les gens qui l'accostent. Daya, Tesclave chrétienne chargée des messages amoureux de Recha, le moine espion bénévole du patriarche de Jérusalem, Nathan le Sage, lui-même, sont rabroués de la belle manière par ce templier misanthropique et peu sociable.

Pourtant il finit par céder à Finsistance doucement opiniâtre du bonhomme, qui baise le pan brûlé du manteau, et se laisse conduire à la maison. Après un entretien avec le père, où tous deux reconnaissent qu'on ne choisit ni sa religion ni sa patrie, et que les honnêtes gens sont frères, le templier s'éprend de la jeune fille, qu'il dédaignait d'abord. — Un templier aimer une juive ! cela au temps des croisades, à Jérusalem, sur la terre même teinte par le sang de Dieu, dont on allait reconquérir le tombeau. Cela est plus philosophique qu'historique; mais le templier n*est pas plus chrétien que Nathan n'est juif et que Saladin n'est musulman, comme le prouve la poignée de mains qu'il donne à Nathan lorsque celui-ci, interrogé sur la question de l'excellence des religions juive, chrétienne et musulmane, répond au sultan par l'apologue des trois anneaux.

« Il y a bien des années, vivait, dans l'Orient, un homme qui avait reçu d'une main chérie une bague d'un prix inestimable. La pierre était une opale où se jouaient mille belles couleurs, et elle avait la vertu mystérieuse de rendre agréable devant Dieu et devant les hommes quiconque la portait avec cette ferme conviction. Ce n'est donc pas merveille que cet habitant de l'Orient ^ne l'ôlât jamais de son

196 i'art moderne.

doigt, et qu*il prît toutes ses dispositions pour qu'elle restât toujours dans sa famille; et voiei ce qtfil prescrivit : il laissa la bague à son flls le plus aimé, et disposa que celui-ci la laissât de même à celui de ses flls qu'il aimerait le mieux, voulant que toujours, sans acception de droit d^aînesse, le fils chéri, possesseur de l*anneau, devînt le chef de la famille. De génération en génération, cette bague vint enfin au père de trois fils, tous les trois pareillement dociles, et qu*il ne pouvait s*empêcher d'aimer également tous les trois.

et Seulement, de temps en temps, selon que l*un ou l'autre se trouvait seul avec lui et que les autres n'étaient pas là pour jouir des eflftislons de son cœur, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tairtôt le troisième lui semblait le plus digne de Tanneau, si bien qu'il eut la pieuse feiblesse de le promettre à chacun d'eux. Cela alla bien tant que cela put aller; mais il approchait de sa fin, et le bon père était dans l'embarras; il s^affligeait de tromper deux de ses fils qui s*étaient abandonnés à sa parole. Que faire ? Il fit venir en secret un ouvrier à qui il ordonna de faire, d'après le modèle de sa bague, deux autres bagues, en n'épargnant ni soins ni dépenses pour les rendre parfaitement pareilles.

« L'ouvrier y réussit ; quand il rapporta les anneaux, le père lui-même ne pouvait plus distinguer l'original; heur reux et content, il fait venir ses flls chacun en particulier, il donne à chacun sa bénédiction, et meurt. A peine le père est--il mort, que chacun se présente avec son anneau et veut être le chef de la famille ; on examine, on se dispute, on plaide, c'est en vain, le véritable anneau n'était pas démontrable. »

Le sens de l'apologue est clair. Les trois anneaux, ce

LE mSATRB A MUNICH. 109

sont les religions de la Bible, de rÉyapgile et du Com», de Moïse^ de Jésus et de Mahomet^ Ua juge modeste et sage, devant qui Ton pl^4e, w^^t la oîiuse 4 mille milliers d'années. Saladii^ tyqu^^ Thiltûiçe admiraiile et e« admet les conclusions ; N^tliap devient £ion Ué^oriôx, 4 Ift place d'un derviche a&»Q9 origine; l& tçpaplieir e^t mconnu pour le fils d'A^si^d; Be(îba se trawe être I9. i|ièc« de Saladin , et les tr(û$ r4igioi)s m donnent Ici l^fti^e» de la tolérance, ou plutôt de Tindif éfeQQft, NatJiap, gftladiu et le templier sont des déistes purs, paut4(re p^me l)ien des) panthéiste^, à qui toute forme 4e fiuUe impprt^ peu; le brahme est retourné 4^n£i Tl^de,, sans quoi il s'as^^ir^it très-volontiers à cette s^gape pj^ilo^ophique.

Nous étions assez curieux de voir quel effet produirait à la scène une pièce dont ch^q^e personn^^ ^^t une abstraction et repr&ente nne allégorie théologique; nou9 redoutions un ennui intense et un froid mortel^ nous avons été ftgréfiblement trompé, ta multipliqité des changements à yue amuse Tceil; les costumes caractéristiques de Saladin, dn templier, du derviche, de Nathan, leur donnent de la réalité, et les acteurs jouent leur rôle avec une conscience chaleureuse, une onction communicative et un respect bien we du te?:te.

Sans doute, ces idéep de tolérance sont depuis longtemps devenues des banalités libérales; mais au temps où Lessing écrivait, il y avait du courage à formuler de pareilles doc-^ trines ; on doit louer l'auteur de Nathan le Sage de ne pas avoir envenimé son sujet; s'il ne se prononce pour aucune croyance, au moins il ne défend pas de croire, et laisse l'espérance d'être vraie à toute religion sincère. JSathm le Sage est écrit en vers iambiques non rimes.

mètre que Schiller a depuis adopté, et qui est devenu le vers scénique allemand.

Lessing, cet esprit si droit et si ferme, avait reconnu, malgré la préférence donnée d'abord à la prose, que le rhythme élevait le langage aux conditions de Tart, et traçait une ligne de démarcation nécessaire entre Tidéal et la réalité. Le vers, c'est le fard sur la joue de la pensée, la lumière sur le châssis peint, le complément de rillusiou scénique. Ifland, le célèbre acteur, aimait à jouer Nathan le Sage, qu'on ne représente plus guère maintenant, et qui a été remis en scène pour cette occasion spéciale.

Nathan est rendu par M. Anschutz d'une façon toute patriarcale et avec une bonté vraie et bien sentie. M. Liedtke, de Berlin, représente le templier brusque, franc, d'une sensibilité contenue, chevaleresque sous le manteau blanc à croix rouge. Saladin est joué avec une courtoisie et une élégance toute sarrazine par M. Kaizer, de Hanovre. Le moine et le patriarche, figures épisodiques, ont* donné à M. Laroche, de Vienne, et à M. Jost, de Munich, l'occasion de dessiner deux figures sacerdotales qui ne seraient pas déplacées dans un intérieur de Granet.

Madame Dahn-Hausmann est une bien jolie Recha; mais pourquoi porte-t-elle des anglaises et une robe de mousseline blanche au onzième siècle, à Jérusalem?

Fmilia Galotti est purement et simplement la tragédie de Virginie transportée dans les temps modernes. La grande Rome y devient la petite principauté de Guastalla. Appius Claudius est un Gonzague quelconque ; Virginius s'appelle Odoard; il n'est nullement républicain; il est à peine misanthrope.

Dans ce cadre ainsi réduit, le drame s'engage et les ca-

LE THÉÀTRK A MUNICH. 204

ractères se développent avoc assez de mouvement et d'intérêt. Emilia Galotti est la meilleure pièce du théâtre de Lessing : on comprend qu'elle ait eu, lors de son apparition dans l'Allemagne du dix- huitième siècle, une sorte de mirage de fantaisie romantique. Werther, quand il fait les apprêts solennels de son suicide, pose à côté du pistolet fatal une bouteille de vin et un volume ouvert : ce volume est Emilia Galotti. Il boit à peine un verre, mais il lit plusieurs scènes, et le voilà tout monté pour l'enivrement de la mort.

La péripétie finale où le père tue la fille, respire, en efi'et, un assez fier mépris de la vie. Madame de Staël dit que a c'est un beau coup de poignard. » Lessing a pourtant trop atténué peut-être l'héroïsme du père. — Odoard frappe Emilia par un mouvement subit, sans réflexion, sans raison presque, et tout aussitôt s*écrie : Dieu I qu'ai-je fait ? Ce n'est plus la volonté sauvage et implacable de Virginius. On se rappelle Macready dans cette scène ; il embrassait sa fille avec une passion si tendre, il passait sa main sur ses beaux cheveux avec une si ardente caresse, il regardait d'un regard avide et terrible cette chère vie encore animée, et puis il donnait un dernier baiser et le coup de couteau.

Dans Lessing, Odoard a l'air de tuer son enfant par hasard. Mais^ce qui est bien allemand et bien charmant, c'est l'attitude d'Emilia dans cette scène, attitude élégiaque plutôt que tragique. Tout en conjurant, tout en défiant son père de la poignarder, Emilia effeuille la rose blanche qui parfumait ses cheveux, et sauve l'horreur du meurtre par sa grâce innocente. Comme Ophélie, comme Virginie, elle a la pudeur de la mort.

fM l'art MOBCKIIB.

Le père assassin se rend &ï prison> où il attend le prince débauché^ son juge^ qu'il citera ensuite devant le juge de tous. Puisque nous en sommes àtix origines du théâtre moderne en Allemagne^ notons que la figure d'Odoard a pu fournir à Schiller la première idée du Yerrina de la Conjuration dt Fmqtte,

Quant à la pensée philosophique de lia piàce^ ^ qu'il faut toujours chercher dans Lessing, — elle est sans doute contenue dans les derniers mots du drame : « Grand Dieu t n'est-ce pas assez pour le malheur du monde que les princes soient des hommes Y faut^il encore que leurs amis soient des démons ! d

Emilim Galotti est jouée à Munich avec le talent con^ vaincu qui est le caractère de ces enthousiastes acteurs allemands. L'artiste qui remplissait la veille l'énortne personna^ de Méphistophélès s'était chaiigé, dans Emilia GaMtiy d'un rôle de quarante lignes, et jouait un'brigand insignifiant après avoir figuré te Diabte en personne.

Emile Devrient, qui joue ordinairement Hamlet et Don Carlos^ faisait le fiancé d'Émilia : il n'a que deux scènes et ne paraît qu'au second acte. Les acteurs ici se sacrifient au poëte avec une abnégation qui est en réalité toute simple, mais qui nous semble encore, hélas ! la plus étonnante du monde*

9tx pr«pl)ft.

