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CHAPITRE CINQUIÈME

Sommaire. — Origine de lart ogival; son caractère essentiellement laïque. — Invasion du naturalisme. — La Sainte-Chapelle et Notre-Dame de Paris. — Iconographie d'une cathédrale. — Peintures, vitraux, sculptures, orfèvrerie, etc. — Les maisons civiles au xiii^ siècle. — Les collèges. — Les abbayes. — Les châteaux. — Armures et costumes. — Les tombeaux.

LUNY avait rompu la digue derrière laquelle on s'efforçait, depuis des siècles, d'arrêter l'esprit national. La brèche ouverte, le torrent s'échappa rapide, tumultueux d'abord, calme et tranquille ensuite, couvrant la France entière d'un limon bienfaisant, qui devait plus tard faire fructifier une moisson nouvelle, abondante et merveilleuse, semblable à ce Nil majestueux, que retenaient, aux temps anciens, les souverains de Thèbes aux cent portes, et qui, répandu par leurs soins, aux époques désignées d'avance, donnait aux populations de la basse Egypte ce qu'alors on nommait le Don de Dieu.

* Le frontispice de ce chapitre est formé de deux bandes d'ornementation purement végé-

La grande Renaissance française du xni'' siècle, qui eut pour résultat politique l'établissement définitif des communes devenues libres et l'affranchissement de la royauté, victorieuse par elles des grands vassaux intraitables et de la féodalité tracassière; la Renaissance française s'affirma en art, par la création subite d'un style entièrement personnel.

Rejetant brusquement toutes les traditions germaniques, latines ou byzantines, qu'on avait voulu lui imposer de force, l'art national conquit alors sa place au grand soleil, en introduisant dans son architecture une forme toute neuve, toute originale, bien à lui, à lui seul, forme basée sur les principes anciens de la race primitive, qui n'avait pour seule règle définie de l'expression nette de sa pensée que le culte suprême de la nature.

Vous n'êtes pas sans avoir visité, dans les environs de Paris, quelques-uns de ces parcs immenses, tracés par les financiers du xvin® siècle, autour de châteaux superbes, élevés avec le faste orgueilleux du millionnaire, réalisant à force d'or des caprices invraisemblables.

Dans une plaine aride, ils commandaient à leurs architectes, jardinistes\ comme on disait alors, des pyramides de rochers, des montagnes, des lacs, des rivières, des temples et des fabriques, et les artistes choisis par eux accumulaient les pierres transportées à grande peine, surmontaient leurs collines factices de petits dômes, ornés de pilastres grecs, dédiés à Gupidon, comme à Méreville ; dressaient sous les grands arbres, plantés en quinconces, des colonnes à la

taie, copiées d'après des vitraux du temps, dans le riche album de M. Champigneulle. Au milieu, nous avons rassemblé un certain nombre de feuillages , dessinés d'après nature , qui figurent quelques-uns des types dont se servirent habituellement pour motifs de leur décoration monumentale les artistes du xnii= siècle.

La lettre C, extraite d'un manuscrit contemporain de saint Louis, est accompagnée d'une branche de chêne naturelle et d'un liseron des bois. On sait l'emploi fréquent que firent du chêne et du liseron les peintres et les sculpteurs de cette époque.

1. Voir une très curieuse brochure, intitulée le Jardinisie moderne, guide des propriétaires qui s'occupent de la composition de leurs jardins ou de l'embellissement de leurs campagnes, par le vicomte de Viart, propriétaire et créateur des jardins pittoresques de Brunchaut. (Paris, chez M. Pichard, libraire, quai Conti.)

Concorde civile comme à Brunehaut, avec inscriptions savantes :

Audict cives acuisse fernim Quo graves Perssemelias périrent; Audiet pugnas vitio parciUuin lîara juventus ;

arrangeaient des ruines minutieusement combinées, bâtissaient le long des ruisseaux clairs des moulins jolis, des laiteries de marbre comme à Trianon, oii les marquises en jupons courts, rayés de noir luisant, chaussées de mules à hauts talons, jouaient les bergères, avec des Tircis en vestons de satin bleu tendre :

Heureux qui, dans le sein de ses dieux domestiques, Se dérobe au fracas des tempêtes publiques; Et dans un doux abri, trompant tous les regards, Cultive ses jardins, les verlus et les arts i.

Une tourmente épouvantable a depuis chassé bien loin tous ces Myrtil, ces Mélicerte et ces Nicandre.

Les financiers partis, tous ces châteaux sont devenus déserts, et la nature, reprenant ses droits, a couvert ces décors d'opéra-comique d'un magnifique voile de verdure sauvage. Quand on s'égare aujourd'hui dans ces parcs, au lieu des chaumières capitonnées de satin, des cabanes meublées de voluptueux sofas, que trouve-t-on à cette heure? La ronce brune, qui étale ses grappes de mûres noires sur les corniches éventrées du sanctuaire de Vénus la Blonde, le lierre noueux qui embrasse les fûts découronnés de ses rustiques lianes ; des taillis infranchissables remplissent tout de leur végétation luxuriante. Les prairies où paissaient les moutons ornés de faveurs roses sont remplies d'herbes folles, hautes comme des buissons. Des fougères aux feuillages découpés bouchent les portes basses des maisonnettes de briques; les bocages aux mystérieux échos, savamment préparés.

