‹ L'art nationalChapitre 37 sur 88 · GENITRICIS HONORE · texte numérisé non relu

GENITRICIS HONORE

JOIIANNE MAGISTRO.

de gens qui ne peuvent se mouvoir sous le soleil sans être dirigés par quelqu'un ; servum pecus, auquel il faut toujours et avant tout un maître. Laissons-les à leurs rêves ultra-monarchiques, — ils ne valent pas la peine d'une réfutation, — et traitons, si faire se peut, la question sous son vrai jour.

Hélas ! l'influence des rois sur la renaissance monumentale du

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Fig. 378. — Motifs d'ornementation végétale des bordures de Chartres ; d'après les Mélanges archéologiques.

xnf siècle fut, au contraire, à peu près nulle ; ils avaient, du reste, à cette époque, bien autre chose à faire.

Pendant qu'on bâtissait Notre-Dame, à quoi pensait Philippe- Auguste? Il pensait, dit un chroniqueur du temps, qui nous le représente assis à l'écart dans son camp, rongeant avec distraction un rameau vert, arraché par lui à quelque buisson voisin ; il pensait à une chose : « C'est à savoir si Dieu lui ferait la grâce, à lui ou à un de ses hoirs, d'élever de nouveau la France à la hauteur où elle était parvenue du temps de Gharlemagne. »

Certes, c'était songerie bien royale, digne du grand batailleur qui dompta tant de vassaux rebelles, et nous ne chercherons pas ici à déprécier le rôle que joua, dans l'histoire, cet illustre monarque. Fils glorieux d'un père inerte et débile, Philippe II fut un grand politique, A vingt ans, il mettait à la raison son propre parrain, le comte de Flandre, qui l'avait menacé de venir planter sa bannière sur le Petit- Pont de Paris, dans la rue de la Calandre.

Un peu plus tard, il prenait Châtillon-sur-Seine au duc de Bourgogne, Hugues, troisième du nom, « grand déprédateur d'églises, enleveur de damoiselles et baron de grands chemins. »

Pendant les croisades, il joua de bonne guerre Richard Cœur de Lion, qu'il laissa tranquillement, en terre sainte, pourfendre les Sarrasins à grands coups d'estoc et de taille, pendant que, de retour en France, il sapait par la base la redoutable influence qu'avait acquise dans le royaume, grâce à l'inertie de ses prédécesseurs, la funeste famille des Plantagenets.

Quoique croisé de fait et protecteur reconnu des biens du clergé, sa foi n'était pas précisément bien profonde; car, à l'époque de ses querelles avec le pape, après son divorce avec Ingelburge de Danemark et son mariage avec Agnès de Méranie \ il répétait souvent que,

1. Philippe-Auguste ne fut pas hcui-eux dans ses alliances. Il s'était marié à l'âge de quinze ans avec Isabelle de Hainaut; c'était une union politique. On voulait, par elle, railleries Capétiens aux Carlovingiens. Isabelle descendait d'Ermangarde, comtesse de Namur, fille du malheureux compétiteur de Hugues Capet.

La reine mourut le 15 mai 1190, en laissant au roi un fds, qui fut plus tard Louis VIII, qu'elle avait eu de lui deux ans auparavant.

Philippe, après la mort de sa femme, en 1193, épousa Ingelburge, sœur de Canut VI, roi de Danemark ; mais, le jour même de ses noces, pendant la cérémonie de son mariage, il commença de prendre en horreur sa pauvre compagne. On attribua, selon l'usage du temps, à un maléfice, l'antipathie étrange et invincible qu'il avait conçue pour sa nouvelle femme.

Le roi fit casser son mariage par un concile de prélats français, sous le prétexte d'une alliance de famille. La reine, qui ne savait pas un mot de français, eut beau s'écrier tout en pleurs : Maie France! Maie France! Rome! Rome!

On l'enferma dans un couvent.

