‹ L'art nationalChapitre 27 sur 88 · ÉCOLE NORMANDE · texte numérisé non relu

ÉCOLE NORMANDE

Église de la Trinité, îk Caen : ancienne abbaye aux Dames; crypte et tour centrale. — Église Saint-Étienne, à Caen ; abbaye aux Hommes. — Église de Saint-Nicolas, à Caen. — Église de Secqueville-en-Bessin (Calvados). — Église de Nolre-Dame-du-Pré, au Mans (Sarthe) ; nef.

Pardon de cette longue nomenclature; mais, si nous l'avons transcrite d'apr5s les archives de la Commission des monuments historiques, c'est que nous avons cru rendre service aux explorateurs nombreux de nos vieux débris, qui peuvent ici, pour leurs recherches, partir d'une base certaine et incontestée. (Voir le Catalogue de l'exposilion des archives de la Commission des monuments historiques de France [Paris, Exposition universelle de /87S]; et celui de Wnion centrale des beaux-arts appliqués à l'Industrie) [Paris, 1876],

retour aux modes gallo-romaines, dont les maçons français n'avaient jamais perdu les saines traditions, et que cette réaction eut comme

Fig. 237

Abside do Notro-Damc-du-Port, à Clemont ; vue prise danslVimpasse des Couronnes.

principal théâtre la noble province d'Auvergne, cette terre classique de l'indépendance.

Glermont, Issoire, vont nous donner, sous ce rapport, des spéci-

mens bien curieux de la persistance du goût gaulois, dans l'appareil monumental des églises.

Notre-Dame-du-Port (fig. 236-237) date en plein du xi" siècle. Abside, arcatures de couronnement, chapelles, clochers, coupoles,

Fig. 238. — Mosaïques des chapelles absidalcs de Notre-Dame-du-Port, à Clermont-Ferrand.

(Les Couronnes.)

corniches, crêtes, tout est authentiquement de cette époque. Or, qu'y trouvons-nous tout d'abord? La mosaïque employée comme revêtement extérieur, au-dessus des fenêtres, dans les frontons, jusque sur les toitures (fig. 238 et 239).

Non pas la mosaïque enchevêtrée de Gonstantinople, mais celle des vieilles constructions de nos villas du siècle des Antonins, mosaïque latine déjà transformée par notre génie personnel, mo-

saïque gallo-romaine dans la véritable et significative acception du mot^

Pour mieux faire comprendre au lecteur cette distinction qui

paraît subtile au premier abord, mais qui n'est que naturelle, nous avons rassemblé (fig. 240 et 241) des motifs d'ornements pris sur les

Fig. 239. — Ornementation en mosaïques d'un fronton du transept de Notre-Dame-du-Port.

églises d'Auvergne élevées au xf siècle, quelques années avant la croisade, et nous les avons rapprochés de combinaisons analogues copiées au muséum Galvet, à Avignon, et provenant de ruines du iv' siècle.

1. Hélas! nous sommes obligé d'employer cette épithète gallo-romaine pour désigner une chose qui était aussi peu romaine que possible ; mais le terme étant admis, il faut bien s'en servir.

Le gallo-romain, au seul point de vue qui nous occupe, c'est le vieux celte, qui, sans se départir aucunement du génie de sa race, a su prendre aux Grecs, amenés par les conquérants on Gaule, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'artistique dans l'esprit.

Il nous est si pénible d'accoupler ces deux mots, que nous avons cru devoir expliquer ici pourquoi nous étions forcé de le faire.

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Ce sont les mêmes dispositions, les mêmes alternances de couleur, les mêmes rosaces tracées au compas, les mêmes triangles enfin. La comparaison est, ce nous semble, suffisamment instructive. Les unes procèdent évidemment des autres (fig. 212-243).

Fig. 240. — 1. Mosaïque du Muséum Calvet, à Avignon. — 2. Mosaïque de Clcrmont. — 3. Mosaïque romaine d'Avignon ; mosaïque chrétienne du Puy-en-Velay.

L'église d'Issoire est peut-être plus complète encore que celle de Notre-Dame-du-Port. Isolée, sur sa grande place, on peut l'examiner à loisir ; celle de Glermont se trouve, pour ainsi dire, perdue au milieu des constructions de toute sorte ; à Issoire, on fait le tour de l'église en entier, et, par l'éloignement, l'œil arrive à juger parfaitement de son ensemble (fig. 244).