1. Inscription écrite sur un marbre aii-dessiis de la porte d'un ermitage, dans le parc de Brunehaut. Brunehaut est plus récent que Mérévillc, que Courances, que Ménars et que Trianon ; mais, comme il est corçu absolument dans le même style, nous l'avons à dessein confondu avec ces derniers jardins, Iracérf sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI.

l'art national. — II. 31

sont remplacés par des bois sombres. Dans les sources limpides où se miraient jadis les Amaryllis à la tête poudrée de neige, le ncnufar étend ses larges feuilles et couvre l'onde, devenue verdâtre et visqueuse, des corolles blanches de ses fleurs à l'enivrant parfum. Sous cette puissante poussée s'engloutissent les mièvreries surannées d'un siècle de courtisans et de courtisanes. Tout éclate et pétille dans une exubérance de végétation plantureuse ; et la grande débauche inattendue de la nature, au milieu de ces boudoirs abandonnés, donne à ces mesquines conceptions d'un règne de décadence je ne sais quoi de grandiose et de sublime, qui vous étonne, vous émeut et bientôt vous ravit.

Il se passa, dans le domaine pur de l'art, au xni^ siècle, quelque chose d'absolument semblable.

Le mauvais goût des porteurs de robes orientales, des prélats amis du faste et des ornementations à cabochons de pierres précieuses, avait couvert la France de monuments en désaccord complet avec le sol sur lequel on les élevait. Eglises rondes à toits plats, comme à Neuvy-Saint-Sépulcre ou à Sainte-Croix de Quimperlé. frontons grecs, comme à Nevers, à Glermont, à Issoire ou ailleurs; fenêtres étroites, comme h Brélevenez ou à Saint-Julien-le-Pauvre ; portes basses à cintres surbaissés, chapiteaux historiés remplis de bêtes monstrueuses, mâchicoulis chargés de têtes fantastiques, chevrons brisés, zigzags sans nombre, enchevêtrements désordonnés, constructions lourdes, trapues, monotones et disgracieuses.

Tout à coup alors, près de ces petites choses, se dressèrent à perte de vue, dans le ciel, des colonnettes réunies en faisceaux, semblables aux arbres plantés drus dans un bois vierge; plus loin s'alignèrent des piliers immenses, larges, droits, rappelant les vieux chênes ou les grands hêtres des forêts de Gompiègne ou de Fontainebleau.

Tout là haut, à leurs sommets, s'épanouirent des feuillages finement découpés, surmontés çà et là des touffes puissantes de végétaux inspirés par ceux qui naissaient sur la terre voisine, ornements nécessaires d'une innovation aussi hardie que naturelle.

La vigne se joignit au lierre, à l'orme, au châtaignier; la marguerite des prés s'abrita près du plantain méprisé, du trèfle vulgaire; l'iris et le glaïeul accompagnèrent partout le cresson, l'éclair ou le liseron rampant; la scabieuse mutine se maria doucement à l'érable tailladé ou bien au figuier somptueux; toute une flore, complètement ignorée des âges précédents, couvrit chaque muraille nouvelle, chaque frise, chaque corniche, de ses productions innombrables.

Au lieu des lourdes masses à bases carrées, des cintres réguliers, des pilastres épais, tout s'ajoure alors, tout se découpe dans cette architecture essentiellement légère, qui détache les profils gracieux de ses fines sculptures, sur les fonds sombres des chapelles ou l'obscurité des grands cloîtres, avec une élégance pleine de délicatesse et d'harmonie. D'immenses fenêtres remplacent les meurtrières allongées de l'époque romane, de splendides porches s'ouvrent majestueusement, chargés d'un peuple de statues.

Au dehors, mille clochetons se superposent, formant sur le ciel bleu des silhouettes aériennes d'une hardiesse invraisemblable. De grands contreforts, enfin, étendent au-dessus des bas côtés leurs bras énormes, semblables à ces branches de vieux arbres qui s'élancent fièrement vers la nue, formant dans les longues allées de nos bois un berceau mystérieux, impénétrable aux rayons du soleil.

Et par-dessus tout, enfin, paraît I'ogive, « lançant ses voûtes à des hauteurs que l'art d'aucun peuple et d'aucun siècle n'a jamais atteintes, secouant les entraves de toutes les règles établies et stupéfiant de son audace la raison humaine. » (Henri Martin, Histoire de France, t. III, p. 410. j L'ogive, imitation parfaite, quoi qu'on en dise, de la magnifique voûte végétale des antiques sanctuaires naturels de la vieille Gaule celtique.

A cette affirmation, je vois déjà bondir sur leurs sièges tous les savants de la chrétienté '.

Que parlez-vous d'ogive?

1. M. de Caumont lui-même traite de singuli('i'e l'opinion de M. Waburton, qui a cherche l'origine du style ogival dans les voûtes naturelles formées par les arbres séculaires des forêts, frappé qu'il était de l'analogie que présentent les grandes avenues des bois français avec les nefs

L'ogive est latine, parce que son nom vient à'ovum, qui veut dire œuf, et qu'elle a pour origine la moitié d'un œuf.

