PLAFOND PAR M. INGRES
Le plafond d'Homère a son pendant^ et l'Hôtel de Ville ne pourra désormais rien envier au Louvre. Homère, Napoléon, le plus grand poëte antique, le plus illustre guerrier moderne, transfigurés, divinisés, élevés au milieu des auréoles de l'apothéose, dans le ciel des immortalités! M. Ingres seul, peut-être, aux deux bouts de sa carrière, était capable d'accomplir ce prodige de génie, d'art et de science. Toute l'inspiration de la jeunesse bouillonne encore sous les cheveux noirs du peintre que l'âge n'a pas oséblanchir et quipromet la séculaire et féconde vieillesse du Titien. Jamais sa composition n'a été plus hardie, son style plus grand, son pinceau plus ferme. \J Apothéose de Napoléon est le chef-d'œuvre de* l'artiste et fera dans la postérité honneur à notre siècle.
Nul, à notre époque si troublée de systèmes divers, n'a conservé au même degré la religion du beau que M. Ingres ; sa foi est restée inaltérable ; le flambeau que la Grèce avait passé à l'Italie et Phidias à Raphaël a toujours brillé entre
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ses mains d*un éclat égal sans vaciller à aucun souffle : il le transmettra aux générations deTavenir aussi lumineux qu'il Ta reçu. Le pur et noble idéal de Tantiquité nous est parvenu tout entier par ce glorieux intermédiaire.
M, Ingres a conçu et exécuté, comme Taurait fait un artiste du temps de Périclès ou d'Auguste, ce radieux et difficile sujet. — Le plafond destiné à PÇÔtel de Ville semble détaché de la pinacothèque des Propylées, où il eût pu figurer parmi les tableau^ ^'Ap^l^s^ de Polygnote, de Parrhasius et d'Euphranor.
Aussi est-ce un pèlerinage continuel à l'atelier du peintre, transformé en sanctuaire de Tart ; l'Empereur et l'Impératrice sont allés visiter cette Apothéose de Napoléon y et tout ce que Paris compte de grand, d'illustre, d'intelligent, s'est honoré comme d'une fateur d'être admis à contempler l'œuvre nouvelle.
Nous allons essayer, en regrettant rimimissance de la parole, de donner à ceux qui ne Tôut pag vue «ae idée de cette composition magnifique.
La toile est de forme ronde, comme ]^ottr éiotferme? dans un cercle d'éternité l'apothéose qu'elle représente. Au sommet du tableau, au-dessus d'un segment de zodiaque où s'ébauchent vaporeusement les signes du Lion, dti Taureau et des Gémeaux, scintille cette étoile qui eet devenue un des soleils du ciel de la gloire. Dans le bleu vierge de l'éther reule un char triomphal traîné par un quadrige de chevaux dignes d'être attelés au char d'Apollon, aussi purs de forme, aussi ardents d'allure qu'Aéthon, Ëoû8> Phlégon et Pyroïs, et qui semblent, tant ils ont l'air fier et intelligent, doués de la parolehumainecomme les coursiers d'Achille. Si leur noble roDe n'était dorée de cette
liiâtoriqite teinte Isabelle des cheTaux du sacre^on croirait qu'ils se iont éianeésdae âiétopes du Partbén on au milieu •dé Paau^ taiit frémissant encore du ciseau de Phidias; kiiii% cHnièfëSy droites «t comme taillées dans la marbre pétitâiqi(6> l^rs narines roses et fumantes, leurs yeux tOttleui* dd irièlëtte qu'illumine une lumière d'argent, leurs ^Is dé oygfié fins et âer?euic où se tord un réseau de tëinés^ leutt poltl^ails beaux comme des torses de jeunes dteUx^lôUTS p4gds mu Sabots d^itoiré qui ne m sont jamais isés aux fcailloux des sentiers teftPestres et qui battent ëëmme des aHes la fluide plaine de l'air, en font une race â part, destinée à transporter du tombeau à l'Olympe les béros divinisés^ Le cheval que Neptune fit jaillir du sommet de l^Acropole atec un coup de trident ne pouvait, aésurémëtit, éffi^ir un type d'une beauté plus accomplie : âes^tèiièfe^ lies chanfreins et des jugulaires