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L'Antéchrist (p. 380 et

Les rois de France gardèrent toujours un respect profond pour ces pierres d'une valeur complètement fictive ; nous autres, avec le dédain profond qu'a toujours eu notre race pour ces bibelots inutiles, nous les vendons tranquillement, n'ayant jamais pu nous assimiler le culte du cabochon, n'ayant jamais pu comprendre la satisfaction que l'on peut avoir à se parer de tous ces brillants. Nous mettons en adjudication les diamants de la couronne!

3. Voir la note de M. Renan, dans son IV» volume de l'Histoire des origines du christianisme [l'Antéchrist, p. 432), sur l'identification de la ville de Rome avec la Babylone de l'Apocalypse.

(( La courtisane, dit-il, c'est Rome, qui a corrompu le monde, qui a employé son pouvoir à propager et à fortifier l'idolâtrie, qui a persécuté les saints, qui a fait couler à flots le sang des martyrs... »

•( Les sept têtes sont les sept collines; mais elles sont surtout les sept empereurs : Jules César, Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba... »

« Les dix cornes sont les proconsuls et les légats impériaux des dix provinces principales.

46 L'ART NATIOiXAL.

qui dominait dans tout l'Orient, s'implanta pour des siècles dans la cour des rois de Franco.

Toute lumière pour eux vint alors de Gonstantinople, et par conséquent, en fait d'art, l'art byzantin, dans les hautes sphères, fut considéré comme le seul art admissible. De par le goût des souverains, il devint l'art officiel et régna seul en maître chez nous, jusqu'au milieu du xu^ siècle.

Outre les pierres précieuses, il y a encore dans « le pamphlet adressé par l'apôtre aux sept églises d'Asie, » comme dit M. Renan [l'Antéchrist, p. 381), une chose colossale, inénarrable, entièrement sémitique^ c'est la béte, la grande bête, dragon rouge à sept têtes, coiffées de couronnes qui ont dix cornes, et dont la queue balaye les étoiles du ciel.

Avec ce monstre, il en apparaît encore bien d'autres dans ce texte incompréhensible. Il y a la bête qui sort de la mer, qui ressemble à un léopard, qui a des pattes d'ours et une bouche de lion, — celle qui sort de la terre fait descendre le feu du ciel et parle le langage des hommes, — celle enfin sur laquelle est assise la grande prostituée, griffon polycéphale, qui porte sur sa robe écarlate des noms de blasphème.

Il y a des taureaux ailés, comme à Ninive, des lions qui voltigent, une innombrable quantité de chérubins qui sonnent de la trompette, — des chevaux bigarrés, rouges, jaunes, noirs et pâles, — des sauterelles et des grenouilles, — la cabale juive, les plaies d'Egypte, les rêves d'Elie, d'Ezéchiel , de Daniel et de Jonas; « toute une zoologie baroque mettant le statuaire et le peintre au défi. » Le mot est encore de M. Renan [Antéchrist, p. 378).

On doit comprendre facilement l'influence qu'eut une pareille

Uu reste, saint Jean lui-même dit, an cliapitrc xvii, v. 18. " Et quant à la femme que vous avez vue, c'est la grande ville qui règne sur les rois do la terre. » — « Et mulier quam vidisti est civilas magna quse habet regnum super regos terrte. »

Et pour les sept tètes [id., v. 9) :

<( En voici le sens plein de sagesse. Les sept tètes sont les sept montagnes sur lesquelles la femme est assise. » — « Et hic est sensus, qui habet sapientiam : septem capita septcm montes sunt super quos mulier sedet. »

LES MEROVINGIENS.

littérature sur les imaginations déjà surmenées des Francs, remplies des visions de VEdda et des songes de la mythologie odinique des Scandinaves.

De cette époque, comme témoins contemporains, nous n'avons que des bijoux; mais, quand on sait les regarder, ils sont passablement éloquents.

Fig. 28. — Peigne de saint Loup, conservé dans le Trésor de la cathédrale de Sens.

Sur le peigne de saint Loup', nous voyons déjà deux lions affrontés se dressant près d'un arbre que surmonte une tête de bélier (fig. 28).

Dans les boucles de Charnay, de grossières images de dragons, dont l'un s'abreuve dans un énorme calice (fig. 29), se découpent ajourées d'une façon bizarre (fig. 30).

Dans la grande plaque de ceinturon de Mâcon, Daniel se mon-

1. Ce peigne, attribué à saint Loup, évêquc de Troyes pendant le vi" siècle, est conservé dans le trésor de la cathédrale de Sens. Sur la garniture en vermeil est gravée cette inscription : l'ecten S. Lupi. Cette garniture date du xiii" siècle. Le bas-relief d'ivoire est de l'époque mérovingienne.

tre entre deux lions extraordinaires, qui semblent lui lécher les pieds en signe de soumission^ (fig. 31).

Les fibules qui accompagnent nos agrafes de ceinturons sont également façonnées en forme de dragons, de chevaux, de bœufs, de

Fig. 29. — Boucle avec animaux fantastiques ; sépultures de Charnay. (Collection de M. Henri Baudot.) Fibules d'or des collections de M. F. Moreau père.

chiens, d'oiseaux difformes, de bêtes enfin plus ou moins vraisemblables (fig. 29 et 30). Sur les petites appliques des baudriers, sur les boutons, sur les clous à rivet, des espèces de serpents se contournent;

Fig. 30. — Boucle .avBc animaux fantastiques; sépultures de Charnay.— Épinglettes des collections Baudot et Moreau père.

et les épingles de Garanda se terminent par des têtes de bête d'une originalité sans égale (fig. 32).

Ajoutez à ces visions malsaines , ce qui en est une conséquence forcée, l'inextricable et l'enchevêtrement dans l'ornementation (fig. 33-

1. M. Alexandre Bertrand a l'ait sur ce Daniel un travail auquel nous renvoyons le lecteur. [Revue archéologique, octobre 1879.)

LES MEROVINGIENS.

34), et vous aurez l'esprit de l'art mérovingien dans son expression la plus complète.

Fig. 31. — Boucle avec la figure de Daniel et celle d'IIabacuc. DANEE X PRO FE TAX. ABBACV PROFE TAX. (Trouvée à Màcon.)

Toute la ciiirie de leur costume était couverte de ces sortes de choses : courroies, ceintures et baudriers brillaient chargés de bronze.