L'ogive est allemande, parce que son nom vient de aug, que l'on peut prononcer og et qui signifie œil, et la voûte ogivale est formée d'un angle curviligne, semblable à celui du coin de l'œil, quoique dans une position différente.

L'ogive est grecque, parce qu'elle figure parfaitement établie, selon toutes les règles de l'art, dans la porte du Trésor d'Atrée.

L'ogive est arabe, puisqu'on la rencontre dans la mosquée d'Amrou, au Caire, et que cette mosquée est antérieure de plusieurs siècles à toute construction gothique française, car elle date de l'an 640 de notre ère.

Laissons dire les savants; car, à ces suppositions gratuites, on pourrait ajouter de même que l'ogive est préhistorique et remonte à la pierre polie, puisqu'on a découvert deux portes de cette forme dans le dolmen de Grac'h Vras, à Kerlescan de Garnac, et une autre ouverture bien plus caractéristique peut-être au tumulus de Rodmarton, dans le Gloucestershire,-en Angleterre. (Voir Mortillet, planche LYII, numéro 553, du Musée préhistorique, et le premier volume de VAi't National^ chapitre u, p. 49.)

Geci, comme dit Viollet-le-Duc, ne fait qu'embrouiller une question dont la solution importe assez peu et qui est, d'après de Gaumont lui-même, « complètement oiseuse ^ »

Entre l'ogive et l'art ogival, il y a des abîmes.

Que Varc en tiers-point soit turc, arabe, grec, allemand ou latin.

des églises à ogives, dont la décoration, du reste, est enipriinlée complètement au règne végétal. (Abécédaire d'archéologie, p. 328.)

Nous ne reviendrons pas sur la poétique description de M. de Cliati'aubriand, que nous avons citée dans noire introduction, description qui n'est que la confirmalion du système de M. "Waburton.

Pour nous, nous croyons absolument que l'art ogival, entièrement naturaliste jusque dans ses moindres détails, a puisé ses seules inspirations dans la forêt, et que les sanctuaires de la mère de Dieu, élevés par le peuple au xin° siècle, ont succédé directement dans son esprit à ceux de la vierge-mère, adorée par les druides au fond des chênaies de l'antique Gaule.

1. Ogive, dans le sens moderne du motj est un terme entièrement détourné de son sens primitif. Au moyen âge, on désignait par arc o*/;/' les nervures diagonales qui renforcent, aug-

peu nous importe; « l'art ogival, issu d'un mouvement très complexe et pourtant marqué du cachet le plus spécial, de la plus forte unité qui ait jamais existé, » est un art essentiellement français. « L'ogive en elle-même, dit Henri Martin, est un accident; mais, à la fin du

Fig. 367. — Chapiteaux et bases des colonnettes do la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris. Chapiteau de la Porte Rougo do Notre-Dame.

xii* siècle, cet accident devient un système, une révolution dans la France proprement dite. »

« Quelques écrivains, ajoute le célèbre historien, ont appelé cet art

mentent les voûtes d'arêtes {augif aufpncnlalif), dit Qiiicherat. (Voir Henri Martin, t. III, p. 407.)

Croix d'augivcs, dit Viollet-le-Duc, s'entendait pour les arcs diagonaux d'une voûte d'arête gothique.

Arcs augifs ne s'appliquait qu'aux nervures croisées.

Les autres arcs, fussent-ils aigus, s'appelaient arc douhlcau, licrccron J'ormeret. (T. VI, p. 421.

nouveau Varù catholique; ce serait un véritable contresens, si, par là, on entendait l'art papal et romain : le style ogival est précisément V art gaulois ei français, s'émancipant de Fart romain, de Fart pontifical et hiératique; le vrai nom de cette architecture, qui n'est pas plus romaine que gothique ou que sarrasine, c'est I'Architecture française DU MOYEN âge; si elle n'est pas l'architecture définitive de la France, si elle n'exprime pas le génie français tout entier, elle est tout au moins, entre les divers styles qui se sont succédé sur notre sol, le seul qui nous appartienne on propre et qui ait un caractère essentiel de nationalité. »

u Art national, disons-nous, art laïque, faut-il ajouter, art antimonastique, extrasacerdotal, dû aux fraternités d'artisans, aux francs-maçons de l'époque. » [Histoire de France, t. III, p. 412 ^) Oui, art gaulois, ajouterons-nous à notre tour, ne s'inspirant que du sol, copiant la nature au milieu de laquelle il vit, et qui prend pour modèle de ses rosaces, de ses fenêtres, des balustrades de ses galeries, des ouvertures de ses clochers, des encadrements de ses sculptures, des ornementations de ses pavages, des peintures de ses murailles, des enroulements de ses grilles, des volutes de ses crosses, des ciselures de ses vases sacrés, le trèfle, la plante vulgaire qui sert de nourriture à ses bestiaux.

Certes, ceux qui viendront nous dire que saint Louis a rapporté le trèfle des plages de Damiette et de Tunis, que les architectes des cathédrales sont allés chercher le trèfle à Jérusalem, que nos sculpteurs, nos peintres, nos orfèvres, nos émailleurs ont cueilli la plante sainte sur les rives du Bosphore, pourront être à leur tour taxés de visionnaires.