A part son chevet carré, ses chapelles absidales reproduisent les dispositions de celles de Glermont , les frontons des transepts

sont identiques, et la mosaïque, encore ici, couvre tout de ses capricieux dessins, bordures, frises, cintres des ouvertures, portes et le reste. Issoire est le triomphe de ce qu'on appelle dans le pays les cowronnes (voir fig. 238). C'est toujours le décor si original du vieux sanctuaire de l'antique Augustonemetum. C'est le vieil esprit national qui résiste avec une énergie sauvage aux envahissements asiatiques.

Fig. 211.

Mosaïques du Muséum Calvct, Mosaïques des églises de Clermont

à Avignon. et du Puy.

L'Auvergne est couverte d'églises analogues.

L'influence de cette école fut alors très considérable. Elle s'étendait, au nord, jusqu'à Nevers ; à l'est, jusqu'aux rives du Rhône; au sud, jusqu'à Toulouse ; à l'ouest, jusqu'aux bords de la Vezère, Ussel, Néris et Bourbon-l'Archambault. A Valence même, en plein Dauphiné, devant la façade de Saint-Apollinaire, on construisait alors un clocher d'un style complètement auvergnat (fig. 246).

Une curieuse remarque à faire, c'est que presque toutes ces églises du xi« et même du x" siècle sont bâties sur des cryptes.

Or qu'était la crypte, à l'origine? — Un tombeau.

Un homme mourait à Dijon, il s'appelait saint Bénigne ; à Rhuys, saint Gildas (fig. 248); Guenoël, à Landevenec (fig. 249); à Bordeaux,

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saint Sernin (fig. 247) ; dans le Poitou, saint Maixent, que sais-je? S'il fallait les citer tous, la liste en serait trop longue ; depuis M^"" saint Denis, inhumé dans la crypte de sa magnifique abbaye, jusqu'au grand saint Martin de Tours, sur les restes duquel se dressa plus tard l'immense basilique à laquelle il donna son nom. Cet homme avait pendant sa vie fait le bien selon son cœur ; le peuple, qui en

Fig. 242. — Mosaïques des chapelles du chevet de Notre-Dame-du-Port, à Clerraont-Ferrand.

gardait le grave souvenir, élevait sur sa tombe un édifice pour y venir, à toute heure, se recueillir et songer à ceux qui n'étaient plus et qu'il espérait revoir quelque jour.

C'est encore l'ancien culte des aïeux pour les morts. La religion chrétienne ne fit que se greffer, pour ainsi dire, en France sur l'ancien chêne d'Esus, le vivant à toujours.

A Rome, on alignait le long des grandes voies, en dehors des portes de la ville, les demeures somptueuses des défunts.

A Thèbes, il y avait une cité funéraire bien loin, bien loin dans la plaine ; et tout à fait à l'horizon se profilaient sur le sable du désert les tombes royales qu'on appelle les Pyramides.

l'art national, — II.

En Perse, on creusait des rochers à des hauteurs inaccessibles pour y placer les cadavres des souverains.

Jérusalem, enfin, avait caché dans l'ombre sa vallée de Josaphat.

Chez nous, la familiarité constante entre les absents et ceux qui luttaient encore pour le grand combat de la vie semblait toute natu-

Fig. 243. — Mosaïques du cloître de la cathédrale du Puy-en-Velay.

relie. — Nos cimetières étaient jadis au centre de la ville ou du village, près de l'église, dont le haut clocher, comme autrefois le menhir, désignait de loin à tous les regards le lieu sacré oii reposaient les ancêtres. Nous avons en France toujours vécu pour ainsi dire avec nos morts. Il y aurait là bien des choses à étudier pour ceux qui cherchent sérieusement l'explication des monuments celtiques ; et le fameux temple, que l'on cherche toujours à Garnac, pourrait fort bien n'être que le cimetière qu'on y rencontre.