Fig. 32. — Epingles des collections de Charnay et de Caranda.

de fer ou d'or, avec pierres appliquées en relief (fig. 35), ornés de boursouflures à peu près régulières, argentées, dorées, niellées, cou-

vertes de zigzags, d'entrelacs, de losanges inscrits dans des carrés, de triangles opposés, de torsades et de tresses sans nombre.

Nous en réunissons les principaux motifs de décoration dans les

figures 36 et 37.

1 vB-'

Fig. 33. — Boucles de bronze pl.iquées d'argent des sépultures de Caranda. (Collection Moreau père.)

L'art mérovingien, c'est l'incompréhensible mêlé au fantastique le plus abracadabrant ; une orgie de sauvages tombant dans une civilisation quintessenciée et s'en emparant sans la comprendre ; le loup Fenris s'accouplant avec le lion de saint Marc et faisant des petits ; une effervescence diabolique qui nous eût engloutis pour toujours, si le bon sens gaulois n'avait su résister à ces fantasmagories échevelées.

LES MÉROVINGIENS

Lorsque les rois mérovingiens se hasardèrent à quitter pour un temps leurs forteresses solitaires et qu'ils descendirent dans les villes, leurs costumes de bêtes fauves leur sembla ridicule ; il manquait de prestige.

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Fig. 34. - Plaques et boucles de bronze des sépultures d'Arcy-Sainte-Restitue, Charnay et Caranda

(Aisne et Côte-d'Or).

Ils avaient été convertis et civilisés par les évêques, dont ils s'étaient fait des auxiliaires pour la domination du peuple conquis. Or ceux-ci s'orientalisaient peu à peu, surtout dans la partie de la Gaule qu'occupaient les nouveaux venus.

Ils avaient adopté le pallium des patriarches de Constantinople, les vêtements de soie chamarrés d'or, le bacidiis des pasteurs ; ils se

coiffaient de la «wYre persane, et, maîtres des basiliques -, devenues des églises, ils rendaient la justice majestueusement assis sur la chaise

FIg. 35. — Plaques de baudriers, boucles de ceinturons, fer plaqué d'argent. (Fouilles de l'Aisne et de la Côte-d'Or.) *

curule [cathedra) des préfets et des propréteurs de l'empire (fig. 38). Les rois francs devinèrent l'importance du trône comme sym-

1. Basilica, vaste édifice public élevé clans le Pornm, place du Marché, ou près de cette place. Il servait de lieu de réunion pour les marchands et ceux qui faisaient des alTaires, aussi bien

LES MÉROVINGIENS

bole du pouvoir ; le bouclier blanc porté dans le mal ne leur parut plus suffisant comme consécration solennelle de leur souveraineté.

Glotaire II, qui possédait à sa cour un artiste incomparable, Eligius (saint Eloi), lui fit remettre par son trésorier « une pesée d'or considérable, » copiosam auri impeitsam, et lui commanda de fabriquer pour son usage une sella plicatilis, semblable à celle des patrices de la cour de Théodose.

Fig. 36. — Principaux motifs d'ornementations mérovingiennes.

Avec le métal donné par le trésorier, saint Éloi fit deux trônes, l'un d'or massif, l'autre de bronze, qu'il revêtit de feuilles brillantes pour ne rien perdre de ce qui lui restait d'or.

Cette probité dans le talent étonna tellement Glotaire, qu'il s'écria : « Voilà un homme auquel je puis me confier, même dans

que de cour de justice. 11 répondait ainsi, sous beaucoup de rapports, à la fois à un hôlel de ville et à une bourse modernes. (Cic, Verr., II, 5, 58 ; ad Att., II, 14.) [Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, par Anthony Rich., p. 76.]

Après l'introduction et rétablissement du christianisme par Constantin, ce prince convertit plusieurs des anciennes basilicx en édifices destinés au culte; de là vient que, dans les auteurs ecclésiastiques de cette période, le mot basilica est employé communément pour désigner une église. (Sulp. Sév., Hist. sacr., II, 33 et 38.) Cinq de ces édifices à Rome gardent encore leur ancien nom de basiliques; de plus, ils conservent des marques de leur destination primitive; on les tient ouverts tout le jour, comme une cour de justice, au lieu de les fermer à certaines heures, ainsi que toutes les autres églises.

les affaires les plus importantes, » et telle fut l'origine de la faveur d'Eligius. « Porro hoc fait initium necnon et testimonium in palatio régis honorandi imoque credendi Eligium. » [Vie de saint Éloi, écrite par saint Ouen.)

Le premier trône d'Eligius resta le siège ordinaire des rois de France aux jours d'audiences solennelles, comme le témoignent les sceaux dont nous aurons plus tard à parler, jusqu'à l'époque de

Fig. 37. — Principaux motifs d'ornementations mérovingiennes.

Louis XI. La cupidité, sans doute, et l'avarice le firent alors disparaître du mobilier de la couronne.

Le second', donné par Dagobert, fils de Clotaire, à l'abbaye

1. Ce faudesteuil, connu sous le nom de Cathedra Dagoberli, fui restauré p^rSugcr, abbé de Saint-Denis au xii" siècle. On lit, en effet, dans le livre sur son administration [De rehus in adininistrationc sua geslis) le passage suivant :

« Nec minus gloriosi régis Dagoberti calhedram in qua, ut perhibere solet antiquitas, reges Francorum, suscepto regni imperio, ad suscipicnda optimatum suorum hominia primum sedere consucverint, tum pro tanti cxcellentia officii, tum ctiam pro operis ipsius prclio, antiqiiatam et disruptam refici fecimus. »

« Nous nous sommes ensuite occupé du siège du glorieux roi Dagobert : ce siège, sur lequel, si l'on s'en rapporte à une ancienne tradition, s'asseyaient les rois de France, lorsqu'à leur avènement au trône ils recevaient l'hommage des grands de leur cour, avait é:é endommagé par le temps et ses membres ne tenaient plus ensemble. Considérant l'excellence de l'œuvre et son prix inestimable, nous avons cru devoir le faire restaurer complètement. »

C'est à celle restauralion de Sugcr qu'il faut attribuer toute la partie supérieure de ce

LES MÉROVINGIENS

de Saint-Denis, est celui que représente notre gravure (fig. 39).

Sur un si beau siège, on ne pouvait décemment s'asseoir avec

des pantalons de cuir entrelacés de bandelettes, les épaules revêtues,

Fig. 38. — Magistrat romain du Bas-Empire sur une chaise curule; d'après les Mélanges d'archéologie des RR. l'P. Cahier et Martin {t. I", pi. xxix).

pour toute pourpre, d'une couverture de laine brune à capuchon tombant.