Et pourtant, le trèfle est la base de toute l'ornementation dans l'architecture gothique.

Les classiques ont certainement du bon, et la Grèce, que ces messieurs de toutes les Académies soutiennent avec un acharnement

1. Nous sommes liciircux de voir Ici confirmer, par l'autorité d'un tel homme, une opinion (jiic flous hasardions timidement plus haut, et qui prend, grâce à l'appui du maître, une portée qui

la rend déïormais incontestable.

digne d'éloges, a produit des chefs-d'œuvre, mais vraiment ils poussent trop loin leur amour exclusif d'Athènes et de Gorinthe.

Nous aussi, à un certain moment de notre histoire, nous avons senti battre quelque chose au fond de notre cœur ; nous aussi, nous avons ou des traditions sacrées, aussi grandioses que celles de l'Egypte,

Fig. 368. — Chapiteaux divers du xiii» siècle, d'après M. de Caumont. Chapiteaux de la Sainte-Chapelle et de Saint-Martin-des-Champs.

du Péloponèse et de l'inévitable Rome, et, grâce à ces traditions, après l'affranchissement des communes, nous avons produit un art méprisé, conspué, vilipendé par le monde officiel, qui n'en est pas moins sublime, quand on apprend à le voir.

Cet art, français des pieds à la tête, nous le revendiquons exclusivement, avec toute l'énergie d'une conviction absolue; qu'on le nomme (jotJiique avec dérision, peu nous importe; nous oserons, avec Henri Martin, le qualifier d'ART national.

Reste à en étudier toutes les beautés, à en montrer toutes les perfections : c'est ce que nous allons essayer de faire dans les pages qui vont suivre.

Commençons par l'analyser jusque dans ses moindres détails ; peut-être un jour tenterons-nous d'en esquisser une synthèse.

La formule de l'art ogival naquit, nous venons de le voir, dans les abbayes clunisiennes '.

Toute règle, pour s'établir définitivement, a besoin de réflexions profondes, de discussions sages, de méditations lentes ; le cloître donne le calme nécessaire à ces différentes évolutions de l'esprit en quête de la recherche du mieux. Mais là s'arrête l'influence de cette solitude et de cet isolement forcé, que procure la vie monastique. La conception nouvelle, une fois trouvée, arrêtée solennellement dans sa façon d'être, le moine la suivra invariablement sans sortir de la ligne rigide tracée par lui. Quand c'est d'art qu'il s'agit, il copie éternellement son modèle. Voyez les peintres actuels du mont Athos, ils en sont encore aux poncifs byzantins du xf siècle.

Si l'architecture ogivale s'était, au xu® siècle, cantonnée dans les seuls monastères, elle serait restée nécessairement stationnaire ; on l'aurait vue petit à petit se hiératiser complètement.

Heureusement qu'elle passa bien vite de la main des clercs dans celle des laïques, et, grâce à cette évolution, se développa soudainement, avec une intensité, une surabondance dévie, un élan si remarquable qu'on a peine à en suivre la trace dans les innombrables monuments qui s'élevèrent sous son inspiration directe à cette époque, tant fut rapide sa marche incessante en avant.

La première qualité d'un artiste quelconque, fût-il ouvrier de cuivre ou de fer, fût-il tailleur de bois ou piqueur de pierre, c'est la personnalité.

1. « Les Clunisicns qui, dès le xi" siècle, étaient maîtres en l'art de bàlir, et qui avaient formé une école d'architecture déjà brillante îi cette époque, furent les premiers qui surent appliquer l'ogive à la construction, non seulement des arcs, mais des voûtes. En relations constantes avec l'Orient, ils en rapportèrent l'arc brisé; mais ce ne fut que sur le sol français que cet arc détermina une révolution dans l'art de la construction. » (Viollet-le-Duc, article Ogive, t. Yï, p. 425.)

Sans la liberté en art, il n'existe rien, absolument rien.

Dans un monastère, l'homme, par lui-même, ne compte pas ; il est le rouage d'une mécanique merveilleuse; mais, ayant aliéné volontairement son caractère propre, il ne peut plus désormais qu'obéir ; là est sa force, mais aussi sa faiblesse.

Fig. 369. — Chapiteaux de Mantos-la-Jolio, de Notre-Dame de Paris, de la cathédrale de Sécz, de l'église de Yézelay et de celle de Clamecy; d'après VioUet-le-Duc.

Le vrai moine n'est jamais un artiste dans la grande acception du mot. Ce qui fit, au contraire, la grandeur de l'art ogival dès son origine, ce fut l'extrême indépendance que laissèrent, à chaque individualité concourant à leur œuvre, les maîtres maçons de cette époque.

L'architecte donnait à ses hommes les dimensions d'un chapiteau, d'une frise, d'une statue, d'un bas-relief, et ceux-ci alors faisaient de ce chapiteau, de cette frise, de cette statue, de ce bas-relief, leur œuvre propre, y introduisant l'expression de leur pensée particu-

lière, sans troubler toutefois rordonnance générale de l'édifice auquel ils travaillaient en commun.