Parmi les fètcs du jubilé intellectuel qlii se célèbrent à Munich, nous espérions que la musique aurait son tour et que nous pourrions assister à quelques belles représentations des chefs-d'œuvre lyriques de rAllemagne. Aussi

LE TSÉAtaC À MUNICH. t03

estHce avec une véritable joie que nous avons vu Tautre Jour luire sur TafSche ces deux mots magiques : Der Pnh pket. Le chef-d'œuvre de Meyérbeer commençait à six heures^ et à ^ix heures nous étions à notre poste> espé-^ rant nous reposer^ dans les harmonies de cette langue cé-^ leste qui parle A tous lés peuples^ des rauques intonations du drame allemand^ que nous avons lé malheur de ne comprendre qu'à travers la ttadueiiôn et à Télat de ^i&nh lomime.

Un orchestre vigoureux et d^une belle sonorité > des chœurs bien attaqués^ bien nourris^ d'une justesse paiS faite, et tels qu'on n'en trouve pas somment en Frattee> nous avaient favorablement disposé. Les trois anabaptistes entonnaient fort convenad)lement leur lugubre psalmodiéi Oberthal s'avance, un supetbe cavalier vêtu à faire croire qu'il s'est échappé tout à l'heure d'un vitrail suisse ou d'un tryptique d'Albert Durer. Sa voix et son jeu ne déparent pas cette belle prestance; enfin, tout allait pour le mieux, lorsque Fidès et Bertha, après avoir chanté le premier couplet de leur charmant duo, en restent là et jugent à propos de nous priver du second; bien mieux encore, on nous supprime toute la scène de révolte qui termine le premier acte.

Un tel commencement était un indice pénible de ce qui allait suivre; aussi le système de mutilation a-t-il continué à travers la pièce entière; au second acte, M. Jung (le prophète) a imité, en supprimant un couplet de la romance, l'exemple que lui avaient donné sa fiancée et sa mère.

Excepté le pas des patineurs, enrichi de quelques drôleries d'un goût hasardeux, le ballet a été entièrement

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supprimé, et, pour ne pas citer toutes les autres mutilations qu'on a fait subir au chef-d'œuvre de Meyerbeer, nous finirons en signalant la plus étrange de toutes : celle du trio de la prison, au cinquième acte, où Bertha n'a pas daigné paraître. Non-seulement ceci est un sacrilège musical ; mais, au lieu de Bertha, c'est un comparse qui vient mettre le feuaux poudres, ce qui produit le dénouement le plus absurde et le plus monstrueux.

Nous aurions beau jeu, on le voit, de recommencer à Munich le procès musical intenté à Paris par le comte Tyszkiewiez à propos de Freytchutz; mais nous serons clément, n'acceptant pas l'opéra actuel comme le véritable, le complet. Nous concevons que M. le directeur ait reculé devant la dépense de deux troupes de premier ordre; mais rien, que nous sachions, ne le forçait à jouer des ciseaux à travers la partition de Meyerbeer. Seulement, que le maestro ne sache rien de tout ceci.

Vausl^ de Goétbe.

En voyant sur raflBclie Faust, tragédie de Goethe, nous pensions à Tefifarement d'un directeur de Paris à qui Ton proposerait déjouer la traduction de ce chef-d'œuvre par Gérard de Nerval ou Henri Blaze. Gomme il bondirait sur son fauteuil de tasane verte, et comme il ferait jeter à la porte par quatre machinistes le critique intempestif qui développerait devant lui cette idée incongrue. Nousmême, tant la routine théâtrale a d'empire sur les plus fermes esprits, nous éprouvions une certaine inquiétude, et nous nous demandions si Faust ^ cet étrange cauchemar germanique, était plastiquement possible. Oui, nous, vieux romantique de 4830, travaillé à notre insu par un reste de superstition aristotélique et de respect chinoisement imbécile pour les trois unités, nous doutioiis que l'Allemagne pût représenter le mystère de son grand poëte dans sa forme intégrale !

Et cependant rie Q n'est plus simple; nous sortons du théâtre tout étonné ; la moindre féerie, le moindre mélodrame im peu compliqué, sont vingt fois plus difficiles à

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monter que Faust. — C'est la poésie seule qui fait peur, la poésie, cet épouvantail des Français en général, et des directeurs en particulier. Lyrisme à part, Faust n'est pas plus impossible que le Monstre Vert, la Biche aux Bois ou la Prière des Naufragés.

Le prologue dans le ciel a été supprimé bien à tort, selon nous, et probablement par une idée pieuse mal entendue, car rien n'est plus ptofondément catholique que cette scène imitée de Job. La perte ou le salut de Pâme est la seule chose intéressante au point de vue religieux, tout le reste n'est qu'atïcident, et cette partie se joue entre Dieu et le diable depuis le commencement du monde. — An moyen-ftge> utl imprésario de mystères ou d'autossacramentales n'eût pas manqué ce début> et il aurait fait voir le Pète Étetnel en barbe blanche et en habit d'ên»pereur dans une gloire de papier doré^ ses anges groupés autour de lui comme des pages célestes, conversant fami^ lièrement aveo le diable et faisant le pari, nœud de toute la pièce. La foi vive des spectateurs ne se fût nullement choquée de ce qu'on retranche aujourd'hui, et les cœurs > fortement imprégnés de la poésie des légendes, auraient compris s^s peine la beauté de cette exposition si orthodoxe dans son irrévérence apparente. Il fallait laisser au poëme 6e frontispice à pertonnages enluminés sur fond d'or qui est comme la vignette d'Épinal sur un roman de la bibliothèque bleue.

Peut-être le Père Éternel se montre-t-il dans ses dis* cours légèrement spinosiste ou même manichéen, et se souvient-il trop que le diable a autrefois habité le ciel sous la forme du plus beau des anges; mais il faudrait être un théologien bien subtil pour saisir ces nuances à travers

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les paroles divinement sonores qui retentissent comme les soleils roulant dans Tinôni^ et mettent une atmosphère d'or autour de la pensée.

La pièce s'ouvre par le monologue de Faut, a Ah ! philosophie, jurisprudence et médecine, pour mon malheur! théologie aussi, j'ai tout approfondi avec une ardeur laborieuse, et maintenant me voici, pauvre fou, aussi sage qu'auparavant. » Le décor est ainsi indiqué par le poëte : — Dans une chambre haute, voûtée, étroite, gothique, Faust, inquiet, dans son fauteuil, à son pupitre, — Cette indication, si complète en sa brièveté, ne vous fait-elle pas songer tout de suite au philosophe en méditation de Rembrandt, et, sur ces quelques mots, ne bâtissez-vous pas un réduit plein de mystère, d'ombre et de recueillement, aux murailles brunes de ton , aux coins obscurs, où s'entasse la poussière scientifique sur les matras, les cornues, les parchemins, les livres et tout le mobilier baroque de l'alchimie; à la fenêtre aux mailles de plomb, aux vitres bouillonnées éclairant d'un jour louche le front dépouillé du rêveur et l'in-folio qu'il feuilleté ; à l'escalier à vis contournant sa spirale dans un coin comme une aspiration vers l'infini; mais tout cela jaune, vieux, rance, glacé de bitume, doré de reflets fauves, enfuméd'un vernis couleur d'ambre.

A défaut de Rembrandt, prenez Isabey ou Eugène Delacroix : ils peuvent loger tous deux convenablement Faust; mais ne vous adressez pas au décorateur de Munich; il a mis le cher docteur dans une boutique d'empailleur ou de marchand de bric-à-brac du quai des Augustins. A quoi cela sert-il donc d'être Allemand? Avec ce décor blancMlre, plein de détails crus et papillotants, l'impression

de clair-obscur magique, de \apeur crépusculaire où s'ébauchent vaguement des formes d'esprits, et que donne la lecture du livre, ne saurait naître chez le spectateur, et le microcosme aurait peine à faire rayonner son soleil cabalistique sur ce fond blafard. -— Pourquoi aussi Faust prendil pour s'empoisonner une bavaroise au chocolat au lieu d'un flacon d'opium? — Est-ce par amour pour la couleur locale? — Nous regrettons qu'on ait substitué des sons de cloche et de musique lointaine aux choeurs d'anges et de femmes qui célèbrent la résurrection du Christ, et rappellent Faust à ses pieuses émotions d'enfant; il est dans la manière panthéiste de Goethe d'animer les objets et de prêter la pensée à tous les murmures.

La scène de Faust et de Wagner dans la campagne est bien rendue : la ville dessine sur l'horizon ses tourelles, ses toits crénelés, ses pignons pointus, ses flèches d'église, et découpe une assez bonne silhouette de vieille ville allemande. Le va-et-vient, les chansons et les propos interrompus des bourgeois, des soudards, des étudiants et des fillettes sont représentés avec naturel, et tout cela fourmille, babille et sautille joyeusement à Toreille et à l'œil. Seulement, l'épisode si sataniquement roniantique du barbet a été esquivé, à notre grand regret. Le barbet ne J;race ses magiques lacets qu'à la cantonade. Cette première apparition de l'esprit du mal, que Faust devine sous la forme équivoque de ce chien noir redoublant autour de lui des cercles de flamme, a beaucoup d'importance dans la pièce.

Elle caractérise en outre une antipathie particulière de Goethe, qui considérait le chien comme un animal impur et diaboUque. Pendant notre séjour à Munich, nous avons

fait la connaissance d'un barbet aimable et plein d'esprit qui exécutait des exercices bien autrement diJQîciles que de courir en rond autour d'un docteur. Avec trois ou quatre répétitions, il eût parfaitement rempli ce rôle au-dessous de ses talents, et il est fâcheux que le directeur du théâtre ne Pait pas engagé. Comme il eût franchi le seuil d'un saut et comme il se fût intelligemment couché derrière le poêle! Là il eût été facile de l'escamoter et de faire gonfler lentement à sa place un monstre de baudruche aux formes menaçantes et bizarres qui, en s^afifaissant sur lui-même, eût ensuite laissé voir Méphistophélès en costume d'étudiant voyageur! Toute cette mise en scène a été tronquée, simplifiée et dépouillée de son caractère de sorcellerie si propre à émouvoir l'imagination.