On fit venir de Byzance ' des robes drapées , des étoffes prémeuble, le dossier découpé et les galeries ù jour des deux bras, d'un travail entièrement différent du reste.

La base seule, c'est-à-dire les panthères et le pliant, appartiennent à l'époque mérovingienne. (Voir sur ce fauteuil de D.igobert un article de M. Ch. Le Normant, dans les Mélanges archéologiques, t. I«r, p. 137 et suivantes.)

1. Les rapports des rois Francs avec la cour de Dyzancc sont constatés par l'histoire même-

cieuses, un sceptre, et le reste; le chef des hordes franquesse déguisa en empereur, et nous eûmes enfin un roi a peu près présentable (fig.40)'.

Restait la coiffure. Les Romains, aux jours des triomphes, se ceignaient le front d'un simple laurier. Les Orientaux adoptèrent le dia-

Kig. 39. — [""auteuil dit de Uagobcrt, en bronze doré, conservé au Cabinet des médailles et antiques do la Bibliothèque nationale ; d'après les Mélanges d'archéologiç des RR. PP. Cahier et Martin (t. 1er, pi. xxvi).

dème des Asiatiques. Les Mérovingiens, qui tenaient à les imiter en

Anaslase envoya à Clovis les insignes du consulat; ses successeurs imilèrent son exemple. L'cmpii-e semblait garder de la sorte une espèce de droit de suzeraineté sur les Gaules.

Des caravanes partaient à chaque instant de Soissons, de Tours, de Paris, pour aller à Constantinople, et Dagobert lui-même fut obligé de déclarer la guerre aux Wendes [Winidi] de Bohème pour venger les pillages qu'ils faisaient de ces convois. (Henri Martin, Hist. de France, t. II, p. 140.) 11 essuya même à cette occasion, grâce à la faiblesse des leudcs austrasicns qui lâchèrent pied, une défaite terrible près de Wogastibourg.

1. La statue de Dagobert que nous publions ici se trouvait jadis à l'abbaye de Saint-Denis. Elle avait été conservée par Suger lors de la restauration qu'il fit au xn« siècle et passait pour très ancienne. Montfaucon pense qu'elle avait été faite du vivant même du roi. M. Viollet-le-Duc la croit postérieure. Percier l'a dessinée en 1797; elle a complètement disparu depuis, et le savant restaurateur de l'église de Saint-Denis avoue qu'il n'en a pas retrouvé de traces. (Article Tombeau, Dictionnaire raisonné de l'archilecture, t. L\, p. 38.)

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tout, se coiffèrent à leur exemple de cercles enrichis de pierres précieuses.

Fig. 40. — Statue de Dagobert, conservée à l'abbaye de Saint-Denis ; d'après un dessin do Percior fait en 1797.

Nous donnons ici un certain nombre de spécimens des couronnes de cette époque.

La première (fig. 42) est la fameuse couronne de fer, fabriquée avec l'un des clous qui servirent à attacher Jésus-Christ sur la croix;

elle est conservée dans le trésor de Monza, et passe pour être celle que Théodelinde, reine des Lombards, plaça sur la tête d'Ag-ilulf, duc de Turin, qu'elle épousa en 511 '.

Fig. 41. — Sceau de Dagobcrt 1er, dEI GUATIA. DAGOBERTVS REX, d'après Bi)rdier et Charton. — Médaille mérovingienne trouvée à La Sablonnièrc par M. Frédéric Moreau père, le 20 septembre 1876 (2).

C'est celle que l'empereur Napoléon I" posa triomphalement sur son front, lors de son couronnement solennel à Milan comme roi d'Italie, le 2G mai 1805. On sait qu'en la prenant des mains du prélat

t'ig. 42. — Couronne de fer conservée dans le Trésor de Monza. — Couronne d'Eudes d'Aquitaine ou de Hunald , son fils ; autrefois au Musée des souverains.

pour s'en coiffer lui-même, il prononça les paroles suivantes : Dio me la diede : guai a clii la tocca. «■ Dieu me la donne, gare à qui la

1. Cette couronne, à l'extérieur, est entièrement en or, enrichie de pierres précieuses; les docteurs de la bibliothèque de Saint-.\inbroise de Milan, jaloux de l'importance que donnait au chapitre de Monza la possession de la couronne de fer, en nièrent l'authenticité, la tournèrent en ridicule et lui donnèrent le nom de couronne de paille. Les archéologues modernes affirment que le travail de ce bijou n'est pas ancien et qu'il ne remonte qu'au commencement du xvii" siècle.

2. Cette inédail'.e, d'après MM. François Lenormant, Chabouillut et de Saulcy, représente

LES MÉROVINGIENS

touche. ') Ces paroles furent la devise de l'ordre de la couronne de fer, qui devint la Légion d'honneur du royaume d'Italie.

Fig. 43. — Couronne de Recesvinthus, roi des Wisigoths d'Espagne. — Couronne de Sounica ; toutes deux du Trésor de Guarrazar. — Couronne d'Agilulf (Trésor de Monza, en Lombardie).

La seconde couronne de la fig. 42 était jadis au Musée des sou-

un triomphe; elle a dû être frappée à Constantinoplo ou copiée sur les monnaies théodosiennes, et prouve, par le fait, les relations des Mérovingiens avec la capitale de l'empire d'Orient. {Album de Caranda, explication de la planche S.)

verains ; c'est celle d'Eudes d'Aquitaine ou de Hunald, son fils ; les ornements en fer de lance qui la décorent figurent assez bien la fleur de lis, qui ne devint que bien plus tard l'emblème caractéristique de la royauté française.

La figure 43 reproduit au centre la couronne du roi goth Recesvinthus*, monté sur le trône en 649 et mort en 672. Elle provient du trésor de Guarrazar^, actuellement exposé dans les vitrines du musée de Cluny.

M. du Sommerard, dans une notice fort intéressante publiée au n" 3113 du Catalogue de ce musée, en fait une description détaillée et explique l'inscription formée par des lettres d'or cloisonnées et incrustées, suspendues à des chaînettes de même métal qui, rapprochées, nous donnent les mots :

RECESVINTHVS REX OFFERET.

Nous renvoyons le lecteur à l'article consacré par ce savant conservateur à tous ces objets si curieux.