constellés de saphirs, d'émeraudes et de rubis qui ne le cèdent pas en élégancft aux plus riches bijoux de femme, composent leur harnais ou platôt leUî? ornement, car aucun lien ne les rattache au char entraîné par sa propre impulsion dans leur luihineux sillage. Dédaignant les artifices connus, M. Ingres ti'a pas pavé la route de son quadrige aérien de ces lourds nuages blanchâtres, grand chemin des apo-* théoses Yulgaires^ il l'a hardiment lancé en plein éther, eu le char étincelant et les blonds coursiers, soutenus par leur propre légèi^té^ planent aussi aisément que l'aigle qui précède leur vol l'envergure éployée, la foudre entre les serres»
L'Empôreur> debout sur le char triomphal, comme un dieu sur un autel d'or, a, dans sa physionomie et dans sa pose, la majesté sereine et la joie tranquille du héros qui
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preud possession de soa immortalité. Son torse nu semble fait de marbre et de lumière^ et jamais le ciseau grec n^a sculpté de formes plus pures, plus nobles, plus éternellement jeimes^ plus divinement belles. Les misères et les fatigues terrestres ont disparu dans cette radieuse transfiguration. Cette cbair, pétrie de pensées et de rayons^ ne porte plus aucun stigmate humain^ pas même la trace des clous de diamant qui fixaient le Titan au rocher de Sainte- Hélène; quant à la tète, nous ne croyons pas que le pinceau en ait jamais tracé une semblable. C'est la beauté des médailles et des camées, jointe à une expression de génie suprême et de souveraineté irrésistible que ^antiquité ne connut pas. La ressemblance s'allie si intimement à Tidéal, dans cet incomparable morceau, que cette tète ceinte d'un laurier d'or, qui pourrait être celle de Mars, d'Alexandre ou de César, est le plus frappant et le plus réel portrait de Napoléon.
Le héros tient d'une main le sceptre surmonté d'un aigle, et de l'autre le globe du monde représenté par un saphir transparent comme la boule de la Fortune. Un mouvement aussi hardi que naturel fait chercher à ce bras un point d'appui sur la hanche, et presse contre le flanc la garde d'une épée à poign'ée romaine qui semble prête à défendre le globe. Ce geste, que M. Ingres seul pouvait risquer avec sa naïve sublimité de style, produit les plus heureuses inflexions de lignes. Le manteau impérial se développe amplement et splendidement derrière le césar, et l'un de ses plis voltigeants lui entourent la tête comme d'une auréole de pourpre, nimbe du souverain et du guerrier.
Debout près vie lui sur le char, une Renomm^^ le cou-
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ronne d'un cercle d'immortelles d'or, et tient abaissé un clairon dont la fanfare est inutile, car tous les échos de la terre renvoient, sans qu'on le leur jette, le nom qu'elle proclamerait. Cette Renommée n'a pas l'attitude protectrice et victorieuse que les peintres donnent ordinairement à ces sortes d'êtres allégoriques : sa physionomie, sa pose expriment comme un respect filial ; à son air de joie douce et de soumission attendrie, on dirait que le héros est son père, et que c'est avec une certaine crainte pieuse, comme Thétis touchant la barbe de Jupiter, qu'elle place sur ce front majestueux, qui d'un froncement de sourcil ébranlait l'univers, le signe et la consécration de l'immortalité. Une tunique d'un vert glauque comme les yeux de Minerve ou les ondes de l'Océan caresse les formes virginales de son corps charmant, et laisse nus des bras, aussi beaux que ceux de Gaiatée dans la fresque de la Farnesine ; un caprice délicieux a présidé à l'arrangement de sa coiffure : la rapidité de sa course en fait onduler quelques mèches comme des flammes sur le front d'un génie.