Le rat que Méphisto, seigneur naturel de toutes les sales engeances et de toutes les vermines, appelle pour ronger le pentagramme inscrit sur le seuil et qui Tempêche de sortir, est également supprimé; cependant il ne manque pas à Nuremberg de rats très-bien imités qui, au moyen d'un ressort et de petites roulettes en cuivre, circulent en frétillant de la queue avec une inquiétante vérité d'illusion. Rien n'eût été plus aisé que d'en lâcher un au moment opportun. En retranchant ainsi les accessoires et les détails fantastiquement caractéristiques dont Goethe a historié son drame, on arriverait à donner à Faust l'aspect de Bérénice, et c'est pourquoi nous insistons sur ces petites particularités, que la représentation^ réduite pour nous à l'état de pantomine, nous laissait tout le loisir de relever.

Bientôt Méphistophélès revient, son pied de cheval dissimulé par un tricot de soie, im petit manteau sur l'é-

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paule, en pourpoint noîr à crevés rouges, coiflBS du caloqiiet à plume de coq; le propre du visage du diable est l'ironie, aussi a-t-il des sourcils circonflexes, de maligoes pattes d'oie au coin de Tœil et un perpétuel ricanement sur ses lèvres pâles et minces; il parle d'une voix saccadée et stridente, avec des intentions fausses, bizarres, inattendues, car ITiarmonie lui est interdite comme la sympathie. Ses poses sont anguleuses, ses gestes inquiets et détraqués; toujours il se remue, sautille et s'agite. Le repos ne saurait exister pour lui. Les dieux sont immobiles, mais les mauvais esprits 'tremblent et vacillent comme des flammes. M. Doëhring, chargé du rôle de Méphisto, a très-bien compris toutes ces nuances. La scène où, sous la robe et le bonnet du docteur Faust, il berne ^étudiant naïf qui voudrait tout apprendre et à qui il démontre, avec des façons railleuses, la vanité de toutes les sciences, est d'un comique vertigineux. Quels acérés coups d'épingle dans les ballons de l'orgueil humain ! L'étudiant sort sans se douter qu'il emporte, écrite sur son album, et parafée de la propre grlfite du diable, la phrase qui perdit le monde, et Faust part en compagnie de Méphisto, devenu son serviteur au moyen d'un pacte, assis sur un manteau gonflé d'un peu d'air inflammable, pour essayer de la vie réelle et des jouissances positives, lui qui, jusque-là, a rêvé dans la machine pneumatique des abstractions.

Méphisto le mène à cette célèbre cave d'Auerbach qui existe encore à Leipzig, et sous les voûtes de laquelle Froseh, Siebel, Altmayer et Brander, un quatuor de gaillards peu métaphysiques, se livrent avec une franche bestialité aux: joies grossières du cabaret, buvant, braillant, beuglant, et se roulant en vrais porcs dans le plus épais sensualisme !

Le diable est matérialiste, et il veut tout d'abord plonger Faust, le représentant du spiritualisme, en pleine fange.

« Je dois, ayant toute chose, finlroduire en joyeuse compagnie, afin que tu voies comme on mène aisément bonne vie. Pour cette race, pas un jour qui ne soit une fête. Avec un peu d'esprit et beaucoup de contentement, chacun tourne dans un cercle étroit comme de jeunes chats jouant avec leur queue. Pourvu qu'ils aient la tête libre, tant que Thôte leur fait crédit, ils sont gais et sans soucis. »

Cette bacchanale ignoble ne fait pas même sourire Faust, et Méphisto y joint un peu de sorcellerie pour en relever la platitude. Des trous qu'il perce avec un foret dans le bord de la table jaillisent des vins de différentes saveurs, qui se changent en fusées pétillantes sur les lèvres altérées des ivrognes, bientôt pris d'une rage soudaine et se gourmant à pleins poing?. Méphisto enlève Faust à ce crapuleux spectacle et l'emporte dans la cuisine de la sorcière, car le docteur a besoin de quelques préparations pour mener la vie de don Juan; il est chauve, ridé, pâle du reflet des parcbelnins, soufifreteux, et d'une élégance médiocre; sa timidité, augmentée par ces disgrâces, l'em* pêclie de se bien présenter dans le monde, et l'homme ca« pable de sonder les mystères de la nature, et de dominer les ondlnes, les salamandres, les sylphes et les gnomes, n'oserait pas aborder une fillette dans la rue ou l'inviter à la danse.

. — Le tableau de l'intérieur de la sorpière a été très-pitr toresqueraent et très-franohement rendu. C'est un étrange taudis, étrangement habité. Sous le manteau de la cheminée chargé de tous les biblots de la sorcellerie, sont

accroupis sur les cendres la guenon et le mâle, animaux domestiques dans toute la force du terme, qui écument la marmite où cuit quelque ragoût à la Macbeth, quelque affreuse olla podrida : crapaud gonflé de venin, filet de serpent aquatique, œil de lézard d'eau, pattes de grenouilles, poil de chauve-souris, langue de chien, langue fourchue de vipère, dard d'un serpent sans yeux, cuisse de lézard, écailles de dragon, dent de loup, momie de sorcière, gueule de requin vorace, racine de ciguë, foie de juif blasphémateur, fiel de bouc, morceaux d'ifs coupés dans une éclipse, nez de Turc, lèvres de Tartare, doigt de l'enfant d'une prostituée mis bas dans im fossé et étranglé en naissant, dont Goethe a pris la recette à Shakespeare. Une flamme livide et sinistre comme un reflet de Tenfer, monte incessamment par le tuyau, et lèche de ses langues rouges les flancs noirs de ce pot-au-feu du diable. A l'aspect de Méphisto, la ménagerie s'agite, se tracasse, grimace et miaule; les singes-diats font des cabrioles et des culbutes.

Ces chats-singes se frottent luxurieusement contre les pieds des escabeaux boiteux. L'un pousse une grosse boule de verre, l'autre fait rouler une couronne comme un cerceau, et tous témoignent à leur manière leur joie de voir le maître; les discours qu'ils tiennent forment une suite de non-sens mystérieux qu'on voudrait expliquer, et qui arrêtent l'esprit comme des hiéroglyphes. Ce sont des idées d'animaux exprimées en style confusément humain tenant de la parole et du glapissement. Faust, dégoûté de ces drôleries sabbatiques, arrête ses yeux sur un miroir où rayonne, à travers un brouillard toujours^ plus transparent, comme une lumineuse vi-

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sion de la beauté pure, Timage de cette Hélène que Vénus donna en récompense à Paris, et qu'admiraient les vieillards assis aux portes Scées. Cette apparition d'Hélène, que Goethe n'a pas inventée, contient déjà en germe tout le second Faust.

Cependant, la marmite négligée écume, bouillonne, et la mixture se répand sur les braises en sifflant et en grésillant. La sorcière accourt, et, ne reconnaissant pas d'abord le seigneur au pied de cheval, bougonne, grogne et grommelé en voyant son bouillon répandu et des étrangers installés chez elle. Méphistophélès rompt son incognito par un geste obscène, et la ménagère, devenue plus gracieuse, présente à Faust une coupe de ce philtre puissant qui ranimerait Éson, Nestor et Priam, espèce d'élixir de Jouvence concentré, mélangé de phosphore, de cantharides et de flammes d'enfer dont le diable sait bien la recette, mais qu'il n'a pas la patience de préparer luimême. A peine Faust a-t-il dans le corps ce breuvage terrible, capable de tuer en une heure tout homme qui n'aurait point passé son baccalauréat de sorcellerie, qu'il se sent ivre de jeunesse et d'amour, efiervescent de désir, fou de passion et capable de voir Hélène dans la première grisette de la rue.

Le théâtre change et représente une rue où passe Marguerite légère de corps et de cœur, car elle vient de recevoir l'absolution du prêtre après une confession à faire sourire les anges; timide, furtive, les yeux baissés modestement, elle rase les murs à pas menus pour rentrer chez elle, et se hâte en se sentant suivie. Avec quelle sauvagerie virginale elle repousse Faust qui l'aborde eu lui offrant son bras, et comme elle s'enfuit toute palpitante.

S14 l'art moderne.

toute rouge d'indignation et de plaisir. Au fond^ elle est flattée^ rhumble fille, d'avoir attiré rattention de ce beau seigneur à l'œil impérieux et doux^ coiffé d'une toque à plumes^ orné d'une chaîne d'or^ couvert de soie et de velours.

Faust^ incendié par le philtre^ ne veut soufiriif aucun retard; il lui fout tout de suite cette fleur charmante pour la respirer et la jeter là. — Gomment ! elle a plus de quatorze ans, s'écrie-lril avec la fatuité d'un Français, et ce soir elle ne serait pas à moi ! C'est bien la peine de s'être donné au diable! Ah! monsieur le savant, vous connaissez les livres et non les femmes, et l'on pourrait vous dire la phrase de Zulietta à J.-J. Rousseau : Lascia le donne et itiêdt la matematica. Méphisto, le cynique, est moins grossier que vous. « A quoi sert de précipiter la jouissance? L'ivresse en est beaucoup moins vive que lorsque auparavant d'en haut, d'en bas, par toutes sortes de brimborions, vous avez vous-même ajusté la poupée, comme nous l'apprend maint conte italien. » Faut-il que ce soit le diable qui vous apprenne les délicatesses, sublime docteur? Pour calmer Timpatience de Faust, Méphistophélès l'introduit dans la chambrette de Marguerite en visite chez une voisine.

Un décor mal fait ou mal choisi enlève à cette adorable scène toute son intimité. Comment voulez-vous qu'on accepte cette grande halle démeublée, où flâne un vieux bahut le long d'une muraille poussiéreuse, pour la chambre de Marguerite, ce chaste et blanc réduit, cet intérieur de lis, ce paradis de fraîcheur et d'innocence? En vain l'on y cherche le petit lit virginal dont Faust soulève le rideau, le fauteuil de chêne poli avec tant de soin, l'armoire

frottée de cire, Timage de la Vierge, les dètix vases de fleurs, le rouet lustfé, tout ce pauvre ménage de jeune flUe, où la médiocrité sourit d'un air si lieureux, où la pureté d'une humble vie brille avec tant de candeur, que Tamour, honteux de lui-même, hésite sur le seuil. 11 falfait copier tout bonnement la gravure au trait de Retsch, d'une minutie si naïvement allemande et d'un sentiment si profond. Cela nous a contrarié de voir Marguerite tirer les boucles d'oreilles apportées par Méphistophélès d'un meuble sale et poudreux, et se promener dans une chambre amsi faite.