Philippe prit alors pour épouse la belle Agnès de Méranie ; mais Innocent III venait de monter sur ,Ie trône des souverains pontifes et de se saisir de la -tiare. C'était un pape dans le goût de Grégoire Vil, qui faisait et défaisait les rois et les empereurs avec un sans gène incroyable. Il répondit II l'appel d'Ingelburge et frappa à'inlerdit le royaume de France. Terrible punition, qui rendait les clochers silencieux et muets, fermait les églises, arrêtait partout la vie religieuse

pour se venger des hardiesses papales, « il se feroit volontiers mécréant comme Saladin lui-même. »

Quand le légat Milon le sollicita de combattre les fameux hérétiques qu'on massacrait si chrétiennement dans tout le midi de la France, au moment de la guerre contre les Albigeois, Philippe se tint sur la réserve et répondit au messager du seigneur pape « qu'il avoit à ses flancs deux terribles lions : Othon, soi-disant empereur, et Jean, roi d'Angleterre, lesquels, d'un et d'autre côté, travailloient de toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France ; par ainsi qu'il ne pouvoit sortir dudit royaume, ni lui ni son fils, et que c'estoit bien assez pour le présent, qu'il donnât licence à ses barons de marcher en Narhonne, contre les perturbateurs de la foi. »

Sa grande gloire est d'avoir, avec les milices des communes, navré à sang, sur le pont de Bouvines, la féodalité tout entière dans la personne de ses plus illustres représentants.

Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, frère bâtard de Jean sans Terre, et Renaud, comte de Boulogne, « homme aussi subtil de parole que vaillant de la main, » venaient d'organiser contre le royaume de France une terrible ligue. Ils étaient allés trouver l'empereur Othon d'Allemagne, et lui avaient offert de se mettre à la tête de la coalition dans le Nord ; Othon attaquerait Philippe par la Flandre et le Hainaut, tandis que le roi Jean d'Angleterre descendrait en Poitou, pour reconquérir ce qu'il appelait son héritage.

L'armée était formidable ; en tête brillait Ferrand, comte de Flandre, qui s'était, par avance, adjugé Paris comme butin de guerre; avec lui chevauchaient le duc de Limbourg, les comtes de Hollande et de Namur, les ducs de Brabant et de Lorraine. Hugues de Boves traînait à sa suite une véritable horde de routicy^s, de cotereaux et de

alors si puissante, supprimait les sacrements et laissait pourrir en plein air les corps sans sépulture.

Malgré sa fureur bien compréhensible, le roi céda. Ingelburge réintégrée, Agnès s'en fut mourir de douleur au château de Poissy; mais la Danoise ne conquit pas pour cela le cœur de son mari. Pendant le reste de sa vie, elle erra misérable, tantôt prisonnière h Étampes, tantôt à moitié libre au Louvre, sans jamais obtenir un regard de celui que le ciel lui imposait comme inséparable compagnon.

b06 L'A HT NATIONAL.

Brabançons, soldats à gage, propres à tout, assoiffés de pillage, de meurtres et d'incendies. Vingt-cinq barons, suivis de leurs gens d'armes, portaient eux-mêmes leurs bannières au centre de \q. bataille.

On allait conquester toutes les terres du roi Philippe.

11 y avait des prophéties qui annonçaient que le roi serait renversé pendant la lutte, foulé aux pieds des chevaux et que son corps resterait sans sépulture.

La vieille comtesse Mahaut de Flandre avait fait remplir quatre charrettes de cordes, pour lier les Français quand ils seraient déconfits .

Les trompes et les buccins retentissaient au loin dans la plaine; le fracas de l'invasion s'annonçait partout, bruyant et terrible ; Renaud de Boulogne surmontait son casque d'une aigrette double, formée de deux fanons de baleine ; tous les princes d'outre-Rhin affichaient sur leurs heaumes de fer des cimiers menaçants ; les blasons les plus extravagants flottaient, noblement dessinés, sur les pennons des gentilshommes ; au-dessus des innombrables guerriers qui suivaient, l'étendard impérial d'Othon, représentant un aigle en bronze doré, tenant un dragon dans ses serres. Toute la chevalerie flamboyante était là, fière de combattre sous les yeux d'un César germanique.