La couronne de droite de notre figure 43 provient, comme la

1. Les Goths eurent des alliances fréquentes avec les Francs ; ils étaient, du reste, de la même race. Brunehaut, fille d'Athanagild, roi des Wisigoths d'Espagne, épousa Sigebert, roi d'Austrasie, et sa malheureuse sœur Galcswinlhe devint la femme de Chilpéric.

Les rois de France devaient suivre les modes de la cour d'Espagne, et réciproquement; c'est pour cela que nous croyons pouvoir donner ici ces coiffures comme types de celles des souverains de la première race.

2. La fuente de Guarrazar se trouve située dans la banlieue du puehlo de Guadamur, à 13 kilomètres de Tolède. C'est là que, le 2a août 18S8, après un violent orage, la femme d'un pauvre laboureur du voisinage, entendant sonner creux sous ses pas, fouilla la ferre humide et vit briller à ses yeux des pierres précieuses et des fragments d'or; elle prévint son mari, et quatorze petites couronnes en treillis d'or furent découvertes par lui; transportées à Madrid, il les présenta à la Monnaie de cette ville qui les envoya immédiatement à la fonte et les convertit en lingots. Le terrain appartenait à un officier d'artillerie français. Un peu plus tard, de nouvelles fouilles plus scientifiques furent entreprises au même endroit, et l'on trouva cette fois huit couronnes d'or massif rehaussées de saphirs orientaux, de perles fines et de pierreries de toute sorte. Apporté à Paris, au mois de février 1839, le trésor de Guarrazar fut présenté à son Excellence le ministre d'État qui en fit immédiatement l'acquisition et le plaça dans les riches collections de l'hôtel de Cluny. En 1860, on mit à jour, à Guadamur, une neuvième couronne qu'un courant d'eau souterrain avait portée à travers les terres, à quelque distance du lieu des premières recherches ; elle fut acquise de même par l'État en 1861. Cette dernière pièce d'orfèvrerie est venue compléter l'ensemble du trésor de Guarrazar, ensemble sans précédent dans aucune collection d'Europe. {Catalogue du Musée de Cluny, p. 350.)

LES MEROVINGIENS.

couronne de fer, de la basilique de Saint-Jean-Baptiste de Monza. Elle portait l'inscription suivante :

>h AGILVLF. GRAT. DI. VIR. GLOR.

REX. TOTIUS. ITAL. OFFERET. SCO. lOHANNl

BAPTISTE. IN. EGLA. MODIGIA.

Fig. n. — Couronnes des rois wisigoths d'Espagne trouvées à Guarrazar eu 1858. Actuellement au Musée de Cluny.

« Agilulf, par la grâce de Dieu, homme très glorieux, roi de toute l'Italie, offre (cette couronne) à saint Jean-Baptiste, dans l'église de Monza. »

Enlevée en 1797 par l'armée française victorieuse, elle fut déposée à la Bibliothèque, au Cabinet des médailles, d'où elle disparut dans la nuit du IG au 17 février 1804, volée, avec nombre d'objets

d'une valeur considérable, par des malfaiteurs qui la transportèrent en Hollande. Quand on parvint à mettre la main sur les coupables, on recouvra la plus grande partie des objets dérobés ; mais, hélas ! la couronne d'Agilulf avait été fondue. Le dessin que nous en donnons est extrait d'une dissertation, publiée à l'époque du couronnement

Fig. 45. — Couronnes du Trésor de Giiarrazar. Musée des Thermes ou de l'iiôtel de Cluiiy, no» 31 13 à 3121 du catalogue.

de Bonaparte par Ghripstohe-Théophile de Murr sur les couronnes lombardes du trésor de Monza.

La couronne de gauche est celle de Sonnica, probablement une reine de la cour de Recesvinthus. La croix qui est suspendue au centre, et qui fut trouvée près d'elle, porte, frappée au marteau, l'inscription suivante :

IN. DI. NOMINE OFFERET SONNICA SGE MARIE IN SORBACESi.

Les trois couronnes de la figure 44 et celles de la figure 45 font également partie du trésor de Guarrazar.

1. Voir, pour tous les délails relatifs à ces bijoux, le Catalogue du Musée de Cluny, à l'endroit déjà cité, où l'auteur distingue les couronnes qui ont été portées de celles qui sont simplement votives et explique les noms de Sonnica, de Recesvinthus et de Santa-Maria in Sorbaces, Sainte-Marie des Cormiers ou Sainte-Marie de Sorbas, etc. [Catalogue de 1878, p. 334.)

LES MÉROVINGIENS. 63

Le cabochon mérovingien y règne dans toute sa splendeur.

Ces derniers bandeaux sont évidemment de simples couronnes votives, étant beaucoup trop étroites pour que la tête d'un homme ait jamais pu y entrer.

Tout cela est bien un peu barbare, et l'art n'a rien à voir dans ces pierres bleues, rouges, jaunes ou vertes, ni dans cet or massif qui étincelait au front des fiers Sicambres.

Oîi se cachait-il donc, pendant ce déluge de sauvagerie indomptable et féroce, cet art auquel nous avaient initiés les Grecs du temps de Juvénal et des Antonins? La petite étincelle était-elle donc éteinte pour jamais?

Non ; elle vivait toujours, avec l'âme de la patrie, dans le fond des vieilles cités provinciales, au milieu d'une caste oubliée, méprisée, dédaignée; celle de tous ces Lebrun, ces Leroux, ces Legris, dont nous vous avons parlé déjà, vrais pères du tiers état, vrais pères de la nation française, qui allaient bientôt proclamer l'affranchissement des communes et dont les fils devaient faire plus tard la grande Révolution de 1789.

Cette caste, M. Fustel de Coulanges ose l'appeler fièrement la noblesse gauloise.

Les rois mérovingiens avaient autour d'eux une sorte de cour, composée de leurs leudes, la truste, formée de gentilshommes nommés les antrustions.

Quelle était la condition vraie de ces leudes ? L'auteur des Institutions politiques de l'ancienne France l'explique avec une lucidité merveilleuse. « Etre leude, écrit-il à la page 573, être le leude du roi, c'était lui appartenir ; c'était être un serviteur et avoir un maît^^e, » sujétion volontaire, si vous voulez, qui, en cela, différait de celle des esclaves et passait pour honorable, mais néanmoins « sujétion rigoureuse. »

On appelait les leudes les compagnons du roi : comités, comtes.

Au palais, il y avait le comte du trésor public, le comte du domaine, le comte des gardes du corps, le comte des écuries ou le connétable. {Id. 494.)