Méphisto et Marthe, cette voisine moitié entremetteuse, moitié bohémienne, qui regrette un mari problématique, sont bien faits pour s'entendre; leurs perversités se flairent, se devinent et sympathisent presque. La perte de Marguerite est résolue et bientôt consommée. La conversa-* tîon du jardin la livre à Faust, qu'elle veut empêcher de baiser ses jolies mains durcies par le travail et les soins domestiques. Si elle l'osait, elle lui offrirait sa bouche rose comme une fleur à cueillir, car elle Faime du fond du cœur, et bientôt accepte en rougissant le petit flacon d'opium qui doit endormir une mère au sommeil trop léger.

— Cher homme, je t'adore, s'écrie-t-elle avec cette bonne efi'usion allemande et cette adorable simplicité dont les amoureuses de notre théâtre ne donnent aucune idée. Mademoiselle Seebach (de Hambourg), qui jouait Marguerite, a montré dans ce rôle, si difficile à cause de son extrême vérité, un naturel charmant et une sincérité d'émotion rare; comme elle fait aimer cette bonne Gretchen, si can*dide, si confiante, tendre cœur et faible tête! Avec quelle grâce elle effeuille la pâquerette au jardin et presse du

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pied la planchette du rouet! Mais c'est surtout à la scène de Féglise qu'il faut la ^oir, prosternée devant Pautel, les yeux pleins de larmes, le cœur plein de sanglots, tressaillant aux lugubres versets de la psalmodie funèbre, essayant de prier, tandis que l'esprit malin chuchotte, penché sur son épaule, des paroles de honte et de désespoir, puis tombant évanouie en demandant à sa voisine son flacon; elle est aussi belle dans sa prison, lorsque, condam- ' née comme infanticide, à demi folle de remords et de douleur, elle refuse de suivre Faust, qui vient la délivrer, et veut expier sa faute sur la terre pour en mériter le pardon dans le- ciel.

Toute cette partie dramatique a été conservée sans autre changemeiit que quelques tableaux rapprochés ou fondus ensemble. Valentin a été tué dans la rue sous les traits de l'éminent acteur Devrient, qui, par religion pour le chefd'œuvre de Goethe, a bien voulu se charger de ce rôle, composé d'une scène unique. Mais Lieschen n'est pas venue au puits avec sa cruche, faire la chronique scandaleuse du quartier devant la pauvre Gretchen. — Nous aurions voulu lui entendre dire, de son petit air prude et pincé, en racontant l'histoire de Barbe, une jeune fille qui s'est laissé séduire :

C'est affreux!

Quand eUe mange «t boit maintenaDt, c'est pour deux

Ce tableau est très-allemand, et chaque jour nous voyons, près des fontaines aux clochetons gothiques ou aux figures contournées de la renaissance, les jeunes filles et les servantes laisser couler leur babil pendant que Teau

LE TRÉATBE A MtmCH. 2i7

emplit leurs cruches, et déborde, si l'histoire ofiVe de l'intérêt.

L'on a coupé le sabbat sur le Brocken, qui pouvait, selon nous, s'arranger très-bien en intermède de ballet mêlé de quelques répliques de Faust et de Méphistophélès. L'apparition si dramatiquement prophétique et d'une si glaçante terreur de cette figure pâle dont le col blanc est entouré d'un colier rougê épais comme le dos d'une lame de couteau, de ce spectre décollé de Marguerite encore vivante, est un des plus grands effets de la pièce ; ce sabbat reporte en outre dans le domaine du fantastique et de l'infernal cette bourgeoise aventure de séduction, de gros sesse et d'infanticide; Faust, fasciné par ces rondes vertigineuses et ces prodiges diaboliques, perd toute notion du réel; il oublie le temps dont Méphistophélès lui dissimule la fuite.

L'intelligence obscurcie de ces fumées d'enfer, il ne pense plus que Marguerite l'attend dans des angoisses mortelles et se meurt pendant qu'il danse avec de jeunes sorcières nues, qui, à travers leurs rires, lais^nt échapper des souris rouges. — Autrement, l'on ne comprend pas pourquoi Faust, qui aime toujours Marguerite, l'abandonne dans une situation si ahreuse, et dont il pourrait la faire sortir sans prendre la moindre peine, grâce au valet tout-puissant dont il dispose.

M. Hendrichs (de Berlin) a joué Faust avec beaucoup d'intelligence et un bon sentiment lyrique ; mais nous eussions préféré un acteur plus ardent, plus inégal, plus fiévreux, plus romantique en un mot, Devrient, par exemple, à ce Faust robuste et bien nourri que la soif de ridéal n'a nullement desséché.

318 l'art moderns.

Cette représeotation nous a vivement intéressé; elle nous a prouvé que le domaine de la poésie théâtrale est beaucoup plus étendu qu'on ne Timagine^ car les coupures ont été taites^ non pour sauver une situation hardie^ mais pour abréger la pièce. On parlait même de monter le second Faust. — Qu'en dites-vous^ timides et classiques directeurs de Paris I

BsniMitf de OoCthe.

Fgmont appartient à cette période du talent de Goethe où il chercliait la vie et le mouvement. Goëtz de Berlichingen, Clavijo et le premier Faust ont été conçus sous ^influence de la lecture de Shakespeare et sont, au point de vue du théâtre, les meilleurs drames du poëte. Plus tard, Goëjhe, s'élevant à des régions plus hautes, mais aussi plus froides, et quittant, pour les neigeux sommets, les plaines bigarrées animées par Tactivité humaine, fit parler de blanches statues sur un rhythme solennel et devint divinement ennuyeux, comme dans Iphigénie et le Tasse, ou d'une impersonnalité tout à fait abstraite, comme dans la Fille naturelle, dont les scènes ne portent pas d^indioation de lieux, et les personnages, de noms.

L'Olympien ne s'était pas encore enfermé dans son palais de marbre et assis sur son trône d'or, un escabeau d'ivoire sous les pieds, avec la pose immobile des dieux étemels qui, de leurs yeux fixes et sans prunelle, regardent indifféremment la vie se composer et se décomposer en formes diverses comme les flocons de nuages sur le ciel

SSO l'abt moderne.

bleu; il pressait alors sa poitrine contre des cœurs vivants^ et du bout de ses doigts scandait les hexamètres et les pentamètres des élégies romaines sur une belle épaule nue^ dans le silence des nuits de volupté. Il ne trouvait pas que la pourpre de la vie fît tache aux joues et aux lèvres , et^ au risque de déranger la ligne pure^ il laissait la joie^ la tristesse^ l'amour^ la haine^ animer ses créations.

Personne mieux que nous ne conçoit cette altière sérénité que rien ne peut émouvoir en dehors de la sphère de rintelligence^ et qui plane sans mouvement apparent comme Taigle de Jupiter^ au-dessus de Pair respirable, dans réther lumineux. — Pour nous, ce détachement superbe qui fait du monde seulement une forme de l'art, est une des plus hautes qualités de Goethe; mais il devait peu à peu éloigner du théâtre un sculpteur qui, loin de vouloir faire d'une statue une femme, aurait imploré volontiers la déesse pour faire d'une femme une statue. La scène, pratiquée même par les plus grands esprits, a ses grossièretés comme la vie réelle, et le génie de Goethe, ouvraht son aile argentée^ allait se plonger sous les lauriers-roses, dans les eaux de l'Eurotas, avec les cygnes de Léda.

La pièce la plus vraie de Goethe est Egmont, non pas que l'histoire y soit très-scrupuleusement respectée, mais tous les caractères mis en jeu par l'intrigue sont réels dans l'acception humaine du mot. Egmont Lamoral, marié, bourgeoisement père de onze enfants, au fond assez partisan du roi d'Espagne, ne ressemble guère au brillant kgmont idolâtré par Claire, et le poëte ici a fait un type et non un portrait; mais sa figure, quoiqu'elle ressemble peu au modèle, est vivante; elle marche, elle respire, son œil brille, un sang rouge coule dans ses veines^ et c'est sur

une poitrioe émue que scintillent ces ordres d'or et de pierreries qu'Amy Robsart admirera une autre fois au^col de Leicester^ tant Walter Scott a trouvé la scène bien faite.

Suivant le procédé shakespearien^ qu'on peut employer sans être imitateur^ puisque c'est celui de la nature mème^ Goethe a jeté autour de ses principaux acteurs un grand nombre de figures épisodiques touchées avec une singulière forcé de relief; ces figures animent et comblent les interstices de Faction^ comme^ dans les tableaux^ ces personnages dont on n'aperçoit que la tète de trois quarts ou de profil dans le vide des groupes^ et qui pourtant ont une physionomie caractérisque comme s'ils étaient peints en pied. Le procédé classique élague cette foule remuante et fourmillante^ et laisse ses héros se démener au milieu du vide et de la solitude. Rien n'est plus faux. Toute action heurte^ dérange ou touche nécessairement un certain nombre de personnes qui disent chacune son mot et dis- paraissent, et, philosophiquement, il est curieux de voir une même idée discutée dans le palais ou dans la rue, au salon ou a la cuisine.

Roméo et Juliette commence par une querelle de laquais qui vous met tout de suite au fait de l'animosité des Capulets et des Montaigus, mieux que ne saurait le faire l'exposition la plus savamment détaillée. Goethe a fait jaser l'échoppe au coin du carrefour et rendu en quelques bavardages de compère les effets de l'oppression espagnole. Cette loquacité fanfaronne et poltronne s'enfuyant au pas cadencé de la patrouille, en dit plus que tous les récits de Théramène. Personne ne s'entend mieux que Goethe lorsqu'il se met à faire clapoter au pied des grands événements

S3i i'ART MODERNIS*

les mille rameurs populaires. Il sait donner une voix à la foule et dessiner un caractère d'un trait.