Autour du roi de France se pressaient des bataillons noirs qu'on n'avait encore jamais vus sur aucun champ de bataille; c'était l'armée des communes françaises. Cinquante mille manants allaient lutter contre cent soixante mille hommes de noble race ; mais c'était le tocsin des beffrois qui les avait réunis, et ce menu peuple avait juré de se défendre jusqu'à la mort, contre le Germain maudit et les seigneurs qui le suivaient.

Ce furent les vassaux de l'abbé de Saint-Médard de Soissons qui eurent la gloire d'engager le combat. Cent cinquante sergents d'armes, tous roturiers, dit Henri Martin, chargèrent audacieusement la chevalerie de Flandre.

Les communes de Corbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais, de Gompiègne, accoururent à leur tour avec l'oriflamme que le roi, surpris au matin, n'avait pu déployer au moment du départ.

Nous n'avons pas cà conter cette journée mémorable, où Philippe, désarçonné, faillit périr sous les crocs de fer de la gendarmerie teutonique, et fut sauvé par les vilains qui combattaient à ses .côtés.

Il y eut un terrible abatis d'hommes et de chevaux; Othon fut blessé à mort, son dragon d'or brisé et son aigle traîné dans la pous-

Fig. 379. — Le château du Louvre sous Philippe-Auguste ; d'après une ancienne gravure.

sière. L'armée ennemie se débanda tout entière ; ce fut une débâcle, et Ferrand, l'instigateur de l'entreprise, le futur comte de Paris, enchaîné à la suite du roi, prit la route de Lutèce moins glorieusement qu'il ne comptait le faire, injurié par les escholiers qui se gahoient de son enferrade et de son orgueil justement châtié.

Bouvines fut le commencement de la ruine de l'indépendance féodale.

Le peuple avait dit à son roi : « Tu veux vaincre ces gens, qui vont chercher l'étranger pour nous dominer cruellement; marche en

avant, nous sommes pour toi. Tu as rêvé l'unité d'un royaume semblable à celui de Gharlemagne; cette unité, nous la voulons ainsi que toi, prends notre sang. L'ennemi commun, c'est l'habitant des hauts donjons; combattons-le ensemble, nous l'écraserons en nous unissant. » Les communes affranchies affranchirent à leur tour le rc? et fon-

Fig. 380. — Fortifications de Paris sous Philippe-Auguste. Le Parloir aux Bourgeois, entre les portes Saint-Jacques et Saint-Michel.

dèrent à Bouvines la monarchie française. Philippe-Auguste eut la gloire de comprendre l'immense portée du mouvement de cette race, qui revoyait la lumière après de si longs jours d'oppression. Sa mémoire doit rester chère à tous les cœurs vraiment français. On peut lui pardonner de s'être peu préoccupé des beaux-arts ; son rôle était ailleurs : il sut le jouer vaillamment.

Pourtant, on lui doit, en fait de constructions, le château du Louvre (fig. 379), qu'il fit bâtir sur la rive droite de la Seine, en face

de l'ancien palais de la Cité, oii il se trouvait un peu trop à l'étroit ; les fortifications de Paris (fîg. 380), que les francs bourgeois élevèrent sous sa direction personnelle, et le pavage des rues de la capitale, qu'il sut mener à bonne fin pendant son règne ^

Pour un roi aussi occupé que Philippe, certes, c'est bien quelque chose.