Dans les provinces, délégués par le pouvoir royal, ils administraient le pays d'une façon complètement despotique. Alors, ils prenaient parfois le titre de duc, dux, chef des armées, titre auquel ils adjoignaient le nom de la ville oii ils habitaient : duc d'Orléans, duc de Chartres ; parfois ils gardaient celui de comte : comte de Tours, comte Leudaste; en langage germanique, on les nommait ^ra/en, en latin, domestici. [Institutions politiques de r ancienne France ,t^ . A99 et'512.)

Ils disaient au roi : « Votre Excellence, votre Magnificence, votre Sublimité, votre Gloire. Gloria vestra, Sublimitas tua. » Et ceux-ci écrivaient à leur tour d'eux-mêmes, Serenitas nostî^a, nostra Cejsitudo, toujours à l'imitation des empereurs de Byzance. [Id., p. 484.)

Phraséologie pompeuse et vide, qui dégradait l'homme au lieu de l'élever : Sunius vestri servi, criaient à tout propos les ducs et les comtes, et les enfants de la plus haute naissance formaient, à la cour, une école de pages oii ils apprenaient à setxnr. « Yiros illustres in palatio deservientes. » [Id. 483.)

Voilà pour les nobles francs ; voyons maintenant les nôtres.

Il s'était formé, vers la fin de la domination romaine dans les grandes cités gauloises, une sorte de classe lettrée qui, fréquentant les écoles, s'adonnant aux arts libéraux, avait fini par faire tourner à son profit l'invasion étrangère et par remplacer presque partout dans les charges publiques les anciens délégués de l'empire.

« Les notables des cités, dit toujours M. Fustel de Goulanges que nous ne nous lasserons pas de citer, formaient un ordre assez semblable à celui des décurions. Ils administraient les affaires locales, nommaient encore certains magistrats parmi eux, exerçaient une sorte d'autorité judiciaire ; » et, quand on connaît la justice un peu sommaire des rois Francs ', on comprend facilement l'amour du

1. La justice mérovingienne n'assurait aucune garantie à la liberté individuelle. Maintes fois, nous voyons les rois prononcer la confiscation des biens, l'emprisonnement, la mort même, sans qu'il y ait enquête ni jugement régulier. Quelques exemples vont le prouver : un certain Magnovald avait, disait-on, fait périr sa femme; au lieu de le juger, le roi le mande auprès de lui pour assister à une fête; il ne réunit aucun jury, n'interroge même pas l'accusé, et, tandis que Magnovald, à une fenêtre du palais, au milieu des autres Francs, s'amuse d'un spectacle, le roi le fait frapper de sa hache. Pareils faits se rencontrent à chaque page de l'histoire. Contran Boson

LES MÉROVINGIENS

peuple pour ses magistrats gaulois. « La population des villes leur obéissait. La population franque les respectait. En possession d'une grande partie des dignités publiques, ils y joignirent bientôt toutes les dignités de l'Église (p. 582). »

Fig. 16. — Chapiteaux de l'époque mérovingienne, d'après M. de Caumont.

Les historiens en parlent dans les termes les plus élogieux ; ils les appellent proceres, les grands ; nohiles, les nobles ; meliores natu,

fut appelé de-vant le roi ; on lui enjoignit de paraître seul et sans aucun défenseur afin que, si le roi le condamnait à mort, personne ne pût intercéder pour le soustraire au supplice. Le roi, en effet, ■prononça contre lui la peine capitale. Une autre fois, une reine fait massacrer deux familles franques de Tournay, coupables d'avoir troublé la paix publique, et nous ne voyons pas qu'aucune voix se soit élevée contre cette exécution. Les ennemis du roi et ceux qu'il soupçonne de l'être sont toujours condamnés sans aucune forme de procès. Gaïlen fut pris; on lui coupa les mains, les pieds, les narines, et on le fil périr misérablement ; Grindion fut condamné au supplice de la roue; Gucilian, autrefois comte du palais, eut la tête tranchée; le duc Rauching fut mandé au palais, et, sans l'entendre, on le mit à mort dans la chambre même du roi.

l'art national. — II. =

les hommes de bonne naissance ; senatores, les sénateurs ; semores, les seigneurs; patentes, les puissants; honestiores, les hommes entre tous honorables ; enfin, viri magnifici, les hommes supérieurs. Les épouses elles-mêmes participent aux honneurs qu'on leur rend. On reconnaît à cette délicatesse la grande race à laquelle ils se vantaient d'appartenir; on en voit qui se donnent le titre de senatrix. Un personnage

Fig. 47. — Crypte de l'église Saint-Avit, à Orléans, construite par Childebert 1".

qui rédige un acte de donation se qualifie de vir illuster, et nomme sa femme femina clarissima.

« Le nombre d'hommes qui sont appelés nobles dans les chro-

« Ces rois mérovingiens, héritiers des empereurs, s'armèrent comme eux de la loi de majesté; attenter à leur pouvoir ou même leur manquer de respect était un crime capital. Bursol&ne et Dodon furent accusés de lèse-majesté, mis à mort et leurs biens confisqués. Les deux fils de Magnachaire avaient dit que la reine Austrechilde n'était pas de haute naissance; ils furent condamnés à mort. Une fois, c'est un abbé, qui est accusé de lèse-majesté, parce qu'il a parlé avec peu de respect de la reine Brunehaut; une autre fois, c'est un comte qui, ayant parlé au roi avec quelque hardiesse, est chargé de fers et jeté en prison.

» La vie des hommes était à la merci du prince. La royauté n'était qu'un despotisme sans limites légales. » {Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, p. 51G.)

LES MÉROVINGIENS

niques et qui appartiennent manifestement à la race gallo-romaine e^t considérable (p. 581). »

Un biographe rapporte que Paternus, citoyen de Poitiers, était issu d'une grande famille et fils d'une mère très honorable, nommée Julita. 11 ajoute qu'une naissance si élevée le destinait naturellement aux grandes fonctions de l'Etat. « Paternus, generosis parentibus

Fig. 48. — Crypte de l'église de Lanmeur (Finistère).

exortus, in administrationem publicam procreatus. » N'est-il pas digne de remarque qu'un chroniqueur, qui écrivait quatre-vingts ans après Glovis, regardât encore les nobles gaulois comme destinés aux plus hauts emplois, et nés pour commander (p. 581).

