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perfection soit inné chez lui, il faut que Tartiste cherche son alphabet dans le monde visible, qui lui fournit ses signes conventionnels, suivant Texpression de M. Tôpflfer; mais si l'idée du beau préexiste en nous, préexiste-t-elle chez un aveugle-né, par exemple? Quelle image peut se faire du beau deTartun pensionnaire des Quinze-Vingts? Par le tact, il peut arriver à une certaine conscience des contours et des saillies; mais cette notion confuse et partielle est insuffisante pour apprécier même la sculpture, le plus matériel des arts dans son expression. Juger le mérite et la beauté d'une statue à Taide d'un toucher nécessairement successif serait peut-être possible à un ar^ tiste qui aurait perdu les yeux, son éducation faite; un aveugle de naissance n'y parviendra jamais. 11 faut donc admettre que l'idée du beau n'est pas aussi absolument subjective que l'affirme Kant, et qu'elle n'est pas toujours une opinion, mais très-souvent une impression. En fer^ mant une des fenêtres qui mettent l'âme en communication avec le monde extérieur, vous rendez obscures celles de ses facultés qui y répondent, et vous annihilez les notions qu'on aurait pu croire innées. Sans doute, on ob jectera qu'elles subsistent à l'état latent et qu'elles ne semblent anéanties que faute de moyens de se formuler; mais ceci touche à des questions d'une telle difficulté, à savoir la mutilation qu'opère sur Tâme l'absence d'un sens, que ce n'est pas le lieu de les discuter ici. Revenons à nos définitions du beau.
Suivant Mendelsohn, « son essence est l'unité dans la variété. » Cette formule est incomplète; le beau existe audessus et eu dehors des conditions d'unité et de variété. Une œuvre réunit souvent ces deux qualités sans être
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belle : V Apollon du Belvédère n'est pas variée la Transfi-^ guration de Raphaël n'est pas une« et ce sont deux morceaux admirables. Des poèmes et des tableaux très-médiocres satisfont quelquefois aux conditions exigées par Mendelsohn sans en valoir mieux pour cela.
Winkelmann préteq^ que a le beau est une chose dont il est plus facile de dire ce qu'elle n'est pas que de dire ce qu'elle est. » C'est là un aphorisme prudent et d'une vérité incontestable, trop incontestable peut-être, et qui nVance guère la question. Il en donne ailleurs une autre définition, qui ne nous parait pas plus satisfaisante : ce L'unité et la simplicité, ditril, sont les véritables sources de la beauté, a Nous accordons que l'unité est, en effet, une des qualités essentielles du beau; mais que faulril entendre par simplicité î Le contraire du riche, du varié, de l'orné, du complexe, et, par extension, du recherché, de l'affecté? Cependant le riche, l'orné, le complexe, sont des éléments du beau, et, si la formule s'applique assez exactement à l'art antique, dont Winkelmann se préoccupait trop, elle est fautive relativement à la peinture, à la poésie et surtout à la musique modernes, dont beaucoup de chefs-d'œuvre sont compliqués et splendides. A ce point de vue, que deviendraient Rubens, Michel-Ange, Shakspeare et Beethoven, qui assurément ne sont pas simples? Si, par simplicité, il faut entendre le don d'être naturel, beaucoup de gens ont cette qualité dans une organisation médiocre, et alors ils sont naturellement plats, voilà tout.
Mengs, l'ami de Winkelmann, définit le beau a une perfection visible, image imparfaite de la perfection suprême. » Tieck et Wackenroëder énoncent cette idée-ci^
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quis <x le beau est ua seul et unique rayon de la clarté céleste, mais qu^en passant à travers le prisme le Tima* ginalion chez les peuples des différentes zones, il se décompose en mille couleurs, en mille nuances, d Tout cela veut dire, en termes plus ou moins clairs, d'après la formule émise par Winkelmann et bien d'autres avant lui, que la beauté suprême réside en Dieu, ou, pour nous exprimer avec ulus de rigueur philosophique, que le beau, dans son essence absolue, c'est Dieu.
D'après Burke, le beau serait la qualité ou les qualités des corps par lesquelles ils produisent l'amour ou une passion semblable. Selon le Hollandais Hemsterhuis, l'âme juge le beau ce dont elle peut se faire une idée dans le plus court espace de temps. La première de ces définitions rétrécit l'idée du beau à celle des corps et même uniquement aux corps qui inspirent de l'amour; malgré tout le mérite de Burke, elle n'est réellement pas discutable. Quant à celle d'Hemsterhuis, elle est du grotesque la plus réjouissant. A ce compte, un pavé ou une ligne de gazette vaudraient mieux que le Parthénoû ou l'Iliade-, car l'âme doit s^en faire une idée dans un espace de temps beaucoup plus court.
Dans son essai, le P. André dit : « Le beau quel qu'il soit, a toujours pour fondement l'ordre et pour essence Tunité. » Cette définition est incomplète, quoique judicieuse et plausible en apparence, car le beau éclate souvent où l'ordre est violé et manque dans des œuvres parfaitement régulières. S'il faut en croire Diderot, la notion du rapport constitue la beauté. Nous n'en croirons pas Diderot, car la notion du rapport existe entre une foule de choses indifférentes, désagréables ou même décidément
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affreuses. Marmontel proclame que les trois qualités distinctives du beau sont la force^ la richesse et rintelligence.