Son fils, qu'on surnomma le Lion, à cause de je ne sais quelle prophétie de Merlin , qu'on lui appliqua bien longtemps après sa mort, se contenta d'être un rival, plus que chaste, du pieux Joseph, ministre du Pharaon d'Egypte . L'histoire n'a rien à dire de ce prince, qui eut pourtant le bonheur immense d'être l'époux préféré de Blanche de Castille, la plus grande reine qui ait porté la couronne

1. On sail l'origine de l'ordonnance qui régla ce pavage des rues de Paris.

<c Un jour que le foi s'en alloit par son palais de la Cité pensant à ses besognes, dit la Chronique de Saint-Denis, il s'appuya à une fenêtre pour regarder la Seine et prendre l'air. Il advint qu'en ce moment des charrettes qui passoient remuèrent si bien la boue et l'ordure qui remplissoient la rue, qu'une puanteur en issit si grande qu'à peine pouvoit-on la souffrir. Elle monta jusqu'à la fenêtre où le roi estoit; il se détourna en grande abomination de cœur, et, pour cette raison, conçut-il en son courage une grande et somptueuse œuvre, mais moult nécessaire, que tous ses devanciers n'avoient osé entreprendre ni commencer pour les grands cousts qu'il falloit faire. Il manda le prévost et les bourgeois de Paris et leur ordonna que toutes les rues et voies de la cité fussent pavées bien soigneusement de grès gros et forts. "

Lorsque, il y a quelijucs années, on découvrit les fondations du Petit-Chàtelet pour reconstruire le Petit-Pont, on trouva un fragment de ce pavé commandé par Philippe-.\uguste. Les grès avaient 0™, 40 carrés et 0™, 20 d'épaisseur.

2. Ou l'appela le Lion pacifique, disent quelques historiens, parce qu'il mourut, à son retour d'Avignon, à Montpensier d'Auvergne. Or, certaine prophétie, attribuée à Merlin, disait qu'un lion pacifique devait mourir au ventre ou la panse du mont (Montpensier). Gesta Ludovici VIII, dans les Histoires des Gaules et de la France, t. XVIII. (Henri Martin, t. IV, p. 131.)

Il y a des gens qui s'arrêtent volontiers à ces détails puérils. De nos jours, cette façon de narrer les prouesses des rois paraît simplement naïve, et, si l'on en fait peu de cas, on avouera qu'on a quelquefois raison.

3. On attribue, disent quelques-uns des historiens contemporains, la mort de Louis VIII au poison que lui fit prendre le comte de Champagne, qui aimait la reine Blanche d'un amour charnel. Guillaume de Puylaurens donne à ce trépas une tout autre cause. » La maladie du roi, écrit-il, pouvait être guérie par le commerce d'une femme, .\rchambaud de Bourbon, noble homme, qui se trouvait dans la compagnie du mari de Blanche de Castille, se chargea de l'opération. » Nous passons sous silence les agissements de ce grand seigneur. Ils sont, du reste, consignés tout au long dans le récit très détaillé du chroniqueur. L'illustre malade, à la vue de son remède, sentit bouillir en lui toute l'indignation d'un homme digne d'être le père de saint Louis. Il congédia la jeune fille qu'on lui avait présentée et répondit par celte parole, souvent attribuée à sa noble épouse : « Plutôt la mort que l'offense à Dieu par un seul péché mortel. » Son fils se souvint toute sa vie de la pureté de cœur de son père.

de France, depuis sa compatriote Brunehilde. (Henri Martin, t. IV, p. 133.)

Louis IX, son digne héritier, montra dans sa vie glorieuse entre toutes, puisqu'on en fit un saint, un double caractère très nettement tranché.

Il fut bien Espagnol et Castillan du bon cru, vrai fils de sa glorieuse mère, au pont de Taillebourg, quand il tomba sur l'ennemi l'épée au poing et força les Anglais à jouer des éperons, pour « se honteusement départir vers la cité de Saintes. »

De même, aux rivages d'Egypte, on peut le reconnaître comme de bonne souche ibérique, lorsque, n'attendant pas que sa nef eût touché la terre, il se jeta dans l'eau jusqu'aux épaules, l'écu au col, le heaume en tête et le glaive en main, criant aux siens : « En avant, Montjoie Saint-Denis ! » et suivant l'oriflamme qui déjà flottait sur la rive sarrasine.