L'explication de la richesse, de la diversité, de l'originalité sans cesse renouvelée, qui se laisse voir partout, dans l'ornementation des cathédrales, est dans l'application constante de cette libre méthode.

Voyez la série de chapiteaux que nous réunissons dans les quelques ligures groupées ici par nos soins. Aucun ne ressemble à l'autre, et tous pourtant îormcni pendajits (fig. 367 et suiv.). C'est que la nature est redevenue la seule loi qui inspire ces sculpteurs merveilleux ; et, se sentant libres de l'interpréter à leur gré, dans toute son indépendance effrénée, ils la rendent avec une habileté vraiment surprenante.

Nous voilà donc encore revenus aux trois conditions de l'art vrai, formulées par la triade des vieux bardes :

L'œil qui sait voir, le cœur qui sait comprendre, et la volonté qui ose suivre la nature.

Sont-ils assez français ! Sont-ils assez gaulois, ces chapiteaux ! Plus rien de grec, ni de dorique, ni de toscan. Plus rien de monstrueux ni de purement géométrique. Une corbeille garnie de feuillages naturels, cueillis à deux pas de la ville oii se dresse le monument ; cela suffît pour enfanter des chefs-d'œuvre.

C'est la forêt que les artistes laïques du xni* siècle veulent reproduire ; aussi, comme l'indique le maître, prennent-ils tout d'abord comme types les arbres à hautes tiges, le chêne, l'érable, le poirier, le figuier, le hêtre, ou les plantes vivaces des halliers, le houx, le lierre, l'églantier, le framboisier (Viollet-le-Duc, t. II, p. 535), sujets variés, auxquels ils mêlent partout la A'igne, feuillage national s'il en fut.

L'interprétation sculpturale, c'est-à-dire la nécessité de reproduire des choses souverainement légères par des masses solides, a rendu parfois difficiles à comprendre toutes ces ornementations, depuis les frises de la Sainte-Chapelle du Palais (fig. 372), les rinceaux de Sens ou d'Amiens (fig. 373), les petits panneaux de Chartres

Qg. 374), jusqu'aux bordures de Trêves ou de Saint-Séverin(fîg. 375), jusqu'aux magnifiques volutes de Notre-Dame ou de Saint-Denis (fig. 376). Nous ne chercherons pas à les déterminer ici nominativement. La flore monumentale du xni® siècle attend son Tournefort ou son Linné; espérons qu'un véritable savant l'entreprendra quelque jour, et qu'il ne nous gratifiera pas d'un catalogue rempli, comme

Fig. 370. — Chapiteau de la cathédrale d'.\.uxcrre.

celui de la cathédrale de Reims, de Quercus robur, de Vitis mnifera, de Potentilla fragaria, de Rosa canina, de Ranunculus acris, de Sagittaria sagittifolia, à''Agrirnoma, d'Asarum vulgare ou de Malva syheslris. (Voir Gaumont, Abécédaire, p. 341.)

Ce latin pharmaceutique, pour décrire la renaissance du xni'= siècle, serait vraiment par trop déplacé.

Elles sont si belles, ces volutes de cresson, ces feuilles d'aune, ce lierre simple, ces roses, ces renoncules ou ces mauves (fig. 377

et 378), qu'il faudrait n'avoir plus rien de français dans le cœur pour les étiqueter sorbonnifiquement. Ah ! qu'ils étaient loin du pédantisme qui nous accable aujourd'hui, ceux qui les conçurent à l'origine. Ivres de nature, lâchés dans leurs bois immenses, ils s'en donnèrent à cœur joie, ces fils des vieux druides ; ne leur infligeons pas l'affront de les latiniser, en les glorifiant à juste titre, après plusieurs siècles d'oubli.

Fig. 371. — Chapiteau de la cathédrale de Reims.

Comment travaillaient, dans ces temps de renouveau si brillant, les frères réunis sous la conduite d'un vénérable librement choisi par eux? C'est ce qu'il serait curieux d'étudier; essayons de tracer une esquisse de leur façon d'être et d'agir.

Leur procédé d'inspiration était des plus simples ; quand on étudie de très près leurs œuvres délicieuses, il saute aux yeux tout d'abord. C'est, du reste, celui des vrais artistes de tous les temps.

Un jour que nous admirions, dans l'atelier d'un peintre de nos amis, Jean-Louis Hamon, l'auteur des Orphelines et de tant d'autres

toiles si harmonieuses, aujourd'hui presque dédaignées par le mauvais goût qui nous envahit; un jour que nous admirions toutes ces plantes si vivantes, ces fleurs si gracieuses, qu'il semait avec tant de goût auprès de son Aurore, de son Printemps, ou de ses figures vaporeuses de jeunes filles passant dans l'air comme un beau rêve, visions qu'il aimait tant à reproduire, nous lui deman-

Fig. 372. — Corniches et bordures do la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris. — Ornementations végétales

dames oii il prenait tous ces modèles de décoration végétale. D'un geste doux, s'appuyaiît sur notre épaule, il nous montra, dans un coin du jardinet qui précédait son logis, une série de branchages et de fleurettes entourés de mousses qu'il cultivait avec un soin pieux. « C'est ma petite forêt de Meudon, » nous dit-il.