A voir le calme profond des paysans de Gornouailles, quand ils viennent, au jour du dimanche, s'agenouiller près de l'église sur les

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grandes dalles qui recouvrent leurs chers défunts ; à voir, dans les vieilles abbayes d'Armor, la naïve dévotion des femmes passant des heures entières au devant des enfeux, sur le pavé des chapelles formé de pierres funéraires; avoir enfin, dans les montagnes d'Auvergne,

Fig. lu. — Vue de 1 église Saint-Paul, à Issoire.

ou même en plein Poitou, la foule qui se presse pour toucher de la main les tombeaux cachés dans les saintes cryptes, et passe en rampant sous les cercueils de pierre, on saisit comme un reflet du culte de l'immortalité, culte qui avait précédé l'introduction du christianisme dans la Gaule ; mais ceci est chose profonde, sur laquelle nous n'avons pas à nous étendre en ce moment.

Nous avons constaté que l'Auvergne garda saines et sauves les méthodes des vieux maçons de la période gallo-romaine, et les mit glorieusement en lumière, par pure réaction antibyzantine, en pleine période orientale. — L'étude de la marqueterie gauloise nous a

suffisamment démontré ce fait, qui reste désormais acquis à notre thèse.

Mais qui donc provoqua si audacieusement cette réaction? Qui donc planta si fièrement sur le sol arverne, en plein courant asiatique, le drapeau de l'art national?...

Fig. 245. — Vue do la crypte d'Issoire.

Les FRANCS-MAÇONS de l'époque! Ce mot seul fera bondir plus d'un lecteur ; mais, pour bien se rendre compte des temps passés, il faut élaguer des noms modernes tout ce que les siècles et les événements y ont ajouté depuis, et se reporter à l'idée primitive qui les engendra.

Oui, dès le xi® siècle, des corporations se formèrent, origines des conjurations qui provoquèrent l'affranchissement des communes, conséquences naturelles des confréries de moines qui peuplèrent alors partout les monastères.

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De ces corporations, la plus illustre fut certes celle des francsmacons.

Fijf. 246. - Clocher (roman auvergnat) de l'église Saint-Apollinaire, à Valence.

Ce sont eux qui ont bâti les cathédrales ; nous allons essayer de le démontrer par le détail.

La féodalité n'était que le triomphe de la force brutale, la domination tyrannique d'un petit nombre, d'aulant plus absurde qu'elle

était ignorante. Le seigneur était tout, le serf rien. « Pour ce qui me plaît, )) comme (lisait la devise des Glisson.

Quant aux manants, roturiers et vilains, tout cela n'était bon qu'à travailler la terre pour nourrir le seigneur, qu'à se battre poui^ lui dans les guerres, qu'à prendre sa place en captivité et à payer

Fig. 247. - Crypte de Saint-Sernin, à Bordeaux, d'après VioUet-le-Duc.

en beaux deniers comptants sa rançon. Un serf ne pouvait marier sa fille sans le consentement du suzerain, ni transmettre son pécule à ses hoirs sans la permission du comte ou du marquis. « C'était, dit M. Henri Martin, le retour au droit absolu du maître sur la personne de l'esclave antique. » — Tous taillables et corvéables à merci. Alors des hommes se rencontrèrent qui, tourmentés par le besoin de penser et d'apprendre, s'unirent par V association des intérêts moraux et des intérêts matériels; ils possédaient des terres, anciennes villas gallo-romaines, franches de tout point, paisibles et

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fertiles. — La Communauté en fit hommage au pape, le reconnaissant, en dehors des seigneurs et même des évèques, comme seul suzerain légitime. Le pape étant bien loin, on ne pouvait absolument rien avoir à craindre de lui. Le seigneur était là-haut, couvrant tout le pays de l'ombre funeste de son noir donjon.

Fig. 248. - Vue de l'abbaye de Saint-Gildas de Uhuys (Morbihan)

Dès lors, il se forma en France une classe qui, libre de travailler en paix chez elle, n'étant pas tenue de prendre les armes à tout propos pour soutenir contre un voisin hargneux les prétentions d'un Réchin, d'un Courte-Heuse, d'un Bras-de-fer ou d'un Fier-à-bras quelconque, se développa magnifiquement. « Mue par un remarquable esprit de patience et de charité, elle acquit par cela même une puissance morale contre laquelle vinrent inutilement se briser toutes les forces matérielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe, c'est à l'abri des murs du cloître que se réfugièrent les esprits

élevés, délicats, réfléchis; et, chose singulière, ce sera bientôt parmi ces hommes en dehors du siècle que le siècle viendra chercher ses lumières. » (Viollet-le-Duc, Dict. (ï architecture, t. I-, p. 122.)