Le principal attrait à'Fgmont^ c*est Claire, une de ces charmantes figures qui restent au fond de toutes les mémoires sous des traits impérissables, et qu'il vous semble avoir aimées dans une existence antérieure; aucun poôte n'a peint les femmes comme l'auteur de Fa'ust, de Wilhem Metster et de Werther. A la fin du second Faust, dans la gloire du Paradis, le père Séraphique parle de V étemel féminin comme d'un mystérieux élément; cet élément, si jamais personne Ta possédé, c'est assurément Goethe. A peine a-t-il donné deux ou trois coups de pouce sur la figurine d'argile, qu'elle palpite, sourit, aime et pleure : voilà Marguerite, Claire, Marianne, Mignon, Philine, Charlotte, Ottilie, qui vivent à jamais ! A-t-il fait de grands efibrts pour cela? Les a-t-il comblées de perfections Idéales, douées d'une beauté surhumaine, d'un esprit étiucelant? En aucune façon. Rien ne ressemble moins à ces héroïnes de drames ou de romans que ces adorables filles si bonnes, si tendres, si sympathiques, et pourtant, il faut le dire, si délicieusement nulles, si ravissamment stupides, qui ont de l'esprit comme une rose et du goût comme une pêche. Mais quels bons petits cœurs sous ces têtes légères; quelle vérité d'élan, quelle sincérité d'affection! Comme cela est observé, senti, exprimé d'une touche négligente, d'un mot qui traîne sur l'idée comme une robe sur le pied d'un lit! — Don Juan, s'il entrait avec Léporello dans une pièce ou dans un livre de Goethe, pourrait lever le nez à Vodor di /emina qui s'en exhale comme le parfum d'un sachet. Jouffroy a fait une statuette d'une jeune fille confiant son secret à Vénus représentée sous la forme d'un Hermès;

tE THÉÂTRE ▲ MUNICH. 223

Tenfant se hausse sur la pointe de ses petits pieds pour atteindre Toreiile de marbre. Notre imagination substituerait volontiers au visage narquois de la déesse le masque indulgemment ironique de Goethe écoutant les confessions de la puberté et du premier amour.

Glaire n'est qu'une grisette de la rue Saint-Denis^ argentée par un clair de lune allemand ; mais comme on l'aime dès qu'elle paraît, et avec quel plaisir l'action retourne dans sa petite chambrette, et s'y repose et s'y oublie ! Comme on s'étend sur le grand fauteuil qui, avant de recevoir Egmont, endormait la vieille aïeule, et comme on attend que la mère complaisante et le piteux Brackenbourg soient sortis pour voir le vrai drame commencer! Il s'agit bien, en effet, du mécontentement des Gantois et de la fermentation populaire, et des inquiétudes de Marguerite de Parme, la gouvernante des Pays-Bas, et même des noirs projets du duc d'Albe, cet inquisiteur en cuirasse, immuable comme un do^me, dur, tranchant et froid comme un glaive, tranquillement cruel comme un homme chez qui la croyance tue le remords; en somme ^ haute et flère figure, portrait de-Titien marchant sans cadre.

81 le personnage de Claire a été modelé par Goethe avec toute la souplesse de la vie, il faut dire que mademoiselle Seçbach le joue d'une façon si naturelle, que le mot jouer n'est pas juste pour exprimer une pareille identification. Mademoiselle Seebach est Glaire elle-même et nous fait oublier qu'hier elle était Marguerite. Elle vit véritablement ce rôle, si Ton nous pardonne d'employer un latinisme qui seul peut rendre notre sensation devant un jeu si vrai^ si franc, si. débarrassé de toute préoccupation du

public. Figurez-vous que la paroi de la chambre, abattue pour laisser l'oBil du spectateur pénétrer dans ractiGn> est relevée, et que vous assistez, caché derrière un rideau, à une scène réelle.

Quelles chastes et tendres effusions, quels baisers coiv dialement hospitaliers offerts comme une coupe de vin onéreux au voyageur lassé, quelle ardente et suave a1>mosphère de caresses, et comme on sent qu'Ëgmont doit incliner, avec un délicieux sentiment de repos, sa tète brûlée de soucis politiques sur ce sein frais, blanc et doux^ qui ne bat que pour lui.

Goethe n'a pas donné de remords à Claire comme un esprit médiocre n'y eût pas manqué, croyant la rendre plus intéressante : elle s'est jetée sans arrière-pensée, comme une alouette contre un miroir, contre le cœur de ce bel Ëgmont, de ce célèbre Egmont qui Hait sauter en l'air tous les chapeaux à son passage, et dont il est tant parlé dans les gazettes ! Le héros a recueilli le petit oiseau fasciné qui palpitait tout ému sur son sein, et il l'a aimé. Si vous objectiez à Claire sa pudeur sacrifiée, son honnête avenir perdu, elle ne vous écouterait pas. Sa faute est sa gloire, elle n'en rougit pas, elle s'en enorgueillit; être la petite amie du grand Egmont, est-il un sort plus beau, plus enviable?

Quelle charmante scène que celle où Egmont, pour satisfaire le caprice de Claire, vient la voir en costume de gala, avec toutes ses dorures et tous ses ordres, et comme mademoiselle Seebach la joue! Comme elle recule éblouie lorsque Egmont ouvre les pans de son mantoau conune les volets d'un dyptique, pour lui découvrir les magnificences souhaitées; et comme elle se rapproche mue d'unç

LE THÉÂTRE A MnNlGH. 225

curiosité enfantine, tâtant les étoffes raides de broderies, soulevant le mouton de la Toison-d'Or, jouant avec les croix et les plaques, et trouvant, après tout, que ces pierreries sont-dures entre son cœur et celui de son ami. Et lorsque Egmont, pris au piège du duc d'Albe, est emprisonné et condamné, quelle activité fébrile pour soulever le peuple, quelle volubilité de raisons folles, quels énergiques élans dlndiguation contre ces l&ches qui ne veulent . pas sauver le grand homme ! Puis, quand tout espoir est perdu, comme elle se couche dans la mort auprès d'Egmont, tranquille et résignée, comme dans un lit où personne ne troublera plus désormais leur amour. Il est fâcheux que Goethe la réveille de cette couche où elle s'est étendue avec une si douce opiniâtreté, ses lèvres roses déjà bleuies par le poison, pour la faire apparaître, coiffée d'un bonnet phrygien, conmie la liberté de 93, derrière une gaze illuminée de feux du Bengale, à Egmont endormi dans son cachot. grand Wolfgang, y" pensiez-vous ! mettre le bonnet rouge sur cette tète charmante à qui va si bien le petit bonnet à ruche chiffonnée des fillettes de Greuze. De par tous les diables. Glaire n'est pas une femaie politique ; lorsqu'elle penche son front sur votre épaule et fait chuchoter son baiser à votre oreille, ce n'est pas pour vous parler de la proclamation des Droits de l'Homme, ni de l'avenir des peuples!

Doéring, l'acteur éminent qui remplissait dans Faust le rôle de Méphistophélès, et à qui nous avons payé déjà un légitime tribut d'éloges, a composé en artiste consommé la physionomie de Vansen, l'écrivain publie, espèce de roquet hargneux et poltron qui sort de son échoppe en aboyant contre tout, et y rentre au moindre bruit, ayant.

326 l'art mobeunk;

comme Panurge^ naturellement peur des coups : ce n'est pas une charge comme pourraient la croquer nos acteurs de vaudeville^ mais une sorte de grotesque cyniqae et puissant qui rappelle certaines figures d'Ostade et de Brawer. Toutes ces scènes épisodiques sont d'ailleurs rendues avec un mouvement^ une vie et une précision rares par les fl« gurants allemands.

H. Kayser a peint de main de maître l'imposante figure du duc d'Albe, et M. Devrient a rendu avec un profond pittoresque et historique la soucieuse physionomie du prince d'Orange.

Sophocle^ Goethe^ Schiller et LessîDg oat, jusqu'à présent^ rempli nos colonoes; et, tout occupé des cheùm d'œuvre de Tart dramatique^ nous ne vous avons rien dit de Munich, qui est une curieuse ville, unique dans son genre; car elle n'est pas née de cette lente agrégation d'êtres humains autour d'un point central : citadelle, ca^ thédrale, marché ou port, genèse ordinaire des villes ; ell« ne s'est pas accrue de siècle en siècle, rue par rue, édifice par édifice, maison par maison, elle a poussé en une nuit, comme un monstrueux champignon de pierre au milieu d'une plaine zébrée et rayée des -noires cicatrices de la tourbe. Élargissant aux dimensions d'une capitale de grand royaume l'ancien et chétif Munich, le roi Louis a créé de toutes pièces une nouvelle cité : églises, musées, palais, théâtres, académies, portiques, statues, monu* ments de tous les styles et de tous les âges se sont élevés comme par enchantement; et, quoique tout soit en bonne pierre, en bonnes briques et en bon granit, il y a quelque chose do si soudain, de si éclos d'hier, de si uniformément frais dans ces constructkms^ qu'elles semblent

228 l'art MOBBRNfl.

plutôt plantées comme des décors ^ que bâties réellement^ à rinstar de ces villages peints que Potemkin faisait transporter sur le chemin de la grande Catherine voyageant en Crimée; d'immenses rues^ bordées de palais^ rayonnent du centre à la circonférence, aboutissant à des arcs-de-' triomphe ou à des portes monumentales; de larges squares s'arrondissent ombragés d'arbres, peuplés de statues, hérissés d'obélisques; de grandes places s'encadrent de hautes et belles maisons; mais aucun front ne s'appuie aux vitres des fenêtres; à peine un rare passant fait-il sonner la dalle des trottoirs, et roule-t-il une voiture sur la chaussée. Le roi Louis a bien pu créer une ville par sa volonté^ mais il n'a pu improviser des habitants ; il faudrait, psar une magie quelconque,. animer les innombrables figures des fresques, des bas-reliefs, des musées, les statues de laGlyptothèque et de la résidence pour suppléer à l'absence de population; ces habitants peints et sculptés seraient d'ailleurs d'excellents citoyens pour une ville si artistique.

Cela serait amusant de voir les dieux et les héros de Cornélius monter et descendre les blancs escaliers de Bavaiia avec leur' costume mythologique ou leur nudité primitive; Otto de Wittelsbach , entouré de ses paladins, se promener en cotte de maille, et coififé du morion germanique, sous les arcades que la représentation de ses exploits décore; et Siegfrid, à la peau cornée, suivi des personnages de Niebelungen, parcourir les allées siniieuses du parc anglais ou s'attable à quelque hraueri pour boire de la bière avec les figures grecques des salles d'Anacréon.

Faute de ce renfort, Munich parait presque désert, sur-

tout si Ton s'éloigne de la place de la Résidence , où se concentre le mouvement; mais cette solitude n'est pas celle des villes mortes, comme Ferrare,, Valladolid ou Worms, oùTherbe envahit les rues, où les portes se ferment pour ne plus se rouvrir; c'est celle d'une jeune ville qui a eu une fièvre de croissance et à qui la vie viendra plus tard.

Les étudiants de l'université voudraient bien faire un peu de tapage, intention louable, mais ils sont découragés par ce calme profond où s'éteignent toutes les rumeurs ; les échos n'ayant rien à répéter, s'endorment ou deviennent sourds, et le soir c'est à peine s'il filtre avec un rayon de lumière à travers les volets d'une taverne un pereat ou un gaudeamus murmuré à mi-voix.