Eligius, saint Éloi, qui fut ministre de Dagobert, était de race gauloise pure. Gregorius Florentius, qui se nomma Grégoire de Tours, naquit en Auvergne, et, dans son Histoire même, il se vante d'avoir eu pour prédécesseurs sur le siège de sa ville épiscopale un nombre considérable de ses compatriotes. « On pourrait compter, en effet.

combien de nobles gaulois furent élevés aux premières dignités par les rois francs eux-mêmes. C'est « le noble Mummolenus, » qui fut ambassadeur de Ghildebert; c'est « Valentinus, qui, issu de nobles parents et de race gallo-romaine, » fut maire du palais sous le roi Théodebert; c'est le sénateur Hortensius, qui fut comte d'Auvergne sous Thierry P'' ; c'est un autre sénateur, nommé Eunodius, qui fut un des grands de la cour de Ghildebert P""; c'est « Genesius, homme de haute naissance et de grande richesse, » qui gouverna l'Au-

Fig. 49. — Bénitier de l'église de Lanmeur.

vergne sous Ghildéric II. Pareils exemples abondent dans les chroniques (p, 582).

Malgré les massacres et la tuerie en grand, le skramasax et la francisque ne parvinrent pas à faire disparaître du sol toute cette race glorieuse qui avait su résister aux Romains de César. Il fallut compter avec elle.

C'est dans cette noble bourgeoisie des vieilles cités gauloises que nous allons retrouver ce qui restait en France d'esprit, de vertu, d'amour de l'art et de culte du beau. L'éloignement des Mérovingiens pour les villes lui permit de se retrouver et de se refaire petit à petit, après les désastres de la conquête '.

1. Le mépris des villes est un signe caractéristique de la race franque. Les grands sei- !,'neurs ne se trouvent réellement chez eux qu'à la campagne; et, quand ils daignent habiter une capitale quelconque, ils trouvent toujours moyen de se cantonner dans quelque faubourg.

LES MÉROVINGIENS

Du reste, aux plus beaux jours de l'invasion, ils s'estimaient encore comme bien au-dessus des nouveaux venus, et les garnisaires amenés par les comtes ou les ducs leur causaient une insurmontable horreur. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire une page de Sidoine Apollinaire, qui nous fait toucher du doigt les relations du vainqueur et du vaincu pendant ces jours néfastes. Un ami lui avait demandé de

Fig. 50. — Croix d'autel attribuée à saint Èloi et conservée autrefois dans le Trésor de l'abbaye de Saint-Martin-lès-Limoges.

lui faire un épithalame ; il lui répond : « Gomment veux-tu que je t'écrive un chant d'hymen, entouré que je suis de ces troupes aux longs cheveux, et assourdi des sons rauques de leur langue? J'entends les chants du Burgonde aviné, et ma veine poétique se glace, ma muse ne sait plus faire des vers de six pieds depuis qu'elle voit des protecteurs qui en ont sept. Ex quo septipedes videt patronos. Tu es heureux de ne pas sentir dix fois chaque matin leur odeur d'ail; car, dès le point du jour, ils viennent nous saluer, ces géants, comme si nous étions leurs grands-pères. » Les hommes du Rhin ne changeront donc jamais. Il s'en fallait beaucoup que ces Germains, établis dans nos contrées, fussent considérés comme une race supé-

rieure et maîtresse. On se refusait même à les regarder comme les égaux de la population provinciale ; on continuait à les appeler, dans la langue officielle elle-même, du nom de barbares; c'était assez dire quelle distance on mettait entre eux et tous ceux qu'on appelait alors citoyens romains. Les lois impériales leur interdisaient de s'unir par mariage aux familles indigènes. On sait que le droit romain était

Fig. 51. — Vase et plateau d'or massif, trouvés à Gourdon en 1845. Conservés à la Bibliothèque nationale.

attentif à empêcher les unions entre les classes trop inégales; il n'admettait pas le mariage entre une personne libre et un esclave ; en vertu du même principe, il réprouvait toute alliance entre un Gaulois et une femme bat^bare ou entre un barbare et une femme gauloise (p. 394). »

Dans la vraie Gaule, le Franc était considéré comme au-dessous des dernières classes de la plèbe libre.

Il y eut entre les deux races confusion peut-être, mais jamais fusion entière.

Dans un cristal transparent, versez une eau limpide et pure prise à la source même, vous aurez l'image de la Gaule avant l'invasion romaine; le Gaulois de l'âge de bronze n'était-il pas frère du Celte de

LES MÉROVINGIENS

l'âge de pierre. La nation, dans son pays de choix, vivait sans mélange. La conquête latine ne fit que la troubler à peine. Ce fut l'introduction forcée de quelques gouttes d'une distillation quintessenciée qui colora pour un temps notre onde primitive.

Survint la main grossière des Germains, qui remplit le vase d'une

Fig. 52. — Vases en terre de l'époque mérovingienne : sépultures de la Côte-d'Or (Henri Baudot) ; sépultures de Caranda (Moreau père).

substance complètement étrangère. Certes, il y eut alors perturbation complète; mais le venin changea-t-il complètement la nature de la substance antique? Nous ne le croyons pas.

Peu à peu, petit à petit, l'élément germanique se déposa, pour ainsi dire, au fond de la coupe, laissant au-dessus l'eau toujours claire de la grande source celtique.

Vous aurez beau faire, vous retrouverez en France le Gaulois surnageant à tout le reste. Une race comme la nôtre finit toujours par se débarrasser des impuretés qui la salissent.

A part la littérature et les historiens, à part Grégoire de Tours,

Fortunat, Sidoine Apollinaire, il ne nous reste, comme vrais témoins de ces temps troublés, que peu de documents véritablement authentiques.

En architecture, nous savons que les palais des Julien et des Constance devinrent les demeures des Glovis et des Glotaire, et que les basiliques romaines se convertirent en églises chrétiennes.

On construisit peu dans cet âge de fer ; et les chapelles que firent

Fig. 53. — Vases en terre de l'époque mérovingienne, sépultures de Charnay (Henri Baudot).

élever les vainqueurs, pour essayer de se faire pardonner leurs crimes, durent ressembler quelque peu à des temples païens.

Celle que Glovis dédia à saint Pierre, dans la cité de Lutèce, sur la montagne qui se nomma plus tard Sainte-Geneviève, était ornée à l'extérieur, si nous en croyons la description de l'évêque de Tours, de portiques décorés d'immenses fresques, représentant les quatre phalanges des saints de l'ancienne et de la nouvelle loi, les patriarches, les prophètes, les martyrs et les confesseurs.

