LE CIIUIST DE CAHORS
Cette figure du Glirist est sculptée sur le tympan de la porte septintrionale de la cathédrale de Caliors. Elle appartient au commencement du xn" siècle ru à la fin du xf.
VioUet-le-Duc (article sculpture, t. VIll, Dklioniunre raisonné de larchUeciure f'ranraise du XF au xvi<= siècle, p. 133).
LES BYZANTINS
Dans la statue du musée de Toulouse (fig. 256), qui représente un des signes du calendrier, le Lion de juillet, le célèbre architecte croit voir un certain mouvement, une première recherche de l'effet, une manière nouvelle, qui se rapprocherait de la nature.
Fig. 258. — Donjon du château de Nogent-le-Rotrou.
Il faut avoir ses yeux pour y rencontrer tant de choses.
Pourtant, à la fin du xi« siècle, « la Barbarie sénile » qui nous avait envahis semble disparaître, et l'on peut constater déjà le commencement d'un art qui allait se développer grandement par la suite. Nous n'en voulons pour preuve que l'admirable figure du Christ de Cahors que nous reproduisons ici (planche 4).
Que nous sommes loin déjà de la vision de Pathmos, des sept chandeliers des sept Eglises, du tympan de La Lande-de-Gubzac. Le
Christ redevient le Grand législateur. De sa main droite, il bénit le
Fig. 259. — Entrée du château de Gisors, côté de la campagne.
monde, et, de la gauche, il montre l'Évangile, cette loi nouvelle où il est écrit : « Aimez-vous les uns les autres.»
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« Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. »
Fig. 260. — Porte du château de Gisors, côté de la ville.
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. »
(c Heureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants
de Dieu. »
Le Christ de Gahors est comme un jalon planté là par un précurseur, indiquant la voie dans laquelle va se lancer l'art français quand il parviendra à entrer en pleine possession de lui-même.
Fig. 261. — Vue du donjon du château de Gisors.
Nous avons longuement étudié les églises ; car là seulement nous pouvions trouver les véritables traces du goût artistique de cette époque et des influences qui le particularisent. Il nous reste, pour compléter nos études sur le xi* siècle, à jeter un coup d'œil sur les maisons et les châteaux, sur l'architecture civile et l'architecture militaire.
Des maisons, nous n'avons pas grand'chose à dire ; car ce qui nous reste de purement 7-oman dans ce genre est considéré par les archéologues comme appartenant plutôt à la période duxu" siècle qu'à celle qui nous occupe en ce moment. Gomme nous traitons cette
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période un peu plus loin, nous reviendrons alors sur ces habitations très caractéristiques.
Pourtant, Lyon nous fournit un spécimen que tous les savants reconnaissent comme appartenant positivement au xi* siècle, et nous avons cru devoir en faire spécialement mention à cette place.
Fig. 202. — Yuo du donjon du château de Gisors.
C'est la Manécanterie (maison des chantres, du latin mane cantare^ chanter matin), avec ses petites arcatures, la voûte de sa porte, décorée de marqueterie assez semblable à celle du cloître de la cathédrale du Puy, ses fines colonnettes, ses fenêtres géminées et ses grands contreforts. La Manécanterie, malgré les mutilations que lui ont fait subir les guerres de religion en 1562, possède encore un cachet qui la distingue des maisons de Gluny, de Chartres et d'ailleurs, qui sont plus romanes, mais moins byzantines. Elle peut servir de type à l'architecture civile contemporaine des églises d'issoire, de Valence et de
Dijon. C'est pour cela que nous en présentons un léger croquis au lecteur (fig. 257).
Pour les châteaux, on comprend que, à l'aurore de la féodalité, ils
Fig. 263. — Vue intérieure de la seconde cour du donjon de Gisors.
durent afficher un caractère aussi rude, aussi brutal, que l'institution qu'ils étaient destinés à protéger.
Les donjons de Loches, d'Arqués, de Langeais, de Beaugencysur-Loire, en sont les preuves flagrantes. Grosses tours carrées assez
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semblables à des prisons, percées de rares fenêtres, élevant au-dessus des petites maisons de la cité leurs grands murs de pierres noires. On ne peut les regarder sans ressentir au fond de l'âme comme une sorte d'effroi. Cette barbarie est formidable ; c'étaient bien là les demeures de ces nobles seigneurs qui terrorisaient notre pauvre France.
Le plus souvent, ils s'élèvent sur de hautes collines à l'aspect abrupt et sauvage, comme àNogent-le-Rotrou.
Ce sont des nids d'aigles ou de vautours, oii devaient sans cesse retentir le bruit des épées de fer battant sur les cottes de mailles, les éclats de voix des soudards et les jurons des gens d'armes, réclamant au chef de bande leur part du butin pillé çà et là sur les terres des vassaux effrayés.
Gisors, bâti par les ordres de Guillaume le Roux en 1097, sur les plans de Robert de Rellême, habile constructeur de forteresses, donne, mieux que tout autre, la physionomie du château féodal du xf et du xu" siècle. C'est l'antique camp retranché des Mérovingiens, qui a remplacé son enceinte de pieux fichés en terre par de fortes murailles de pierre, et sa tour de guette, au-dessus de laquelle se tenait suspendu, au dire de Grégoire de Tours, le glaive de la colère de Dieu, par un donjon qui semble menacer le ciel et le défier orgueilleusement à son tour.