Mais, comme on le sent bien le rejeton pâle du pudibond successeur de Philippe-Auguste, le descendant du dévot Louis VII, pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle et de Saint-Thomas de Gantorbéry, l'arrière-petit-fils du bon roi Robert, quand, poussé par sa passion pour les reliques, il se fait donner à prix d'or, par Baudouin de Constantinoplc, le bois de la vraie croix, qu'il porte à pied sans ceinture, le chef découvert, et purifié par un jeûne de trois jours, depuis l'abbaye Saint-Antoine jusqu'au palais de la Cité ; pendant que ses fils et les deux reines le suivent, en soulevant sur leurs royales épaules, dans des écrins orientaux, la fameuse couronne d'épines du Golgotha, le fer de lance dont fut percé le corps de Notre Seigneur et l'éponge que l'on présenta trempée de vinaigre au Christ crucifié '.

i. L'église de Saint-Denis prétendait posséder, dans son Trésor, un exemplaire de ladite couronne, qui passait depuis longtemps pour avoir fait force miracles ; mais, comme Louis IX n'était pas sûr de l'authenticité de cette relique, il se fit donner par Baudo lin la seconde couronne que détenaient les Grecs de Gonstantinople, pensant que, lorsqu'il aurait les deux, il serait du moins assuré de tenir la véritable.

Dans sa transaction avec Baudouin, il ne fut pas question d'argent; le scrupuleux monarque avait trop peur de tomber, par le trafic des choses saintes, dans le péché de simonie. Il accepta f/rahdicmenl la relique que lui offrait l'empereur d'Orient et lui donna gratuitement, à son tour, l'argent nécessaire pour rembourser les prêteurs génois et vénitiens qui le poursuivaient. La

Saint 4^ouis brilla toujours par une dévotion aussi minutieuse qu'extraordinaire.-

Pour ne pas manquer la récitation des offices et des heures canonicalcsf quand il était forcé de chevaucher en campagne, il faisait chanter ses menus suffrages par des chapelains à cheval à son côté, et l'on psalmodiait des psaumes en cavalcadant sur les grandes routes, tout comme si l'on eût été dans une église.

Trois fois la nuit, il se relevait pour prier : à minuit, à matines et à primes, a et ce faisoit-il, les nuits mêmes qu'il estoit avec la reine, sa femme. »

Quand il communiait, après avoir ôté son chaperon et sa coiffe, une fois entré au chœur, ce n'était pas sur ses pieds qu'il allait vers l'autel, mais à genoux, se traînant à terre en vrai pénitent qu'il était.

Nous ne parlerons pas de ses mortifications volontaires, à l'égard de la pauvre Marguerite, son épouse, pendant l'avent, le carême et les vigiles des grandes fêtes, non plus que de ses disciplines avec Geoffroi de Beaulieu, son confesseur, qui le cordeloit pendant des heures. Pour lui, la domination de son corps était un indispensable moyen de salut. Sa vie entière ne fut composée que de pénitences.

Une telle limpidité d'âme méritait bien la canonisation que lui octroya, du reste, Boniface VIII, seize ans à peine après sa mort.

Saint Louis fut le dernier des croisés. Deux fois, il prit le bourdon et la panetière, la première pour « aller en Babylone » (au Caire), combattre le sultan en personne; la seconde pour « se rendre en la cité de Thunes » (Tunis), afin de tenter d'y chrestienner le chef des Sarrasins. On connaît le résultat de tant d'efforts.