A quoi M. Tôpffer répond, avec beaucoup de raison, que, dans la nature comme dans Tart, le beau se rencontre fréquemment sans la force, et la richesse sans le beau, tandis que l'intelligence a tout autant son rôle dans Tutile, dans le juste, dans le bon, dans le mauvais même, que dans le beau.
Platon, dans son dialogue du grcmd HippioBy établit a que le beau ne doit être cherché dans rien de particulier, dans rien de relatif; que tel ou tel objet peut être beau, mais qu'il ne Test pas par lui-même, et qu'il existe au delà des choses individuelles un beau absolu qui fait leur beauté. » « Qu'on y pense, dit M. Cousin en commentant ce dialogue, c'est l'idée seule du beau qui fait que toute chose est belle. Ce n'est pas tel ou tel arrangement des parties, tel ou tel accord des formes, qui rend beau ce qui Test; car indépendamment de tout arrangement, de toute composition, chaque partie, chaque forme pouvait être belle encore la disposition générale étant changée. La beauté se déclare par l'impossibilité immédiate où nous sommes de ne pas la trouver telle, c'est-à-dire de ne pas être frappés du beau qui s'y rencontre. On ne peut donner une autre explication de l'idée du beau. »
Arrêtons là cette liste de définitions déjà trop longue, et résumons-nous. Le beau dans son essence absolue, c'est Dieu . Il est aussi impossible de le chercher hors de la sphère divine, qu'il est impossible de trouver hors de cette sphère le vrai et le bon absolus. Le beau n'appartient donc pas à Tordre sensible, mais à l'ordre spirituel. Il est invariable, car il est absolu, et celaseul peut varier qui est relatif. Des-
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cendu de ces hautes régions dans le monde sensible, le beau, non pas en lui-même, mais dans ses manifestations, est soumis aux influences extérieures. Les mœurs, les habitudes, les modes, la corruption, la barbarie, peuvent en troubler la notion. Le temple croule quelquefois; mais, en déblayant les ruines, on trouvera toujours sous les décombres le dieu de marbre immobile et serein.
Tout cela ne veut pas dire qu'il faille négliger les moyens, les procédés, Thabileté matérielle, l'exactitude physique; les manifestations du beau caché doivent se soumettre à la règle des formes sensibles : seulement que l'artiste, à travers les peintures de la vie ou du monde matériel poursuive son rêve idéal, pense au ciel en peignant la terre, et à Dieu en peignant lliomme; sans quoi ses ouvrages, quelque curieuse qu'en soit l'exécution, n'auront pas ce caractère général, éternel, immuable, qui donne la consécration aux chefs-d'œuvre : il leur manquera la vie.
Le défaut du livre de M. Tôpffer, c'est d'être à la fois trop grave et trop frivole : trop grave, si c'est une fantaisie à la manière du Voyage sentimental ou du Voyage autour de ma chambre; trop frivole, si c'est un traité sérieux où la question du beau soit considérée d'une façon purement esthétique. Dans le premier volume^ la part du caprice, de l'humour et des digressions à la manière de Sterne, est beaucoup plus large que dans le second volume, où la philosophie domine presque exclusivement. De l'encre de Chine, il n'en est plus fait mention. On renvoie le baudet à l'écurie après les utiles services qu'il a rendus. Nous avouons que son absence se fait désagréablement sentir. Cet âne avec sa mine honnête et pacifique, son œil rêveur, ses oreilles inquiètes et son pelage a rousset » intervenait
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à propos entre deux chapitres pat trop ardus. L'auteur sent lui-même ce vide, et, pour le remplir, il va, dans un des plus jolis paragraphes de son livre, causer sur le haut d'une colline avec deux hommes qui équarissent une poutre et dont on voit du pied du coteau se dessiner la silhouette sur le ciel. Leurs coups frappés en cadence fout tomber les copeaut sur un rythme que Toreille |
écoute non sans charme. Une femme leur apporte leur i
modeste repas, et Tauteur, assis sur une des poutres, tout i
en devisant avec eux, regarde les bruines que le vent fait J
courir sur les bois, le pâle rayon qui éclaire les cimes «
dorées, et au fond, dans la plaine sombre, les roseaux ,
jaunissants et les flaques d'eau miroitantes du marécage. Ce petit tableau est tracé de main de maître, et, pour notre part, nous le préférons à bien des chapitres d'esthétique. En quelques touches, le peintre fait deviner les lointains, indique les espaces intermédiaires, et accuse les premiers plans avec force et relief. Un ray^û de soleil glisse à travers les nuages, dont les flancs déchirés laissent tomber des hachures de pluie, comme les flèches d'un carquois qui se renverse, sur les bois qui moutonnent à l'horizon. Quels jolis tons saumon-clair ont les poutres travaillées fraîchement, et comme cette nuance chaude et vivace, qui ressemble à de la chair, fait valoir les gris de perle du ciel et les vapeurs bleutées des fonds! Enfin le soir vient, le brouillard développe ses ouates, et Ton entend sur l'âpre chemin de la colline grincer l'essieu du chariot estompé par la brume.
Ce n'est rien, et c'est charmant. La lumière glisse, le vent soupire, la forêt palpite; l'activité humaine, symbolisée par les bûcherons et le charretier, anime le paysage^