A chaque promenade, au fond des bois voisins de la ville, il faisait sa cueillette, emportant sa récolte, et son parterre n'était rempli que de verdures sauvages, vivant libres de tout alignement, de toute symétrie, de toute ordonnance savante et régulière. Dès qu'il avait

besoin d'un sujet, c'était là qu'il venait le chercher, tout animé, tout pimpant, tout nature.

Il en était de même au xni^ siècle, chez les grands sculpteurs, les maîtres peintres et les verriers des cathédrales. Par un beau dimanche d'avril ou de mai, lorsque les lourds marteaux de fer reposaient appuyés dans les chantiers vides, le long des grandes pierres; si le soleil, au matin, se levait sur la haute Seine, dorant les coteaux voisins de sa lumière vive, le père disait à toute la maisonnée :

« Allons au bois, chercher la poésie do nos pierres. » Et la mère s'atournait prestement, et les filles jetaient sur leurs chevelures tressées leur coifTe de fm lin, la plus blanche et la plus fraîche. Lès hirondelles lançaient au loin leur cri strident dans l'azur du ciel. Vite on se mettait en marche, longeant le fleuve, pour être plus rapidement aux champs. Bientôt la petite troupe atteignait la Tournelle du nouveau rempart; on suivait l'antique voie, jadis bordée de tombeaux, près de laquelle se dressaient les grands murs des abbayes, plaisantant les carillons sonores des couvents, répétant le dicton populaire appliqué aux époux querelleurs :

Comme les cloclies de Saint-Victor, Toujours ensemble et jamais d'accord.

En passant à l'angle des Génovéfains, le chef de la famille saluait d'un geste le nouvel Hôtel de ville, élevé par la Hanse parisienne , le Parloir aux Bourgeois, que la municipalité de Lutèce venait d'adosser aux fortifications de l'Université; puis, suivant le faubourg, le joyeux groupe gagnait bientôt la foret voisine, lo bois de Bagneux, la vallée aux Loups, Glamart, Bellevue, que sais-je? Et là, sous l'ombrage, après un repos d'une heure, les enfants se mettaient en chasse. Bientôt, c'était un liseron rose ou bleu qui avait attiré les regards de l'aînée; elle le rapportait toute joyeuse, en le faisant glisser le long du tronc d'arbre près duquel reposait la mère avec son nourrisson, cherchait une forme, un contour et le montrait tendrement au maître, quêtant en silence un regard approbateur.

La plus jeune avait déterré les jeunes pousses d'un églantier couvert de roses sauvages; elle en entourait son bras blanc : h Vois, père.

Fig. 373. — Frises de Vézelay, d'Amiens, de Sons et de Troyes ; d'après VioIlet-le-Duc.

Fig. 37^. — Ornementation végétale du porche nord de la cathédrale do Chartres, do la piscine de la Sainte-Chapelle et de la Porte Kouge, à Xotrc-Dame do Paris.

ta grande frise, la voilà ; » et, d'un doigt mignon, elle abattait une feuille rebelle, contournait une tleur, redressait une tige. Tout le jour,

c'étaient des cris de joie, des enthousiasmes à dérider le bénédictin le plus taciturne du monastère des Prés de la Croix-Rouge.

Sur le bord des étangs, on faisait une récolte monstrueuse; dans le fond des taillis, on dénichait des trésors; le long des vieux murs, on découvrait des merveilles ; et le soir, quand les pèlerins de Dame nature revoyaient la tour de Sainte-Geneviève ou le pont-levis de la porte Saint-Jacques, c'était avec des brassées de fleurs, de plantes et de branches vertes qu'on faisait dans la ville une entrée triomphale.

Ce bouquet, longtemps conservé, posait une semaine entière devant les yeux du faiseur d'images. Et voilà pourquoi l'on rencontre, entre les contreforts du reliquaire de saint Louis, au Palais, à la porte Rouge du grand cloître, dans les chapelles de la Vierge de Saint-Nicolas ou de Sainte-Marie-l'Egyptienne. de si gracieux cordons, d'aussi charmants crochets, copiés simplement dans les campagnes du domaine royal, sous l'inspiration délicate d'une enfant naïve ou d'une femme aimée.

Les femmes, en Gaule, ont toujours joué en politique, en littérature, comme en art, un rôle immense.

Tant pis pour les Latins, les Juifs et autres ; mais le fait est constant.

Depuis Gyptis, Eponine et Victorina jusqu'à M™® de Staël ot j^jmo Rolland, en passant par Jeanne Darc, Clémence Isaure, la duchesse d'Etampes, la belle Diane, la marquise de Sévigné et tant d'autres, les dames françaises, que l'esprit germanique et romain tenait à annihiler complètement, n'étant rien pour ces gens, ont voulu, pour nous, rester quelque chose ; nous nous plaisons à reconnaître qu'elles y ont parfaitement réussi. A l'époque de la renaissance du xni® siècle, l'histoire constate leur influence dans l'art nouveau, ot la légende confirme le récit des chroniqueurs.