Le vrai but du saint roi, dans ces deux expéditions, n'était pas seulement de venger les injures faites à Jésus-Christ par les païens,

somme versée par le saint roi se montait à plus de deux mille livres tournois (200,000 francs de notre monnaie.)

Sa manie de pieux souvenirs était si grande qu'il en oubliait jusqu'aux intérêts de l'État que Dieu lui avait donné à gouverner. Un très saint clou, qui passait pour être celui qui avait traversé les pieds du Christ sur le Calvaire, disparut par accident du Trésor de Saint-Denis ; le jeune Louis, à cette nouvelle, s'écria que plutôt que do perdre ce clou, il eût mieux aimé voir la plus belle partie de son royaume abîmée sous la terre. [U'fitoirc de France, t. IV, p. 176.)

bl2 L'ART NATIONAL.

mais encore et surtout de gagner pardons et indulgences pour les fautes qu'il avait commises en sa vie.

Hélas ! il ne lui fut pas donné de visiter le saint sépulcre, et, en présence de ses insuccès, il n'attribua qu'à « ses nombreux péchés » le triste dénouement de l'entreprise.

On dit qu'il délibéra longtemps et voulut abdiquer, pour se retirer dans un cloître. Décidément, il méritait bien de descendre, par les femmes, de Louis le Débonnaire.

Les hauts barons qui formaient sa cour ne voyaient pas d'un très bon œil toutes les pratiques saintes dont il accompagnait ses actions les plus ordinaires. Anciens soudards des vieilles guerres de Philippe-Auguste, ils n'étaient pas toujours à la hauteur de la foi de leur benoît souverain.

On sait que, pour les décider à la croisade, il fit sournoisement coudre des croix rouges sur les robes neuves dont il devait gratifier ses gentilshommes au jour de Noël, selon l'usage du palais. Quand, à la messe de l'aurore, tous les grands officiers de la couronne eurent revêtu les cottes et les chaperons neufs distribués par le roi, et que, le jour venant, ils se virent ainsi croisés de force, n'osant, par décence, arracher le signe qu'ils portaient à l'épaule, ils sourirent du bout des lèvres, trouvant « cette, chasse aux pèlerins » peut-être un peu discourtoise.

Les chevaliers, dit Henri Martin, ne marchaient à sa suite que par point d'honneur et par déférence, plutôt que par goût pour la religion. Les expéditions lointaines ne leur allaient plus qu'à demi et les rois seuls, en ce moment, gardaient l'enthousiasme des pèlerinages d'outre-mer.

Quant au peuple, on a, par une anecdote d'un historien du temps, la caractéristique de son opinion sur le fils de Blanche.

Un certain jour qu'il rendait la justice, une femme du commun, nommée Sarette, qui le vit, au milieu de l'audience, se livrer à ses oraisons habituelles, s'écria tout à coup : « Fi ! fi ! devrois-tu être roi de France? moult mieux seroit qu'un autre fût roi pour toi; car tu es roi tant seulement des frères mineurs, des frères prêcheurs, des

prêtres et des clercs; grand dommage est que tu sois roi de France, et c'est grand'merveille que tu n'es bouté hors du royaume. »

Les sergents voulaient la battre ; le roi, qui était bon, s'humilia devant cette vigoureuse sortie et fit donner une bourse d'or à Sarette.

Après sa mort, ce fut cette sublime bonté qui fit sa gloire dans

Fig. 381. — Vue de la Sainte-Chapelle avec l'escalier du Lutrin de Boileau ; d'après une ancienne gravure.

la postérité. L'amour et les regrets du peuple se plurent à entourer d'une auréole mystique le front du monarque défunt [Histoire de France, t. IV, p. 335), et dans cette grande figure se résuma, pour l'avenir, tout ce qu'il y eut de plus pur et de plus élevé dans le catholicisme du moyen âge.

On peut dire que c'est lui qui créa, en France, cette religion de la royauté, qui a si longtemps abrité et protégé ses descendants pendant des siècles.

l'.irt natio.nai.. — II.