Dans l'intervalle des cours, ces bons jeunes gens se promènent les yeux chaussés de lunettes, la casquette distinctive de leur confrérie posée sur la tète comme un couvercle de plomb sur une choppe, d'un air pacifique que démentent les nombreuses estafilades dont sont balafrées leurs joues. Ils n'ont nullement le costume dont on continue à les affubler dans les drames et les vaudevilles. Nous avons cherché en vain la redingote de velours noir à brandebourgs, le pantalon de tricot gris collant, la botte en cœur et la blague à tabac pendue au col. Les étudiants allemands sont mis moins pittoresquement que les nôtres, si c'est possible. Toute leur fantaisie s'est réfugiée dans leur coiffure. — Un galon, une fleur, un ruban, une branche de houx, une plume de hibou ou d'autre oiseau leur servent de signe de ralliement. Quant à la pipe de porcelaine ou d'écume de mer (de Kummer, selon Alphonse Karr}^ vous la chercheriez en vain à leurs lèvres.

230 l'art ifODERins.

Il n'y a guère plus en Allemagne que les paysans qui fument la pipe; le cigare l*a partout remplacée. Il est vrai que ce cigare est emmanché dans un bouquin d'ambre, d'ivoire, de corne ou de toute autre matière avec lequel il forme un angle droit, de sorte qu'on a l'air de fumer une figure de géométrie; ce n'est plus qu'aux devantures des marchands de tabac qu'on voit encore ces fourneaux de pipe qu'on prendrait pour des tasses de porcelaine et qui sont ordinairement ornés de sujets anacréontiques, tels que Souvenirs et Regrets, la Jolie Parisienne, la Piquante Espagnole, Léda, Hébé, Vénus et autres mythologies analogues.

On rencontre quelquefois des paysannes, que fait remarquer leur coiffure étrange. Un ourson de poil noir leur descend jusqu'au soucil, et leur donne un air bonnassement rébarbatif, comme aux geôliers sensibles des mélodrames de Caignez et de Guilbert de Pixérécourt. Les Bulgares que nous avons vus à Constantinople avaient un bonnet semblable; mais, posé sur un corps de femme, il produit le plus bizarre effet. On dirait que Mummia, l'épouse velue d'Alta-TroU, s'est déguisée en paysanne bavaroise.

Pour compensation, les jeunes filles de la classe moyenne, les ouvrières et les servantes,, quand elles sont en toilette, posent sur la torsade de leurs cheveu;^: une pointe d'étoffe blanche, bleue ou rose, brodée d'or ou d'argent, selon la couleur. Cela vaut mille fois mieux que le chapeau, et rappelle un peu la grâce du taktikos de Smyrne et des îles grecques. A travers le marché passe un montagnard tyrolien avec son feutre pointu, ses bretelles vertes, sa culotte courte de velours noir, sa veste Jetée sur

Pépaule, suivi d'un gamin qui porte sa carabine, tout ravi d'un tel honneur.

Plus loin, s'avance une paysanne aux manches à gigot ouatées et piquées comme une courte-pointe, à la taille coupée sous les iras, aux jupons épais et pressés à petits plis, qui n'a pas l'air de se douter qu'elle commet une prodigalité et perd un moyen de faire fortune en se montrant ainsi gratis dans les rues, car sa stature énorme lui aurait procuré, sous le grand Frédéric, la main d'un grenadier, et maintenant, dans les foires, un lucratif emploi de géante. Voilà le peu de couleur locale que. nous avons pu ramasser en flânant à travers Munich.

L'on éprouve des mirages singuliers en parcourant cette ville où tous les styles se confondent dans un pastiche général : tantôt vous croyez être à Florence, le palais Pitti et la loge des Lanzi vous font naître un instant cette, illusion; tantôt vous éprouvez la sensation de longer en gondole un palazzino vénitien : c'est une maison aux fenêtres en trèfle, au balcon saillant, aux murs de briques contrariées, qui trompe vos souvenirs; un pas de plus, et vous voilà en plein moyen âge.

Vous pensez entrer à la résidence; sous un portique rococo, une porte s'ouvre, et devant vos yeux surpris scintillent les mosaïques d'or de Saint-Marc; plus loin, c'est Saint-Paul hors des murs, et ainsi de suite. Les fantômes de 'tous les édifices célèbres vous apparaissent tour à tour' dans une réalité chimérique, dissemblables et pareils, et vous vous étonnez de rencontrer au même lieu des monuments disséminés dans tant de villes et qui yous ont coûté de si loiîgs voyages.

Comme l'empereur Hadrien, dans sa ville Hadriana, le

23S l'art mobsrnk.

roi Louis a fait construire à Munich des copies ou des spécimens des monuments qui Pavaient frappé dans ses pérégrinations d'artiste et de poète : noble fantaisie royale et qu'on ne saurait trop louer. Ces pastiches sont faits avec beaucoup de goût^ d'érudition et d'intelligence. Paris ^ en églises modernes^ n'a rien à opposer à la basilique de Saint-Boniface^ à la chapelle du Palais^ à Saint-Louis et à Notre-Dame du faubourg d'Au. D'excellentes imitations de chefs-d'œuvre valent mieux que des imaginations saugrenues ou mesquines.

Non content d'avoir chez lui Venise, Florence, Rome, le roi Louis a voulu encore posséder Athènes, et, à son usage, M. de Klenze a fondu les Propylées et le Parthénon dans un délicieux monument intitulé Bavaria, nom bien allemand pour une fantaisie si grecque.

Nous avons fait il y a deux ans à peine notre pèlerinage à l'Acropole, cet autel sacré de l'art, ce trépied de marbre qui oflfrê au plus beau ciel du monde les chefs-d'œuvre du génie humain; notre œil en garde encore l'éblouissement. Nous avons vu le vrai beau, l'idéal réalisé, et plus que tout autre nous devons être difficile; eh bien, le monument de M. Klenze nous a causé une vive impression d'harmonie, de pureté et dé" grâce. Ce n'est pas un pastiche, mais une incarnation complète.

Sur le revers d'une colline, au pied de laquelle vient doucement mourir une vaste plaine toute préparée pour les jeux olympiques, s'élève un portique de colonnes doriennes précédé de deux avant-corps avec fronton sculpté. — A la crête du toit se découpe sur le clair du ciel un délicat acrotère, légère dentelle qui adoucit la netteté de la ligne.

Un large escalier, rappelant celui des Propylées/ conduit de la plaine à la plate-forme sur laquelle repose le charmant édifice, et se dresse comme autrefois la Minerve Poliade de l'Acropole dont on apercevait l'aigrette du cap Sunium, la colossale statue en "bronze de la Bavière de ' Schwantaler, haut^ de cent trente-quatre pieds, dépassant de tout le buste le monument qui l'entoure à demi.

Ces colonnes doriques cannelées, en beau calcaire, se détachent si blanches, si nettes, si purement profilées sur le fond de rouge antique dont le mur est revêtu , leur proportion est si parfaite , elles s'amincissent de la base au sommet dans une proportion si bien ménagée, elles ont Tair si sincèrement grecques, qu'on est surpris de ne pas voir se dérouler sous les portiques qu'elles soutiennent les belles canéphores des Panathénées.

Le ciel lui-même semble se prêter à l'illusion; il a toujours un coin d'azur à déployer derrière le gracieux monument, et répand sur lui un jour onctueux et doré comme im flot de parfum sur l'épaule d'une jeune Athénienne.

La renommée de Cornélius est européenne. Son nom intervient dans toutes les discussions d'art, et il occupe une place élevée que personne ne lui conteste parmi les maîtres les plus sérieux. Cependant, quoique illustre, on peut dire qu'il est peu connu en France. Quelques-unes de ces belles gravures sobres et simples que les Allemands savent si bien buriner, exposées au vitrage de Hauser, ont donné de lui une haute idée; mais jamais il n'a paru à nos expositions, et les artistes ou les critiques qui ont vu des originaux de Cornélius se comptent. Ce maître n'a guère peint qu'à fresque, et, si les tableaux voyagent, les peintures murales restent liées aux édifices qu'elles décollent. Il faut se conduire avec elles comme le prophète avec la montagne, et aller vers elles, puisqu'elles ne viennent pas vers vous; c'est ce que nous avons fait, et c'est de Mu-

nich même, où se trouvent les principaux ouvrages de Cornélius, que nous datons cette étude sur son talent.

L'école moderne allemande, dont nous apprécierons la doctrine et les œuvres, a des prétentions justifiées de philosophie, d'esthétique et de science; elle compose bien, surtout au point de vue littéraire; Phistorien, Tantiquaire et le mystagogue n'auraient rien à reprendre à ces grandes machines, savamment conçues, qui se déroulent sous les voûtes des églises et des palais improvisés à Munich par le dilettantisme du roi Louis. On voit qu'Hésiode, Homère, la Bible, les Pères de l'Église, le moine byzantin du couvent d'Agrapha, Winkelmann, Ottfried MuUer, Creuzer et sa symbolique, sans compter Herder, Fichte et Hegel, sont parfaiteûient familiers à ces peintres érudits' pour qui l'art n'est presque qu'une écriture dont ils se servent pour traduire l'idée, écriture plutôt hiératique que démotique, et qu'il faut savoir déchiffrer; Orcagna, Simone Memmi, Benozzo Gozzoli, l'ange de Fiesole, le Pérugin, ne leur sont pas moins connus qu'Hemling, Van-Eyck, Lucas de Leyde, Cranach, Wolgemuth, Albert Durer etHolbein; ils ne dédaignent même ni Raphaël ni Michel- Ange, et Ja seule chose dont ils ne se soient pas avisés, c'est d'ouvrir les yeux à la nature vivante, de regarder l'homme, la femme et l'enfant, le Qjel, la verdure et les eaux.