Le château de Gisors est bâti sur le sommet d'un roc escarpé, dominant la petite ville qui s'étend à ses pieds et semblant l'écraser de sa redoutable masse.
Sa première enceinte est immense. Entouré de grands arbres au sombre feuillage, qui atteignent à peine le haut de ses murailles, il a conservé, surtout du côté de la campagne, je ne sais quoi de farouche, partant de complètement féodal.
On pénètre dans cette enceinte par une grande porte (fig. 259- 260), où se voient encore les traces d'un pont-levis gigantesque ; elle est munie d'une herse qui achève de lui donner un aspect tout à fait moyen âge. Au fond, quand on gravit la pente qui y mène, on aperçoit la motte sur laquelle s'élève la seconde enceinte et le donjon (fig. 261 et 262).
On sent que le maître n'était pas très sûr de ses bandes ; chez lui, il se fortifiait contre les siens: « Un seigneur, dit Viollet-le-Duc, si puissant qu'il fût, ne tenait sa puissance que de ses vassaux. Au moment du péril, ceux-ci devaient se rendre à son appel, se renfermer dans le château et concourir à sa défense ; mais il arrivait que ces vassaux n'étaient pas toujours d'une fidélité à toute épreuve. Souvent l'ennemi les gagnait; alors, le seigneur trahi n'avait d'autre ressource que son donjon, dans lequel il se renfermait avec ses gens à lui, et il ne lui restait comme dernière ressource qu'à se défendre jusqu'à l'extrémité.
» Le système de la défense des places, pendant la féodalité, n'était qu'une série de moyens accumulés par la défiance, non seulement envers ses ennemis déclarés, mais encore envers les garnisons mêmes. » {Dictionnaire de l'architecture, t. V, p. 35.)
Quand on a gravi le petit sentier qui mène au donjon, une grande baie s'ouvre devant vous ; le lierre la tapisse aujourd'hui (flg. 263), et dans une cour étroite s'élève une tour polygonale flanquée d'un escalier qui conduisait jadis dans les appartements intérieurs. Là se trouvait le réduit somptueux de la châtelaine et du châtelain.
Quelle triste existence devaient mener les haultes dames qui avaient uni leur sort à celui des bannerets qui dominaient de là-haut le plat pays !
Une cour sombre, des murailles crénelées, des herses, des ponts-levis, des défenses de toutes sortes, accumulées au seuil même du logis. Gomme horizon, la plaine hostile ; comme premier plan, une vraie caserne remplie d'hommes d'armes, fourbissant des lances, aiguisant des épées, faisant reluire des hauberts; partout des écuries ou greniers à fourrages, de vastes salles oii l'orgie, en temps de paix, régnait dans toute sa splendeur; plus loin, d'immenses cuisines, des celliers, des magasins d'armes, et dans la basse-cour, — car c'est ainsi qu'on nommait à juste titre la première enceinte, — des chiens, des chevaux, des faucons chaperonnés sur leurs perchoirs, criant, hurlant, piaillant. Voilà vraiment belle distraction pour une baronne et une marquise.
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Un petit coffret peint à la chinoise, disent les inventaires, qui faisait autrefois partie de l'ancien trésor de la cathédrale de Vannes, et qui se trouve aujourd'hui déposé dans le musée de la Société polymathique du Morbihan, nous donne pour ainsi dire comme une page arrachée des mémoires d'une femme de cette époque, et nous fait saisir sur le vif la douce existence des châtelaines du xi"" siècle et les consé-
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Fig. 261. — Coffret peint à la chinoise, appartenant autrefois au Trésor de la cathédrale do Vannes
(face antérieure).
quences fatales qui durent résulter de leur rigoureux emprisonnement.
Nous n'irons pas rechercher ici si ce coffret représente réellement l'histoire belle et délectable du noble chevalier Gauvain et de ses chastes amours, depuis qu'en costume de moine il délivra une duchesse jusqu'à ce qu'il fut proclamé duc de Bretagne. Ce serait matière à contestation ; laissons ce soin à de plus érudits. (Voir le Bulletin de la Société polymathique, deuxième semestre, année 1874,
Mais, sans y mettre de noms propres, comme on aperçoit, en examinant bien ce petit meuble, la signification naïve des scènes qu'y a représentées le peintre du temps !
Un noble héros couronné arrive à cheval, le faucon au poing, en
signe de chevalerie, chercher sa belle (fig. 264). Est-ce union de cœur ou résultat de conquête? Le page qui se dissimule, gentilhomme aussi, comme l'indique l'oiseau, marque de haut lignage, qu'il porte sur la main, ferait supposer que la dame ne se livre que par contrainte. D'ailleurs, la guerre a certainement précédé le mariage ; car une
Fig. 265. — Coffret du Musée de Vannes ; le Départ du chevalier (couvercle).
tente montre qu'il y a eu camp : donc bataille et tuerie d'hommes.