En architecture, il nous a laissé la Sainte-Chapelle (planche VIII). C'est à sa passion pour les reliques que nous devons ce chefd'œuvre. Lorsqu'il fut devenu propriétaire de la sainte croix, de la sainte couronne et des autres instruments de la passion du Christ que lui céda Baudouin, il résolut de les déposer dans un reliquaire digne de ces trésors sacrés. Pierre de Montereau fut chargé de construire ce reliquaire; on peut dire qu'il s'en acquitta d'une façon splendide.

Le roi posa la première pierre de cet oratoire, le plus beau du monde entier, dit M. de Guilhermy, en 1245'. Le dimanche de la Quasimodo, 25 avril 1248, la chapelle haute et la chapelle basse furent consacrées simultanément : la première, sous le titre de la Sainte-Couronne ou de la Sainte-Croix, par Eudes de Chàteauroux, évêque de Tusculum, légat du saint-siège ; la seconde, sous le vocable de la glorieuse Vierge Marie, par Philippe Berruier, archevêque de Bourges.

On avait mis trois ans à ciseler ce bijou, qui coûta au roi huit cent mille livres ; il dépensa deux millions pour l'acquisition des reliques et la confection des châsses oii elles furent déposées.

La chapelle basse était destinée aux officiers de second ordre ; dans la suite, elle devint la paroisse des gens attachés au service des chanoines et des habitants de l'enceinte du palais. La chapelle haute était réservée au roi et à sa famille ; le prince y arrivait de plain-pied sans sortir de sa demeure.

On montait autrefois à ce sanctuaire par un escalier de quarantequatre degrés. Cet escalier, que représente notre gravure (fig. 381), a été immortalisé par Boileau, dans son poème du Lutrin. Il était, à l'époque de Louis XIV, rempli d'échoppes d'écrivains publics et de boutiques de libraires.

Où sans cesse étalant bons et mauvais écrits, Barbin vendait alors des auteurs à tout prix.

On connaît la fameuse scène qui se passa sur cet antique perron,

1. Viollet-lc-Duc dit que la Sainte-Chapelle fut commencée en 1242 cl terminée en 1247. (Dictionnaire raisonné d'architecture, t. II, p. 424.)

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LA SAIiNTE-ClIAl'ELLl:: DU PALAIS, A PARIS.

au dire du poète, quand fondirent comme grêle, sur les chanoines éperdus et bénis, tous les in-folio tirés de la poussière des casiers du célèbre bouquiniste, j9ar Gorillon la basse et G^^andin le fausset.

Cet escalier a été supprimé depuis.

Quant à la flèche, ornement nécessaire de toute châsse du xni^ siècle, elle a subi, à travers les âges, des transformations de toute espèce.

La première aiguille, placée par l'architecte primitif sur cet élégant édifice, tomba de vétusté.

Sous le règne de Charles VI, le charpentier Robert Fouchier en éleva une autre, qu'un incendie consuma le 26 juillet 1630. Louis XII] alors orna la Sainte-Chapelle d'une troisième flèche, qui fût renversée en 1791, parce qu'elle chancelait sur sa base.

Celle qui se voit actuellement en place a été exécutée d'après les dessins et sous l'habile direction de M. Lassus. C'est une imitation du clocher brûlé en 1630.

On y retrouve, dans tout son éclat, le style fleuri de la première moitié du xv'' siècle.

Les ouvriers modernes se sont plu à y renouveler les traditions des anciens maîtres de l'architecture ogivale, en donnant à la plupart des statues qui la décorent la physionomie des artistes qui ont contribué à l'érection de ce petit chef-d'œuvre.

La Sainte-Chapelle, sous l'Empire et la Restauration, a servi successivement de magasin pour les farines et de dépôt pour les archives judiciaires. C'est en 1837 qu'on en a décrété la restauration définitive.