Devant le quadrige, dont les guides se réunissent entre ses mains à la palme et à la couronne, attributs du triomphe, vole une Victoire aux ailes d'azur, d'un jet superbe et d'une incomparable grandeur de style. A la plus pure beauté féminine se mélange Théroïsme le plus mâle et le plus élevé sur ce visage éclatant comme la gloire, tranquille comme l'éternité. Un péplum d'un jaune pâle voile sa poitrine d'un ton lumineux; une tunique aux mille petits plis, fripée comme la draperie de la Victoire Aptère, flotte jusqu'à ses pieds blancs, où elle bouillonne en écume rose. Cette figure, d'une grâce si fière, d'une élégance si hardie, que ses bras, levés en Pair, feraient nager dans le
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vide comaiô deux ailes blanches, à défaut des ailes bleues ^ui palpitent à ses épaules, égale en beauté, si elle ne les surpasse ^ Tlliade et TOdyssée du plafond d'Homère ; c'est le même atylft, la même perfection, plus Télan et la hardiesse aérienne.
Cette- belle courrière conduit le char au temple de la Gloire, dont la rotonde à colonnes corinthiennes dessine son architecture splendide dans la vapeur d'or des apo-* théoses, A travers les entre-colonnements apparaissent, sur les murs de la cella, des fresques représentant des combats homériques; ce temple, qui occupe le segment droit du plafoi^d, semble avoir été tracé par Ictinus ou Mnésiclès sur un n^arbre de TAcropole.
Nous n'avons encore décrit que la zone supérieure de la con^position; les pages sont composées de phrases successives, tandis que la toile se lit instantanément et d'un seul coup d'œil, et nous ne pouvons présenter les objets .qu'un 4 un.
Au-dessous ^\x groupe triomphal se découpent des crêtes de .montagnes bleuâtres; et plus loin, dans le recul de la perspective, émerge du sein de l'Océan l'écueil volcanique de Saint-Hélène. C'est de là que s'est élancé le cortège radieux qui aboutit au temple de l'Immortalité, comme s'il fa^Uait partir du malheur pour arriver à la gloire.
Dans la portion inférieure s'élève sur des degrés un trône vide et voilé, où s'adosse un aigle fidèle, farouche et sévère , descendu là sans doute de la hampe d'un des drapeaux de la vieille garde; devant le trône, un escabeau d'ivoire et d'or semble attendre le pied impérial. A gauche, la' France, soulevant son manteau de deuil semé
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d'abeilles violettes, lève sa tête éplorée et ravie vers la vision étincelante à qui elle tend les bras. Une courte incription, tracée sur le velours du tapis : — In nepote redivivus, — explique et complète la pensée de Tartiste. De derrière ce trône jaillit, avec un mouvement d'une violence fulgurante, une figure robuste et terrible, au masque tragiquement crispé, qui n'aurait pas besoin d'avoir écrit en caractères grecs le nom de Némésis sur la bordure rouge de sa tunique blanche pour être reconnue à l'instant par tout le monde. Le bras en raccourci est superbe et digne de Michel-Ange pour la science du dessin et la force de la musculature. Cette apparition subite foudroie du geste un groupe de figures révoltées et furieuses qui rentrent comme de hideuses larves dans un brouillard noir où siffle le serpent de l'anarchie.
La critique ne peut ici que décrire et tâcher de trouver des formules d'admiration dignes de l'œuvre. L'ordonnance merveilleuse de la composition, la sublimité du style, la sérénité éclatante du coloris, . l'aspect monumental, enfin les plus hautes qualités de Tart se trouvent réunies dans le plafond de M. Ingres. Tout est choisi, rare, exquis : ornements, bijoux, accessoires. La perfection des détails ne nuit en rien à la grandeur de l'ensemble. Terminons par un vœu timide: Pour lui assurer^l'éternité relative dont l'homme dispose, nous voudrions voir cette niagniliqiie composition gravée sur une grande agate comme l'apothéose d'Auguste du trésor de la Sainte-Ghapélle. Le camée moderne ne craindrait pas la comparaison avec le camée antique.
FW.