Autour des moines s'assemblèrent bientôt tout ce qui avait besoin de calme, de paix et de tranquillité pour travailler et vivre. Nous

Fig. 249. - Vue dos ruines do l'ancienne abbaye de Landcvenec (Finistère).

avons vu l'innombrable quantité de corporations ouvrière^ qui s'étaient abritées dans les enceintes des monastères à l'époque carlovingienne. Nous étudierons tout à l'heure les constitutions de ces mêmes ouvriers, vivant librement en dehors des couvents, dans des vi-Ues bâties de leurs mains, non sans une certaine élégance.

Au xi« siècle, charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs, orfèvres, sculpteurs, peintres, copistes, s'associèrent à leur tour sous

la protection des abbés et s'unirent dans un même but, la marche en avant de leur art. Il y eut dès lors chez eux discipline, ce qui est la première qualité d'une union, apprentissage, compagnonnage et maîtrise, c'est-à-dire enseignement méthodique ; donc progrès nécessaire et régulier.

Là perfection à laquelle arriva du premier coup l'art français au

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Fig. 230. — Tombes et enfeux dans l'cgliso de l'ancienne aljbayc de Saint-GUdas de Rhuys.

xnf siècle serait incompréhensible si nous n'en avions l'explication par les développements successifs qu'il dut acquérir au sein de ces associations primitives.

L'élan donné, tous les travailleurs se tendirent fièrement la main ; ils devinrent forts, puisqu'ils étaient unis.

Les maçons, qui avaient peut-être des traditions plus anciennes, furent des premiers à constituer leur association ouvrière. Ils fondèrent les loges, hiUten, se ralliant à une loge supérieure, haupt-hutte; organisèrent leur compagnonnage sur des bases sérieuses, avec juridiction spéciale et tribunal particuHer, statuant sans appel sur tous les cas litigieux relatifs au bâtiment.

Ils choisirent un blason : — l'équerre, le niveau et le compas; — adoptèrent des mots de ralliement et des signes qui se sont depuis gardés jusque dans la franc-maçonnerie actuelle.

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Fig. 251. — Clovis lep et ClotilUo, sa femme, statues du portail do l'cglisc Notre-Dame de Corbeil.

Au commencement du xii® siècle, ils étaient en possession complète de leur 7^égle et s'appelaient déjà francs-maçons.

C'est qu'il ne faut pas se figurer que les constructeurs de cette époque étaient de simples Limousins à gage, travaillant pour un entrepreneur de bâtisse, recevant chaque samedi leur paye et la buvant dans des cabarets borgnes ou dans des assommoirs.

Non, les coteries du xi® siècle furent tout autre chose.

Un maître, à cette époque, non seulement piquait la pierre dans le chantier, mania'nt d'une main dextre son lourd marteau de fer.

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mais encore combinait l'ornement qui devait orner cette pierre. Savant dans la science de la géométrie, il profilait ses coupes suivant ^les règles les plus doctes, apprises par lui lors de son apprentissage ;

Fig. 252. — Statues romanes byzantines, d'après M. de Caumont.

il savait que tel chapiteau ou telle statue, devant être vu à 5 mètres de hauteur, ne pouvait être traité qu'en raccourci, et, détachant des rinceaux dans les pierres, il laissait avec amour surplomber ses volutes, atténuant avec soin les parties les plus voisines du fût. Puis, les choses terminées, c'est lui-même qui gravissait les échelles et disposait son œuvre suivant la position réglée d'avance par lui. Cette frise rêvée si longuement, il en avait combiné le galbe, tracé les moulures, cherché les ornements. En place, elle affirmait son idée, et il s'en réjouissait avec ses compagnons. Tous travaillaient en commun

avec joie, gaieté, chansons et mots pour rire, sous l'œil sévère du maître de l'œuvre. Ils étaient artistes dans toute l'acception du mot, ces modestes piqueurs de pierre, dont les noms ne nous sont pas parvenus, tan^ ils étaient humbles. Mais n'anticipons pas sur cette matière ;

Fig. 253. — Statues de Clovis et do Clotilde, jadis dans le porche de rabbayo do Saint-Germain-des-Prcs.

nous les regarderons à l'œuvre au xui^ siècle, quand s'épanouira dans son plein leur art si personnel.