Heureusement que ce travail fut alors confié à M. Duban, qui reçut pour adjoints MM. Lassus etVioUet-le-Duc.Ces noms expliquent suffisamment le soin qu'on apporta à cette reconstitution et l'admirable coup d'oeil qu'offre aujourd'hui ce monument aux visiteurs curieux qui osent, malgré les sévères gardiens qui l'entourent, se hasarder à y faire un pieux pèlerinage.

Rien n'est plus splendide que l'aspect actuel de cette chapelle haute : incomparables vitraux, émaux chatoyants, voûtes d'azur,

semées d'étoiles d'or, nervures délicates, couvertes des lis de France unis aux tours de Gastille (planche IX)', statues magnifiquement peintes, chapiteaux ornés de feuillages aux couleurs variées, pavages décorés de dessins harmonieux; tout, en ce divin lieu, enchante le regard et remplit le cœur d'un calme souverainement délicieux. « On se croirait, dit le P. Arthur Martin, sous les ombrages d'un bois mystérieux, contemplant, à travers les branches fleuries, le lever ou le coucher d'un beau jour. » [Mélanges, t. II, p. 2 .)

Des hommes d'un savoir extraordinaire, le grand Michelet entre autres, veulent absolument trouver, dans la conception de Pierre de Montereau, une inspiration arabe et sarrasine. Ils s'appuient surtout sur ce fait, que saint Louis se fit accompagner par le célèbre archi-

1. Nous rapprochons ici des peintures de la Sainlc-Cliapelle, que reproduit notre planche IX, celles de Notre-Dame de Dijon, dont nous avons réuni quelques échantillons dans notre chromolithographie de la planche 6. Elles peuvent donner au lecteur une idée à peu près complète du système d'ornementation des décorateurs de cette époque.

Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi avancés que leurs confrères les sculpteurs dans la recherche naturaliste qui révolutionnait l'art français à cette heure d'enthousiasme universel.

Bien des causes peuvent expliquer ce retard de la peinture. Les statuaires, à ce moment, étaient en même temps ornemanistes. 11 en fut tout autrement pour les peintres. Chez ces derniers, les dessinateurs de figures, qui suivaient, hélas ! encore les traditions hiératiques de leurs devanciers byzantins, ne daignaient pas s'abaisser à la décoration d'une clef de voûte, d'une corniche, d'une frise, d'une colonnette ou d'un chapiteau. Or il ne nous reste de ce temps, grâce au vandalisme des chanoines du xvii^ siècle, qui couvrirent toutes ces barbarits d'un badigeon monotone, que les tracés de ces simples manœuvres. Comment, avec si peu, juger de l'état vrai de la peinture murale sous saint Louis. Nous y reviendrons à propos des vitraux; les scènes naïves que les verriers figurèrent dans leurs magnifiques roses nous donneront alors des points de comparaison plus explicites, qui nous permettront de faire, à propos de ces compositions charmantes, des observations motivées.

Contentons-nous, pour les murailles, de regretter que l'idéal des porteurs d'hermines des règnes de Louis XIV et de Louis XV ait été ce vide complet qui a motivé la boutade d'un poète moderne :

JYm comme un mur d'église.

Le « marteau révolutionnaire » a tant fait des siennes, de 1643 à 1180, que nous sommes forcé de passer sous silence une branche de l'art qu'il eiit été pourtant bien utile pour nous de pouvoir étudier avec soin.

2. Inutile de faire remarquer l'importance du témoignage d'un homme aussi compétent que l'auteur des Mélanges archéologiques, venant confirmer notre théorie sur l'origine végétale de l'art gothique dans nos contrées. Nous n'insisterons pas sur cette opinion du savant collaborateur du P. Cahier; elle répond victorieusement aux dédains des archéologues, qui méprisent avec un sans gène un peu trop pédantesque les timides rapprochements de M. 'Warburton, dont nous avons parlé plus haut.

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