Qui donc aurait, si ce n'est elles, disposé si poétiquement tous ces feuillages sur les colonnettes de nos églises? Les puissants manieurs de marteau, qui les sculptaient effectivement dans le roc dur, ne devaient certes pas manquer de goût; mais auraient-ils inventé tout

seuls ces tournures, ces agencements, ce style si parfait et si pur? Nous n'osons vraiment l'affirmer.

Les savants, je le sais bien, hausseront les épaules à ce rêve. Pour eux, le sexe inférieur, comme ils disent, n'existe pas ; c'est à peine s'ils lui reconnaissent une âme. Pour nous, la femme, à cette époque, contribua pour une grande part à l'éclosion de l'art national

Fig. 375. ~- Ornementation végétale du xiiie siècle. — Trêves et Saint-Séverin de Bordeaux;

d'après M. de Caumont.

et lui donna ce cachet d'élégance qui le fait encore admirer par les véritables voyants qui cherchent à l'étudier de nos jours. La révolution ogivale étant toute gauloise, il ne pouvait en être autrement.

Lorsque, en 1145, les Ghartrains décidèrent l'érection de leur Notre-Dame, ils s'adressèrent, dit Henri Martin, aux provinces voisines. Les maçons de la haute Normandie s'assemblèrent à Rouen; on fit flotter dans l'air les bannières de la corporation, et la troupe, pleine d'ardeur, partit en chantant des noëls populaires. Ceux de Gaen, ceux de Bayeux, rejoignirent bientôt les amis des bords de la

l'art national. — II.

Seine. Hommes, femmes, enfants (c'est toujours l'historien populaire que nous continuons à citer) s'avancèrent, infatigable cohorte, vers l'ancien centre des célèbres réunions, du Milieu sacré de la Gaule', et tout un peuple de travailleurs, uni dans une foi sublime, dressa les clochers superbçs, les porches magnifiques de la nouvelle maison de prière, oîi il osa placer, comme première vertu nécessaire à toute société normalement établie et constituée, la grande statue de la Liberté. (Planche 1".)

Ceci est le fait général ; s'il en faut un plus significatif à nos contradicteurs, nous prendrons la charmante légende de Sabine, la fille d'Erwin de Steinbach, le maître ez œuvres du Munster de Strasbourg. « La légende, dit M. Renan, fait rétrospectivement l'histoire comme elle aurait dû être. » Ici, elle nous donne vraiment le rôle superbe de la femme dans la résurrection de l'art à l'époque qui nous occupe.

Erwin, le grand Erwin, avait été chargé de construire la façade de la cathédrale de Strasbourg. C'était un vieillard ; la sagesse et le génie l'avaient touché de leur aile. Près de lui vivaient deux enfants : Jean, l'aîné, qui était sa force, et la belle Sabine,' qui était son cœur.

Dix ans, les petits travaillèrent sous la direction du vieux père.

Grâce à leurs soins, les pierres s'étaient superposées comme par enchantement, et déjà, à travers les innombrables échafaudages, on pouvait entrevoir la base des tours, les grandes rosaces et les escaliers à jour qui menaient à la plate-forme, sur laquelle allaient s'élever, à perte de vue dans le ciel, les clochers, dentelles de pierre qui devaient faire l'admiration de la postérité, et trfpsmettre aux âges qui se levaient à l'horizon des siècles ce nom pour toujours illustre d'Erwin de Steinbach.

Tout à coup, la mort enleva le grand penseur. Sabine resta seule

1. On sait que César lui-même, dans ses Commentaires, cite le pays Chartrain comme le lieu sacré des anciennes assemblées delà nation. « Hi, certo anni Icmpore, in finibus Carnutum, quae regio lotius Galliae média habelur, considuntm loco cotisée rato. — Chaque année, à une époque fixe, ils s'assemblent dans un lieu consacré, sur le territoire des Garnutcs, qui passe pour être situé au centre de la Gaule. » {Guerre des Gaules, livres VI-XllI.)

La première cathédrale gothique ne pouvait être élevée que dans ce pays sanctifié depuis des siècles par le culte des ancêtres.

avec son frère Jean, et le père avait fait jurer à sa fille que lui seul ou les siens termineraient l'œuvre si glorieusement commencée.

Les plans manquaient; un concurrent se présenta; il produisit une conception belle entre toutes ; le suprême conseil devait évidemment lui donner la préférence.

Silencieusement assise dans le retrait qui lui servait de labo-

Fig. 376. — Ornementation vcgctalo de Saint-Denis et de Notre-Dame ; d'après VioUct-lc-Duc.

ratoire, Sabine découragée rêvait et pleurait, un beau soir, accoudée tristement devant un parchemin entièrement blanc, étendu sur sa table. Sa main distraite cherchait des lignes et courait fiévreusement sur le vélin, sans pouvoir y fixer son rêve. Impuissante, elle s'arrêta ; le sommeil gagnait ses paupières ; elle s'endormit, pleine de lassitude. Mais, le lendemain, sur le châssis pur la veille de toute esquisse, apparut à ses yeux étonnés un profil admirable, tracé pendant la nuit par une main mystérieuse.

C'est le diable, dirent les méchantes langues, et la pauvre jeune fille fut soupçonnée de maléfices. — C'estDieu, répondit-elle avec sa foi

bOO L'ART NATIONAL.

surhumaine. Les juges l'acclamèrent, et l'œuvre, sous sa direction, s'éleva haute, si haute que le dernier coup d'aile des cigognes l'effleurait à peine, qu'elle dominait de plusieurs pieds le plus grand vol des hirondelles.