On dirait qu'ils n'ont pas la puissance de percevoir un objet directement, et qu'il ne leur arrive que déjà reflété par un tableau. Une éducation artistique trop parfaite les rend insensibles au spectacle des choses; ils sont comme ces gens qui pleurent à une tragédie et que ne toucherait pas un malheur réel. Aussi voit-on que Texécution les ennuie, que la palette pèse à leur pouce, et qu'ils ont hâte de

PIEftllE DE COÎlNÉLtUS. 237

jeter le pinceau pour reprendre le crayon ; le côté plastique de Tart Jeur semble trop matériel, et, leur pensée une fois exprimée, ils laissent volontiers à des élèves ou à des manœuvres le soin de la revêtir de couleurs. — Une toile de Decamps, représentant un pan de mur grenu, égratigné, truelle d'empâtements, cuit de soleil, incandescent de lumière, sur lequel se profile l'ombre bleuâtre d'un petit âne au repos, doit être pour evix de la plus méprisable insignifiance, et cependant il y a là plus de véritable peinture- que dans les immenses compositions irréprochablement raisonnées de la Glyptothèque et de la Pinacothèque, qui satisfont autant l'esprit qu'elles mécontentent l'œil. Nous ne demandons cependant pas à la fresque les teintes fraîches, vraies et variées de l'huile; nous savons qu'elle doit se borner à des tons locaux, d'une neutralité harmonieuse et d'une gamme tranquille, faisant corps avec l'architecture, quoique Masaccio et André del Sarle à Florence, Lippi à Orvieto, et d'autres maîtres italiens, aient su, même a tempera, flatter le regard par un coloris blond et d'une sérénité lumineuse. Dans la peinture murale, la composition et le style sont l'importante affaire; mais il ne faut pas qu'une exécution désagréable vienne annihiler des qualités réelles. Quand une fresque on un tablaau ne vous fait pas plaisir, indépendamment de l'idée et du sujet qu'ils représentent, l'artiste a manqué son but, comme un compositeur dont les airs auraient besoin pour être appréciés qu'on en connût les paroles. L'art doit exister par lui-même en dehors de la philosophie, de la poésie et de l'histoire, et c'est pour cela qu'un torse grec, sans tête ni bras, ni jambes, fragment anonyme d'une statue détruite, peut jeter dans une pure extase

240 l'art VOBEItNK.

Les fresques de la Glyptothèque et de l'église de Saint- Louis furent commandées à Cornélius^ qui en fit les cartons à Rome et vint les exécuter à Munich, après s'être démis de sa place de directeur de Tacadémie de Dusseldorf, incompatible avec des travaux si importants. Plusieurs de ses élèves le suivirent et trouvèrent amplement de quoi s'occuper^ soit en peignant d'après les dessins de leur maître, soit à des ouvrages originaux; car ce qui s'est fait de peinture à Munich dans une période d'une quinzaine d'années passe vraiment l'imagination et montre quelle activité peut imprimer à son époque une volonté puissante. Ici le roi n'a jamais fait défaut aux artistes, si trop souvent les artistes ont fait défaut au roi. Il leur a livré des monuments superbes, construits exprès^ des voûtes et des pans de muraille éclairés par le jour le plus favorable^ dans des styles d'architecture variés, et rarement le génie eut pour se déployer la place plus belle. De nobles essais ont été tentés, et plusieurs auraient réussi sans ce mépris de l'habileté pratique qui est comme un des dogmes de l'école.

Nous allons nous occuper aujourd'hui des peintures de Cornélius à l'église de Saint-Louis; ce sont les plus belles du maître et celles où il a le plus travaillé. Nous avouons que rien ne nous charme comme le propria mcmu^pingebat écrit au bas d'une œuvre, la forme étant pour nous inséparable de la pensée, et c'est un plaisir que Ck>rnélius ne vous donne pas souvent.

L'église de Saint-Louis est dans le style gothique italien : ses deux clochers en forme de pyramidion et sa façade blanche s'aperçoivent d'un bout à l'autre de la Ludwig-Strasse, surtout lorsque le soleil brille sur les tuiles coloriées et disposées en mosaïque de son toit des

PnSKllE DE GORNiLTUS. 344

statues de L. Schwanthaler ornent les niches du fronton : elles représentent Jésus-Christ et les quatre évangélistes, saint Pierre et saint Paul, et sont, comme toute Péglise, en calcaire blanc. Saint-Louis a été bâtie par Tarchitecte Gartner, de 1829 à 184.3, avec cette rapidité qui caractérise toutes les constructions entreprises sous ce règne, et dont aucune n'est restée inachevée. Ce n'est pas sur un bâtiment fondé par le roi Louis de Bavière qu'on verra se profiler cette grue qui semble attendre les pierres à la dernière assise de tant de cathédrales et de tours interrompues. — S'il a tout commencé, il a tout fini.

Quand on met le pied dans l'église, ce qui attire invinciblement les yeux, sans vous donner le temps de regarder les longs et sveltes piliers, les voûtes peintes en bleu et constellées d'étoiles d'or, c'est une immense fresque de vingt-et-un mètres de haut sur treize de large, qui occupe tout le fond de la nef principale : un Jugement dernier, se déroulant avec son Christ central et ses guirlandes d'esprits bienheureux et de damnés.

L'aspect générai de cette grande page est assez harmonieux; les groupes de figures se détachent sans trop d'aridité d'un fond bleuâtre, avec cette pâleur mate et sobre qui sied à la peinture murale. La fresque s'applique bien à la surface qu'elle recouvre, sans y faire ni trou ni saillie; lorsqu'on s'approche, si quelques contours ^'inscrivent durement, si quelques détails prennent de la sécheresse, si quelques tons papillotent, du moins rien n'est résolument hostile à l'œil, et vous n'êtes pas détourné du sujet par la brutalité ou la maladresse de l'exécution. Cornélius, en peignant ce mur, avait encore dans la prunelle un rayon de la lumière italienne, et son sauvage coloris allemand

242 L^ÀHT MOBEHNS;

s'était adouci sous les voûtes de la Sixtine. Les peintures de réglise Saint:Louis sont les plus satisfaisantes^ comme couleur^ que nous ayons Tùes de oe maître.

Il ne serait pas difficile de signaler dans cette vaste composition bien des réminiscences : Orcagna, Signorelli, Mi* chel-Ange, Rubens, Michel Coxcie, pourraient y revendiquer, qui un ange, qui un démon, qui un élu, qui un damné; mais ces plagiats sont sans doute volontaires et faits avec un but syncrétique.

Au centre de la région supérieure, le Christ, assis sur les nuées, tient les assises suprêmes. Au-dessus de lui, des anges portent les instruments de la Passion. Au-dessous, un ange apocalyptique ouvre, en manière de cartouche, le livre de la vie et de la mort éternelles, et les clairons célestes sonnent la fanfare du jugement. — A sa droite et à sa gauche, le Vieux et le Nouveau Testament sont symbolisés par des patriarches et des prophètes, des évangélistes et des apôtres. La région intermédiaire est peuplée d'essaims d'âmes qui se rendent aux pieds . du juge et sont admises aux félicités du Paradis ou précipitées dans les supplices de TEnfer. Chaque catégorie forme une spirale ascendante [ et descendante, entremêlée d'anges et de diables, et dont i les groupes se relient les uns aux autres par des inventions plus ou moins ingénieuses : du côté des bienheureux, l'on distingue Fra Beato Angelico dans son froc de moine, et Dante avec son costume traditionnel, camail rouge et couronne de laurier, que des anges aux ailes palpitantes tiennent par la main et font voler à travers l'air limpide. Ces figures sont heureusement enchaînées, et leur mouvement ascensionnel se comprend bien. Du côté des réprouvés, deux moines hideux, livides, la tête à demi en-

gloutie sous la cagoule^ s'approchent du trône de Satan^ plus bouleversés par la peur que par le remords. Ce groupe est vraiment d'une énergie terrible et monstrueuse. Sous les pieds-gfiflPes de Satan se tordent les deux plus grands coupables du monde, les deux scélérats en horreur à l'Enfer même : Judas, qui vendit son Dieu; Ségeste, qui vendit sa patrie.

Au milieu de la composition, dans la partie inférieure, se tient debout, le bouclier au bras et l'épée à la main, l'archange Michel, dont la haute figure sépare la zone du Paradis de la zone de la Résurrection. Un ange dispute et enlève au démon une âme sauvée par les prières de la sainte Vierge, agenouillée avec saint Jean aux pieds du Christ. Des morts sortent de leur tombe, secouant la poussière des siècles et frissonnant aux éclats de la trompette, et divers groupes représentent, les épisodes traditionnels des jugements derniers, un de ces sujets inépuisablement usés qui exercent depuis tant de temps la brosse des peintres et le ciseau des sculpteurs. Dans un coin du tableau apparaît modestement, entre les épaules de deux esprits bienheureux, une tête couronnée de lauriers, dont les traits rappellent ceux du roi Louis de Bavière, fondateur de réglise. Dans les naïves sculptures du moyen âge, il n'est pas rare de voir un roi, un prince ou tout autre personnage pieux se présentant à la porte du ciel, tenant en main un petit modèle de cathédrale; le roi Louis pourrait en offrir quatre au gardien du Paradis, et cependant il ne se montre que de trois quarts et sur le terrain neutre de la Résurrection par une réserve de bon goût, et l'innocente flatterie du peintre ne dépasse pas les limites de la plus stricte orthodoxie.

Cotnélius chen^he la grandeur et ]e style^ et il les atteint quelquefois; il aime les musculatures détaillées et saillantes^ les exagérations anatomiques^ les contours ronflantSj les raccourcis outrés^ les postures strapassées^ les renversements impossibles^ les violences herculéennes et titaniques de Michel-Ange. Mais là où le terrible Florentin trouvait en lui-même l'expression de ses pensées surhumaines^ rérudit imite des poses ^ des tournures^ des groupes connus de quiconque a fait le voyage d'Italie et s'est arrêté quelques heures dans la chapelle Sixtine.

Sans doute il a fallu beaucoup d'art et de science pour arranger et combiner cette immense machine, cette vaste mosaïque de motifs pris à droite et à gauche; mais nous n'y saurions voir un génie original et prime-sautier ; la nature de l'homme ne s'y trahit pas par un trait inattendu, ou du moins nous ne l'avons pas découvert, à moins qu'on ne le trouve dans un certain germanisme de types qui perce à travers l'imitation de Michel-Ange, et dont l'artiste n'a pu se défaire. Partout l'érudition arrête le libre élan du ^nie. L'omniscience du peintre a toujours pour son idée une forme toute prête tirée d'un chef-d'œuvre analysé, discuté et compris comme savent le faire les Allemands.