Ils s'affirment déjà au xi® siècle, par la résistance au mauvais goût qui nous arrivait des rives du Bosphore. Nous les avons vus à Glermont ; nous les retrouverons à Paris, à Chartres, à Reims, oij nous espérons pouvoir étudier leurs œuvres sublimes avec tous le soin qu'elles méritent.

Si, dans un simple appareil de maçonnerie proprement dite, ils

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surent déjà se montrer à ce moment, dans la statuaire ils prouvèrent encore mieux la résistance qu'ils voulaient opposer quand même aux influences étrangères. Prouvons-le par l'examen des figures de Corbeil, de Saint-Germain, de Moissac, de Toulouse et de Gahors.

Fig. 234. — Rois mérovingiens du cloître de Saint-Denis et du porche de Saint-Germain-des-Prés.

Les souverains qui dotaient les sanctuaires, à ce moment de ferveur étrange, tinrent à honneur de faire placer au portail de leurs églises leur image et celles de leurs prédécesseurs ; mais leur suprême préoccupation de se présenter à la postérité dans des poses majestueuses les jeta dans le hiératisme le plus absolu.

Les statues de Clovis et de Clotilde (fig. 251), placées jadis au portail de l'église Notre-Dame de Gorbeil, sont d'une rigidité éminemment désagréable : c'est du byzantin le plus ^uv, poncifs grecs co-

piés cent fois, et toujours identiquement reproduits selon la formule. Froids, secs, longs, avec leurs plis collés aux membres, leurs "tresses pendantes, leurs manches démesurées, leurs gestes convenus et leur éternel livre, ces fantômes de pierre vous glacent. La monotonie de tous ces personnages est vraiment écœurante (fig. 252).

Fig. 255. — Ingon et Morard, abbés de Saint-Germain-des-Prés, d'après Alexandre Lenoir. (Musée des monuments français.)

A Saint-Germain-des-Prés, le chef de la dynastie mérovingienne, avec sa noble épouse, forment un groupe plus figé peut-être encore, s'il est possible, qu'à Notre-Dame de Gorbeil (fig. 253).

L'art hiératique, dit Viollet-le-Duc, est un art stérile : il ne parle pas. Mot vrai s'il en fut, dont on comprend surtout la profondeur quand on examine tous ces rois immobiles, qui montrent du doigt des rouleaux de pierres plus raides qu'eux-mêmes (fig. 254), sur lesquels on faisait écrire quelques mots pour bien indiquer aux passants ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire ; car, à la seule inspection de

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leur visage ou de leur personne, ceux-ci n'auraient jamais su le comprendre.

A Saint-Germain-des-Prés, une pointe de fantastique se mêle à la fixité maladive des statues qui figuraient jadis à l'entrée du portail

Fig. 256. — 1. Statue de saint Pierre, du cloître de Moissac. — 2. Le signe du Lion, statue du Musée de Toulouse ; d'après Viollet-le-Duc.

de l'église : l'abbé Ingon, coiffé de la mitre, montre sous ce bonnet persan une tête de mort grimaçante ; Morard, accosté de son fameux tau, outre cette même tête de mort, croise sur sa chasuble des mains de squelette et chausse de mules déformées ses pieds décharnés (fig. 255).

La mort, ce doux rêve, cette calme vision de la race gauloise, prend ici des formes hideuses ; c'était dans le goût judéo-chrétien de l'époque.

La statue de saint Pierre (fig. 256), tirée du cloître de Moissac, n'est, dit Viollet-le-Duc, que la copie grossière d'un ivoire byzantin.

<( On retrouve là, non seulement le caractère des sculptures de Byzance, mais le faire, le style hiératique, maniéré, et jusqu'aux pro-

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Fig. 257. - La Manécanteric, maison des chantres, place Saint-Jean, près de la cathédrale de Lyon.

cédés pour indiquer les draperies. Il est certain que les artistes qui taillaient les images ne regardaient ni la nature, ni même les nombreux fragments de l'antiquité romaine qui abondaient dans cette contrée ; mais qu'ils n'avaient d'yeux que pour ces ouvrages byzantins d'ivoire, de cuivre ou d'argent repoussé qu'on exportait sans cesse de Gonstantinople.Tout, dans cette sculpture, est de convention. On n'y retrouve que les traces effacées d'un art qui ne procède plus que par recettes. » [Dictionnaire d'architecture, t. VIII, p. 3.)

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