Tout cela n'était que grotesque, si nous en jugeons par le Daniel et l'Habacuc des boucles de Mâcon (V, fig. 31).

LES MÉROVINGIEiNS.

On utilisait un peu partout les chapiteaux (fig. 46), et les colonnes de marbre des vieux édifices gallo-romains, démolis à l'époque du triomphe du christianisme. On plaquait une frise incomplète dans un coin, un reste de mosaïque dans un autre, et le byzantinisme triomphant en haut lieu couvrait le tout de son cachet fantastique.

Il ne subsiste actuellement rien de ces siècles barbares, si ce n'est

Fig. 5-1. — Vases en terre de l'époque mérovingienne, sépultures de Charnay et de Caranda. (Fouilles de MM. Baudot et Frédéric Moreau père.)

quelques cryptes que sauva de la destruction le respect des morts qu'elles contenaient.

M. Viollet-le-Duc signale celle de Saint-Martin-au-Val, à Chartres, dont quelques parties semblent remonter au vi" siècle ; celle de La Ferté-sous-Jouarre, qui possède des chapiteaux remarquables; celle de Saint-Avit, à Orléans, que reproduit notre figure 47.

Bâtie par Ghildebert P'" qui, passant par Orléans pour aller combattre les Wisigoths, fit le vœu, s'il revenait triomphant, de construire un temple à saint Avit , l'église primitive édifiée à ce moment fut saccagée par les Normands, à moitié détruite en 1429 et en 1562, et

définitivement rasée au xviii^ siècle. En 1853, des fouilles, faites pour agrandir les bâtiments du séminaire, mirent à jour à nouveau cette crypte que l'éminent auteur du Dictionnaire raisonné d' architecture croit avoir appartenu jadis à la construction de Ghildebert (tome IV, page 449).

Nous rapprochons de cette crypte un autre sanctuaire plus

Fig. 55

Vases en verre de l'époque mérovingienne, trouvés dans les cimetières de l'Aisne et de la Côte-d'Or.

curieux peut-être et qui contient une fontaine sacrée, chose proscrite par tous les conciles ; c'est celle de Lanmeur (fig. 48). Elle a, ce nous semble, tous les caractères d'une construction ultraprimitive. M. de Fréminville, du reste, la fait remonter positivement aux premiers temps du christianisme'.

1. Antiquités de la Bretagne, par M. le chevalier de Fréminville (Finisl("^rc). [Église de Saint- Melair de Lanmeur, 1. 1»"", p. 6.] Quelques archéologues modernes la jugent plus récente ; mais M. de La Monneray dit, dans un très savant ouvrage sur les églises romanes de la province de Bretagne, que, dans ce pays, on est toujours en retard au moins d'un siècle... en fait d'archilectiire. Si nous consignons Ici celte observation judicieuse, c'est qu'il nous arrivera, par la suite, de nous appuyer sur le dire de cet illustre auteur, pour expliquer, par des exemples tirés de cette province, des choses dont il ne reste plus trace dans le reste de la France, et pour essayer, par cela même, de déterminer le mieux possible le vrai caractère d'une époque.

LES MÉROVINGIENS

Dans tout cela, rélément national proprement dit est bien peu visible, si ce n'est pourtant à Lanmeur, où le culte des arbres semble se continuer, malgré les anathèmes des évêques \

Mais les bijoux vont nous prouver qu'à Limoges, au moins, on ne sacrifiait pas tout au mauvais goût des Byzantins et que l'art

Fig. 5G. — Vases en verre de l'époque mérovingienne, trouvés dans les sépultures de Charnay, de La Sablonnière et de Caranda. (Collections de MM. Henri Baudot et Moreau père.)

national avait encore des adeptes fervents. La croix de saint Éloi, jadis conservée dans le trésor de l'abbaye de Saint-Martin, en est une preuve irréfutable (fig. 50).

Saint Eloi, qui naquit en 588, dans un village voisin de Limoges, fit son apprentissage chez un orfèvre de cette ville, nommé Abbon. C'est là, dans ce modeste atelier, que se gardèrent les traditions des

1. On a voulu voir des serpents dans rorncmentalion des colonnes de la crypte de Lanmeur; des gens fort éclairés ont même affirmé l'existence de ces serpents. 11 y fait bien sombre, dans cette crypte; mais, malgré l'obscurité qui y règne, nous n'avons jamais pu trouver autre chose sur ces fûts qu'un essai naïf d'imitation végétale. (Voir les fig. 48 et 49.)

émailleurs de la période des Antonins, dont nous avons admiré les chefs-d'œuvre dans la première partie de cet ouvrage.

Sa croix n'a rien d'oriental : on y remarque même les petites fleurs, les feuillages légers, si chers aux artistes d'une autre époque. La trace est bien faible ; mais là pourtant, comme aussi sur la frise du trône de Dagobert, comme sur le vase de Gourdon (fig. 51), un je

Fig. 57. — Chapelle de saint Kirec, moine irlandais du vie siècle, dans la baie de Plou-Mana'ch {la peuplade du Moine), près Lannion (Côtes-du-Nord) [l].

ne sais quoi nous remet sur la trace de cette ornementation naturelle, de ce goût pour la flore locale que nous cherchons à suivre partout à travers les âges.

Ce n'est qu'un jalon; mais, dans une étude aussi difficile que celle que nous avons entreprise, la moindre trace nous suffit.

Le chasseur reconnaît une piste à la seule empreinte du pied de la bête; qu'il nous soit permis de nous contenter d'un petit liseron, d'une apparence de lierre sauvage pour dire : Voilà l'œuvre des nôtres ;

1. Le rocher s\ir lerjnel est élevée la chapelle que représente notre gravure passe pour avoir servi de nacelle au saint qui donna son nom il la contrée Pcrros, Kirec. On y vient tous les ans en pèlerinage à l'époque du pardon de Plou-Manac'h. M. de Fréminville fait remonter la construction de cette chapelle, remaniée depuis, à l'époque même de la mort de l'apôtre irlandais qu'on y vénère. (Antiquités des Côtes-du-Nord, p. 35.)

LES MEROVINGIENS.

voilà leur tendance et leur goût, qui s'affirme encore au milieu du naufrage de tout ce qui fit jadis leur gloire et leur amour.

La poterie, si positive d'ordinaire en fait de constatation du génie d'un peuple, ne nous fournit pas ici de renseignements aussi complets que d'habitude.