La voûte au-dessus du Jugement dernier représente Dieu créant l'univers; saint Michel et les anges combattant les esprits révoltés; Gabriel conduisant le chœur des anges gardiens. A la clef de voûte du transept plane le Saint-Esprit; ensuite viennent dans des compartiments séparés la Communion des saints, les patriarches et les prophètes, les apôtres et martyrs, les docteurs et fondateurs d'ordres, les rois et les vierges. Ces figures, dessi-

nées par Cornélius et peintes par Kransberger^ Hermann^ Moralt, Heilerd, Sturmer, Lang, et d'autres artistes, ont de la grandeur et de la Majesté. On y sent surtout cette âpre volonté du beau, ce noble dédain de la vulgarité, cette recherche violente du style qui caractérisent Cornélius et lui ont valu tant d'admirateurs, malgré la rébutante sécheresse de son exécution et Fétrangeté d'un coloris dont les nuances naturelles semblent systématiquement exclues. Ces compositions gravées formeraient d'excellentes estampes.

L'Adoration de$ Mages et la Crucifixion, placées aux deux bouts de la nef transversale, ne rajeunissent pas un thème que les grands maîtres ont tant de fois admirablement traité; cette Vierge au geste symétrique, assise dans une crèche arrangée en trône, n'a pas cette grâce humble et souriante qui doit illuminer la jeune mère de Dieu , et qu'ont su lui donner les plus maladroits peintres gothiques. Les Mages sont bien peu fervents dans leur adoration, et ressemblent à des conseillers auliques s'acquittant distraitement d'un baise-main officiel.

Le Jésva sur la croix , malgré la gravité habituelle à Cornélius, n'a pas tout le sérieux qu'une pareille scène comporte. Le diable, accroupi sur la branche de la croix au-dessus du mauvais larron, est presque comique comme un démon de Callot; et le gros homme planté sur le devant, les deux mains derrière le dos, rappelle le bourgmestre de la Descente de croix de Rembrandt, espèce d'anachronisme pardonnable à la naïveté ignorante, mais que le savant peintre de la Pinacothèque et de la Glyptothèque pouvait éviter mieux que personne.

En dépit de nos critiques , un pareil travail^ accompli

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en six ans, n'en est pas moins digne d'éloges et peut Justifier jusqu'à un certain point la grande réputation dont Cornélius jouit en Allemagne. Les salles des héros et des dieux, que nous examinerons dans un prochain article^ seront de moins fincile défense.

La Glyptothèijue est un beau bâtiment de style grec, avec un portique de douze colonnes ioniennes, élevé par M. de Klenze, et destiné à loger une collection de statues antiques, qui, sans pouvoir se comparer à celles de Rome, de Londres ou de Paris, n'en contient pas moins les marbres éginétiques dont les moulages sont au Louvre : PApoUon Musagète, le faune Barberini et le torse Niobide, un des plus parfaits morceaux de sculpture que Tart grec ait légués à l'admiration moderne. Mais ce n'est pas pour contempler ces calmes et sereines effigies de marbre pâle, aux yeux divinement vides, aux lignes harmonieuses comme le rhythme d^me strophe, que nous sommes venu à la Glyptothèque. Nous leur rendrons une autre fois rhommage qui leur est dû; nous parlerons aujourd'hui des salles de fêtes et du vestibule décorés de fresques de Cornélius, qu'on a ménagés comme repos entre les salles contenant les monuments des différentes époques.

Ces fresques se composent du cycle des dieux et des héros représentés par des épisodes tirés d'Hésiode et d'Homère, formant deux pièces séparées, plus un porche

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OU vestibule où Tartiste a retracé la genèse mythologique. Toute liberté lui a été laissée^ à partir de la corniche^ de diviser Tarchitecture et de disposer les caissons comme il Tentendrait; aucun obstacle n'a donc pu contrarier son génie; les murailles ont été revêtues de stucs de tons riches et doux^ propres à faire valoir la tranquillité mate et claire de la fresque : le jour arrive blanc^ pur^ sans reflets fâcheux. Jamais artiste n'a travaillé dans de meilleures conditions. — Et cependant^ malgré la réputation européenne et Tautorité sans rivale^ en Allemagne^ de Fauteur du Jugement dernier y de VBisMrede la peinture, des illustrations de Dante^ de Faust^ et des Niebelungen^ les résultats sont loin d'être satisfaisants^ surtout pour des yeux français. Au premier abord. Ton est rebuté par un aspect si désagréable, qu'on reste quelque temps insensible au mérite réel de la composition et à la science de l'antiquité qui distinguent ces peintures, et qu'on se demande avec inquiétude si c'est bien là l'œuvre de ce Cornélius tant exalté, tant admiré sur parole, et dont on fait un épouvantail pour chaque réputation de l'école moderne. Que sont les salles des dieux et des héros à côté du plafond d'Homère, de l'apothéose de Napoléon d'Ingres, des peintures de la Chambre des députés, de la Chambre des pairs, et de la galerie d'Apollon d'Eugène Delacroix? Nous ne croyons pas être ici aveuglé par un patriotisme exclusif. Les grands artistes ne 3ont ni Français, ni Allemands, ni Espagnols, ni Italiens; ils sont humains avant tout* Chaque peuple a le droit d'en être fier, et nous eussions été heureux de trouver en Cornélius un nouveau dieu de l'art ; avec plaisir nous eussions dressé sa statue dans une des niches de ce Panthéon où nous avons fait fumer tant

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d'encens. — Mais^ en toute conscience^ à peine a-t-il droit à un buste sous le péristyle pour la grandeur et la noblesse de ses intentions. Personne^ nous lui rendons cette justice^ n'a youIu plus fermement être un grand msdtre; il a porté dans Tart la hauteur^ la rudesse et le parti pris inflexible qu'y mettait Michel-Ange; il a rejeté sans pitié le charme^ la grâce^ la couleur » tout ce qui pouvait amollir^ pour arriver au surhumain^ au titanique^ à Pépique. Comme le dieu Thor^ avec son marteau^ il a fait voler en éclats autour de lui la réalité effirayée^ et il est resté seul au milieu de spectres gigantesques^ d'abàtractions bizarres qui font dans le vide la grimace de la force.

Sa conception est toujours belle ^ grande > savante^ ingénieuse; mais entre son cerveau et sa main ne circule pas ce messager invisible qui transmet la pensée aux doigts. Une peinture de Cornélius racontée vous séduit^ et^ en effets il n'est guère possible de rien imaginer de mieux; voyez-la^ vous serez étonné de la faiblesse ou de la sauvagerie de l'exécution; l'idée est restée une idée^ et n'a pas revêtu de formes. Esthétiquement^ c'est admirable ; plastiquement> c'est très-mauvais^ nous n'osons dire détestable par respect pour une réputation consacrée. — Les compositions que nous allons décrire en fourniront plus d'une preuve.

Le Titan Prométhée vient de modeler l'homme; la statue d'argile est là^ immobile^ inerte^ attendant l'étincelle de vie; Minerve agite la torche allumée au feu céleste. — Ce sujet occupe le tableau central. Dans la lunette, à droite', Prométhée, attaché à la croix du Caucase, est délivré par Hercule; le vautour, traversé des flèches du héros^ retombe sur le sein du Titan dont il rongeait le

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foie; dans la lunette, à gauche, Pandore, assise près d'Èpiméthée, ouvre la boîte, fatal présent de Jupiter. Tous les maux du genre humain en sortent sous la forme d*une vapeur noire. — Le créateur est puni comme la créature par une sorte de parallélisme efltayant et mystérieux, l'un de son vol, l'autre de sa curiosité; et la cassette de Pandore, qui se referme sur TEspérance^ est comme tin souvenir de Tarbre défendu dont le firuit apprenait la science du bien et du mal.

Parmi les arabesques on remarque Psyché, symbole de rame, des amours assis sur des griffons, des animaux marins, des masques, des flambeaux se reliant par des sens allégoriques aux sujets principaux.

La première de ces compositions est peinte par Cornélius lui-même; les autres par Schlotthauer et Zimmermann , car le maître emploie souvent des mains étrangères et se contente de dessiner les cartons de ses ouvrages, en sorte que le cachet de l'individualité y manque presque toujours. Le Prométhée est d'une anatoraie dure et sèche, cerclée de contours noirs, d'un ton triste et sale, et ne rappelle la grandeur du Titan (fde par des muscles d'athlète. La Minerve, malgré de visibles efforts d'archaïsme, n'a nullement le type grec. Dans le tableau du Prométhée délivré, il y a dans le groupe des Océanides une figure d'un joli mouvement et d'une expression bien sentie; le coloris est aussi moins rude et mieux fondu. La Pandore n'est pas heureuse et ne réalise pas les promesses de son nom.

Le centre du plafond de la salle des dieux présente^ comme point de départ de la composition, Éros, non pas le frivole enfant de Vénus, mais Éros le plus ancien

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des dienx^ TÉros cosmogonique^ emblème de la vie s'é* veillant au milieu du chaos et régulateur des éléments. U est peint sous quatre formes signifiant Teau^ le feu. Pair et la terre, et domine ainsi quatre séries correspondantes de sujets analogues. Il a successivement pow monture le dauphin, symbole de l'eau, Taigle, symbole du feu, le paon, symbole de Tair, le chien à triple tète, sym* bole de la terre. Cette figure, une et multiple de Tamour, avec ses divers attributs, s'enlève sur un fond rouge, comme les danseuses des fresques de Pompe!. Cornélius a donné à son Éros des formes robustes et trapues qui conviendraient mieux à FHercule enfant qu'au dieu de Pha> monie universelle. Il a voulu éviter, nous le comprenons, la gentillesse efféminée des cupidons vulgaires; au lieu de ces contours heurtés, de ces muscles saillants, des lignes d'une grâce noble et d'une douceur sévère eussent rendu ridée du peintre d'une façon aussi élevée et plus sympa« thique. Le coloris sfumatOy comme disent les Italiens, ne dissimule nullement l'âpreté du dessin et la rudesse du type; il les accentue, au contraire. Le premier de ces Éros est de la main même de Cornélius, et nous devons avouer qu'il ne nous a pas paru supérieur aux autres confiés à la brosse des disciples ou des collaborateurs. Les quatre parois de la salle, en faisant aboutir à ce centre la quadruple arête des voûtes, représentent à la fois les quatre éléments, les quatre saisons, les quatre heures du jour et les quatre règnes cosmogoniques.

Ainsi, à J'Éros chevauchant sur un dauphin se rattachent la Saison printanière coiffée d'une couronne fleurie et laissant échapper de sa corne d'abondance tous les trésors parfumés d'avril, près de l'Amour qui joue de la lyre et

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