Maître de son bien, le seigneur l'enferme en son château. Mais, d'illustres paladins viennent à la tour, armés de lances et de boucliers. — On se bat bien loin là-bas au delà de la mer, et le seigneur suzerain vous réclame ; — le vaillant sire enfourche son destrier, et sa noble épouse, de la fenêtre du donjon, lui passe son écu blasonné, lui faisant promettre de soutenir haut et ferme l'honneur de sa maison (fig. 265).
L'affaire sera chaude ; voilà que les chevaliers, cachés derrière leurs hauts boucliers peints, marchent les uns contre les autres. Les coups vont pleuvoir dru comme grêle ; car les larges épées sont sorties des fourreaux et ne doivent y rentrer que teintes du sang des ennemis (fig. 266).
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Pendant ce temps-là, l'ancien page, revenu près de sa belle, prend sa viole ou son y^ehec et charme les ennuis de la châtelaine par
Fig. 266. — Coffret du Musée de Vannes (côté).
les accents de sa voix mélodieuse (fig. 266). Fidèle à la foi jurée, tout en se laissant bercer par les doux chants d'amour, la dame a toujours
Fig. 267. — Coffret du Musée de Vannes : l'Enlèvement de la dame (face postérieure).
refusé de répondre à la flamme de son poursuivant si courtois. Celui-ci, plein de désespérance, a fui loin du castel et s'est réfugié dans un cloître ; mais, sous la robe de bure, sa passion lui ronge encore le cœur.
L'époux n'est pas revenu : on guerroie toujours au pays d'outre-
mer. Alors, sous son froc noir, apparaît de nouveau le beau page ; ses yeux sont remplis de larmes : il a tant pleuré pendant de longs jours; un blanc destrier est là sous les grands arbres ; à tant de persévérance, la noble dame ne peut résister, elle se rend, tendant à son amant sa main blanche et part avec lui pour toujours.
Ce qui prouve que tromperie est chose éternellement femelle ; mais ce qui démontre encore qu'il ne faut jamais lutter avec les gens d'Eglise, parce que l'esprit de Dieu triomphe de tout, puisqu'il arrive à dompter la femme.
Nous avons préféré prendre le coffret de Vannes comme type des costumes du xf siècle, que de donner ici quelques scènes de la tapisserie de Bayeux, si souvent reproduite du reste.
Le dessin des personnages divers qui couvrent la fameuse tenture, représentant la conquête de l'Angleterre, est tellement naïf qu'il en devient grotesque ; nous renvoyons donc le lecteur à tous les recueils qui en ont chargé leurs pages. Gomme traduction plus compréhensible de cette curieuse étoffe, nous donnons ici deux faisceaux d'armes copiés sur les savantes reconstitutions du musée d'artillerie de Paris (fig. 268 et pi. V). Ils font comprendre, ce nous semble, mieux que toute espèce de dissertation, ce que pouvait être l'armure d'un chevalier, à la fin du xf siècle.
Avec la féodalité commença à cette époque ce que l'on a nommé depuis la chevalerie.
L'homme monté était alors seul considéré comme un véritable guerrier; le piéton passait comme un valet d'armes. « 11 n'y a d'infanterie, dit Viollet-le-Duc, que chez les peuples civilisés ; car toute infanterie n'a de valeur qu'autant qu'elle est soumise à une discipline sévère, à une organisation administrative puissante. » Le chevalier remplaçait tout cela par l'élan, la fougue et la charge.
L'auteur du Dictionnaire raisonné d' architecture prétend que cette institution de la chevalerie nous vient des Aryas, qui étaient les premiers cavaliers du monde; passe pour les Aryas! Jusque-là, la cavalerie n'avait été considérée chez les Grecs et les Romains que comme une troupe auxiliaire.
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Depuis, l'homme de cheval a fait bien du chemin, et même encore de nos jours un cuirassier ou un dragon se regarde comme
Fig. 2fi8. — Faisceau d'armes de la tapisserie de Baycux, d'après la reconstitution du Musée d'artillerie.
bien au-dessus d'un simple troupier, qui rend quelquefois bien plus de services que lui. Mais nous n'avons pas à entrer dans ces considérations d'économie militaire. — Donc le chevalier passait avant
tout dans la hiérarchie féodale. — En quoi consistait son armure, à l'époque où nous arrivons ?
Au xf siècle, la cuirasse romaine, encore à la mode du temps de Charlemagne, comme nous l'avons vu plus haut, fut presque aban-
Fig. 269. — Cavalier du xie siècle, d'après un manuscrit do la Bibliothèque nationale.
donnée ; le haubert de mailles n'était pas encore inventé ; les chevaliers se vêtirent de la broigne.
La broigne (pi. V) était une sorte de cuirasse faite de peau, avec des anneaux de fer cousus, très rapprochés. Pour revêtir cette cotte, un large plastron carré s'ouvrait sur la poitrine, permettant d'enfourcher les jambes ; cette première opération faite, on passait une manche, puis l'autre ; après quoi on boutonnait le plastron.