Mais, à mesure que se dressaient les tours, une main jalouse détruisait chaque jour ce qui avait été fait la veille. Les statues plantées dans leurs niches, mutilées par un invisible ouvrier, disparaissaient à mesure qu'on les plaçait ; les feuillages sculptés sur les clochetons s'effaçaient et s'anéantissaient, rongés' par une lèpre inguérissable. Satan voltigeait autour de l'édifice.

Une nuit sombre, sur les charpentes dressées le long des murailles, une double apparition se laissa voir, fantastique, horrible, incompréhensible. Le fiancé de Sabine, Bernard de Sunder, qui passait en surveillant silencieusement les travaux et faisait sa ronde habituelle, entendit le bruit distinct de deux marteaux; deux ombres erraient au sommet des constructions inachevées. Sabine, murmura-t-il, c'est Sabine. Et tout là-haut passa dans l'air une robe blanche, gonflée par le vent noir. Plus bas, une autre silhouette se détachait entre les piliers de la galerie. Polydore, s'écria le jeune apprenti, Polydore de Boulogne, le traître évincé du concours par le triomphe de la sœur de Jean. Oui, c'était bien lui qui martelait les trèfles, les roses, les feuilles de chêne, les branches de châtaignier, ciselés par les compagnons, sous l'inspiration de la grande maîtresse.

Tout à coup, la femme blanche courut sur les planchettes fragiles ; elle aussi venait d'entendre le bruit de l'outil destructeur ; elle s'approchait de l'ennemi, qu'allait-il advenir? Un corps tomba, ce ne fut pas celui de la fille du grand Erwin.

Bernard s'élança et enleva du haut d'une échelle la fée voltigeante. Ses yeux étaient ouverts, mais sa bouche était close; le Ciel lui avait donné deux vies, celle de l'ombre et celle de la lumière, et ses plus beaux rêves, elle les réalisait pendant sa seconde existence, car alors, elle agissait seule, et ne faisait qu'exécuter ce que lui disait directement Dieu, son seul maître et son seul guide. La tour s'acheva, et le nom d'Erwin et de sa fille restèrent immortels.

La légende est pleine d'humour et de poésie; mais la réalité, c'est que Sabine sculpta, dans la cathédrale de Strasbourg, des statues magnifiques que l'on peut encore voir en place de nos jours et que, par son œuvre réelle, elle témoigna suffisamment de la part immense que prirent positivement les femmes du peuple et les filles d'ouvriers dans l'érection des églises du xin® siècle.

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Fig. 377. — Motifs d'ornementation des bordures des vitraux de la cathédrale de Chartres ; d'après le P. A. Martin.

Nous disons filles du peuple avec intention, parce qu'il ne faut pas croire que Robert de Luzarches, Thomas de Cormont, les constructeurs d'Amiens ' ; Pierre de Montereau, l'architecte de la Sainte- Chapelle ; Jean de Chelles, le maître qui éleva les transepts de la cathé-

1. Une inscription, incrustée en lettres de cuivre dans le Labyrinthe placé au milieu du pavage de la nef de la cathédrale d'Amiens, nous avait conservé les noms des arcliitectes de ce chef-d'œuvre de l'art ogival. Par un acte de vandalisme inexplicable, cette inscription a disparu depuis peu, sans qu'aucune voix se soit élevée contre cet acte sauvage.

Voici quel en était le sens : « Mémoire quand l'œuvre de l'église de céans fut commencée et finie. Il est inscrit sur la pierre de la maison de Dapdalus(lc Labyrinthe).

drale de Paris ' ; Villard de Honnecourt, qui bâtit le chœur de Cambrai ; Pierre de Corhle, qui fut l'auteur des chapelles absidales de Reims, étaient des gentilshommes de haut lieu. L'usage d'ajouter au nom d'un homme qui se rendait illustre celui de sa ville natale fut chose commune au xni* siècle : Robert de Sorbon, né dans une chaumière d'un petit village de Champagne, en est une preuve suffisante.

C'était comme l'attribution populaire d'une noblesse roturière, tout aussi glorieuse que l'autre.

Cette coutume est, du reste, restée générale en France; car nous avons eu de nos jours des Dupont de l'Eure, des Martin du Nord, des Michel de Bourges et des David d'Angers, qui, malgré la particule, furent de simples bourgeois.

La résurrection de l'art sous saint Louis fut donc vraiment l'œuvre du peuple, et rien que l'œuvre du peuple. Quelques écrivains flagorneurs attribuent bien, selon l'usage général aux historiens patentés, non seulement l'invention de l'ogive, mais la création de l'art ogival, aux seuls rois de France.

Discuter une pareille affirmation serait lui donner trop d'importance.

Ceci est une habitude malheureusement indéracinable, qui fait encore, de nos jours, tout reporter au gouvernement, funeste besoin

!i En l'an de grâce 1220, fut l'œuvre de céans premièrement commencée. Étant roi de France, etc. »

Celui qui fut maître de l'œuvre :

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