Fig. 58. — Menhir ou kc'h, avec croix gravée en creux, près du village de Plouharnel (Morbihan).

Il est clair que tous les vases que nous présentons au lecteur (fig. 52, 53, 54) n'ont point le caractère gallo-romain de ceux que nous avons publiés jadis. Sont-ils vraiment mérovingiens dans toute l'acception du mot? C'est ce que nous n'oserions affirmer. Y eut-il, au milieu de ces campements de barbares dont nous parlions plus haut, des ouvriers, même des ouvrières assez tranquilles pour façonner l'argile? Quand on examine tous ces vieux pots de très près, on les trouve évidemment plus grossiers que les vases parlants de Paris et de Cologne. Dans les formes, ils n'ont plus la pureté de galbe des vieux hanaps de Champagne ; mais ils conservent encore assez d'élégance pour qu'on hésite à en faire honneur aux sauvages qui envahirent alors nos

contrées. Ils brisaient les vases à coups de hache : qu'on se rappelle l'anecdote de Soissons. Donc ils n'avaient aucunement ce respect de l'art qui est la « première qualité nécessaire à ceux qui s'adonnent à la céramique, » ainsi que le dit le grand Bernard de Saintes.

Fig. 59. — Menhir ou lec'h du tombeau de saint Tromeur, pr(>s de Rostreuen (Côtes-du-Nord).

Ils ne durent pas fabriquer eux-mêmes les poteries qu'on trouve dans leurs nombreux cimetières.

L'observation est encore plus probante pour les verres (fig. 55 et 56). Ce n'est plus le joli vase à boire, le fin huilier, la grappe délicieuse d'Arles, de Plombières ou d'Avignon (V. tome I", p. 478 et suiv.) ; mais le profil en est encore trop délicat pour qu'on puisse l'attribuer à des manieurs de framée.

Là-dessus, nous manquons de points de comparaison. Attendons les fouilles nouvelles, et nous pourrons peut-être plus tard parler de tout cela en connaissance de cause. Le zèle des Frédéric Moreau, des Fourdrignier et des Gharvet nous réserve sans doute, à cet égard, bien des surprises.

LES MÉROVINGIENS

Au moins, dans toutes ces coupes, ces calices, ces bouteilles et ces gobelets n'y a-t-il rien d'oriental, dans le sens byzantin du mot, et c'est, ce nous semble, un point assez capital à déterminer. Gonstantinople ne devait que bien plus tard empoisonner la Gaule de tous ses produits excentriques.

Du reste, grâce à un fait que nous allons tenter d'expliquer, il se

ûtZlOEPIFUl

PO oor H ovL

Fig. 60. — Lec'h de Saint-Troraeur, CRVXX MVHREI. — Inscription du lec'h do Louauec, DISIDERI FIL (ius) BODOCNOVS. — Inscriptions des lechs du Plec et de Plumergat, T lAGV. — RIMOETE.

fît alors chez nous une réaction qui arrêta subitement le flot asiatique qui se précipitait sur notre pauvre pays. Ce fait eut, sur la transformation religieuse de la nation, une influence extraordinaire; nous n'avons pas à parler ici de cette influence ; mais il devait, par la suite, provoquer dans l'art une réaction naturaliste déjà très formellement apparente à l'époque que nous étudions. Nous croyons donc, pour cette cause, pouvoir nous y arrêter un instant.

« Du temps que Justin, premier du nom, tenait les rêijes de l'empire séant à Rome, le pape saint Hormisda, le roi Hoël, deuxième du nom, régnant en la haute Bretagne, Jova en la basse, vers l'an de

grâce 515, quand Ghildebcrt, premier du nom, succéda au grand Glovis, son père, en la monarchie Françoise', » arriva de Grande- Bretagne en France une nuée de saints, « d'une orthodoxie douteuse, dit M. Renan, et qui, s'ils ressuscitaient, s'entendraient mieux avec nous qu'avec les jésuites ^. »

Kig. 61. — Men Manac'h (la pierre du Moine), lec'h de Prostlon, dans l'île do Locoal-Mendon (Morbihan).

Ges saints étaient presque tous Hiberniens ou Gornouaillais de naissance.

Ils se nommaient :

— Saint Brieuc, de la principauté de Walles;

— Saint Malo de Guic-Gastel ou Winchester, premier évêque d'Aleth;

— Saint Tugdual, que l'on nomme Pabu, parce qu'il fut, dit la légende, pape sous le nom de Léon V, dit Britigena;

— Saint Briac , — saint Mandez , — saint Efflam , — saint

1. Prologue de la Vie de saint Hervé, ermite confesseur. {Vie des saints de la Bretagne annorique, par F. Albert le Grand, de Morlaix.)

2. Conférences d'Angleterre, par Ernest Renan, de l'Académie française. Marc-Aurèle, conférence prononcée à l'Institution royale de Londres, le 16 avril 1880, p. 212.

Ronan, — saint Sané, — et bien d'autres, tous princes ou gentilshommes irlandais ' ;

— Saint Gildas, — saint Kirec, — saint Pol-Aurélian, — saint Méen de Gambrie, — saint Armel, — saint Gouesnou, — saint Cado,

Fig. 62. — Lech de Prostlon, à Locoal. CROVXX PROSTLON.

— saint Hernin ; ceux-là du pays de Galles ou de la Gornouaille insulaire.

Fig. 63. — Lec'h de Plouagat-Cbâtelaudren (Côtes-du-Nord). VORMVINI.

Ils étaient accompagnés de leurs femmes :

— Enora, l'épouse d'Efflam, — Nennok, fille de Menedux, — Ursule enfin, avec ses onze mille vierges, qui, elle, arrivait d'Albanie

1 . La légende les qualifie de Brenin. — Eur. Brcnin euz an Ilihcrni, dit la Vie de sainte Efflam, on voit que le titre de Brenn s'était encore conservé parmi les populations celtiques d'Irlande à cette époque. Qu'on vienne donc encore nier, après cela, l'étroite parenté des deux peuples ! l'art national. — II. O

avec sainte Odille, sainte Aurélie, sainte Gunégonde, et toutes les autres.

Ils passèrent la mer dans des auges de pierre (fig. 57), disent les pieux chroniqueurs qui nous ont transmis le récit de leur vie merveilleuse, et fraternisèrent, aussitôt débarqués, avec les chrétiens d'Armorique, avec leurs frères de toutes les Eglises du littoral. Beau-

Fig. 6i. — 1. I.cc'h de Langonbrach (Morbihan).

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