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Fustel de Coulanges. Loc. cit

5. Henri Martin {Histoire de France, t. l", p. 368.) Augustin Thierry (Récits mérovingiens, t. n, p. 79.)

Quelquefois, dans la bataille, ils se débarrassaient de leurs vêtements de corps et combattaient nus jusqu'à la ceinture.

Essayons maintenant de faire connaître par le détail leurs armes aussi féroces de nom que d'aspect.

D'abord :

1° La. francisque (fig. 10), l'arme nationale, l'arme franque par

Fig. 10. — Francisques mérovingiennes, d'après les spécimens du Musée d'artillerie et les fouilles de Caranda (Aisne). [Collection de M. Frédéric Moreau.]

excellence'; grande hache de fer, lourde, pesante, dont ils frappaient parfois de près, mais qu'ils lançaient d'ordinaire, la suivant à la course, avec une rapidité vertigineuse. Nous avons vu Glovis se servir de cette façon de sa francisque dans le jardin du palais des Thermes, la veille de la bataille de Voulon, quand il fit vœu à saint Pierre de lui bâtir une église.

Si l'on juge de la portée de l'arme par la grandeur du sanctuaire qu'il éleva en accomplissement de ce vœu, elle devait être assez con-

1. M. Henri Martin écrit frankiske. {Histoire de France, t. I'^, p. 367.)

LES MEROVINGIENS.

sidérable. Du reste, les historiens contemporains prétendent que le roi, par cet acte, voulait faire connaître à la postérité la vigueur de son bras en même temps que la force de sa foi.

2° Le hang ou angon (fig. 11), espèce de javelot ou de harpon, qui se fichait facilement dans le bouclier de l'adversaire ; les crocs

Fig. 11. — Angon des Francs, d'après le Musée d'artillerie et les fouilles de Charnay (Bourgogne),

par M. Henri Baudot.

qui le garnissaient en rendant l'extraction difficile, il restait ainsi suspendu balayant la terre de l'extrémité de son manche. Alors, le combattant qui l'avait jeté s'élançait en posant le pied sur le javelot, forçait l'ennemi à se découvrir et le pourfendait de son glaive ou lui brisait le crâne avec sa francisque '. Quelques-uns de ces angons affectent la forme d'une fleur de lis. Nous y reviendrons à propos des sceptres.

3" La framée (fig. 12), qui n'était pas une hache comme on l'a

1. Voir dans /es M(irli/rs de Chateaubriand, livre VI, le euiiibat de Mérovée et du dernier de.scendunt de Vercingétori.t. [Les Maitijrs, édition Didot, liv. VI, p. lUO.)

bien souvent écrit, mais bien une pique au long fer, assez semblable au pilum romain, mais beaucoup plus longue et d'une forme plus barbare. Le bois de cette arme était recouvert dans presque toute

Fig. 12. — Êpée, poignards, lances et framées mérovingiennes, d'après le Musée d'artillerie et les fouilles de la Côte-d'Or.

sa longueur de grandes lames de fer, de manière à ne pouvoir être entamé par les épées tranchantes.

A° Le skramasax (fig. 12), véritable couteau de boucher, poignard large et long, souvent garni de rainures en creux. C'est dans ces rainures que Frédégonde faisait couler un poison subtil, qui s'in-

LES MÉROVINGIENS

crustait ainsi dans la lame. «... Fredegundis duos cultros ferreos fîeri prsecepit : quos etiam caraxari profondius et veneno infici jusserat,

InHiMIliliiillIOlMIMIi

Fig. 13. — 1. Epée de Childéric 1er, trouvée à Tournay en IG53. — 2. 3. 4. 5. Fibules de la même provenance. — 6. 7. 8. Bijoux, fibules et abeilles d'or du tombeau de ce roi. - 9. Épée dite de Tliéodoric, trouvée à Pouan (Aube) en 1812 (l).

scilicet, si mortalis adsultus vitales non dissolveret fibras, vel ipsa

1. L'épée de Childéric a été trouvée à Tournay, le 27 mai 16j3, dans la démolition d'une maison dépendant de la paroisse de Saint-Brice.

Un terrassier, sourd et muet de naissance, évenlra d'im coup de pioche une sacoche de cuir contenant une très grande quantité de pièces d'or. Sa joie fut telle qu'il recouvra presque la voix

veneni infectio vitam posset velocius extorquere. » (Greg. Turon., Hist. Franc, lib. VIII, t. II, p. 324.)

(( Frédégonde fit confectionner deux coutelas de fer, qu'elle avait ordonné de creuser profondément et d'injecter de poison, de manière que, si le coup frappé ne blessait pas mortellement la victime, la force du poison parvînt à arracher la vie plus sûrement et plus rapidement au blessé. » (Augustin Thierry, p. 152, t. II.)

5° L'épée à lame plate que le noble seigneur de la cour des Mérovingiens portait toujours suspendue dans sa gaine de cuir, à son immense et massif baudrier. L'épée des soldats consistait dans une simple lame de fer (fig. 12), avec poignée également en fer, garnie de bois ou de cuir; celle des chefs était parfois très luxueuse, si l'on en juge par les quelques débris qui nous restent du glaive de Ghildéric et car les trouvailles plus récentes de Pouan (Aube) et d'Arcy-Sainte- Restitue (Aisne). (V. pi. 2 et fig. 13.)

Les épées du Musée de Troyes, celle de Tournay, le fourreau de Gluny, la belle garde de la collection Moreau, sont garnis de lames

et poussa des cris inarticulés. Le curé survint. On pratiqua des fouilles sérieuses et Ion découvrit successivement une épée, une boule de cristal, une tête de bœuf en or (idole du prince païen), une série de petites abeilles en or émaillé, une hache d'armes en fer, des médailles à l'effigie de Valentinien, de Zenon, de Marcien, etc., et la fameuse bague portant le nom de Childrici régis, qui fit reconnaître le personnage enseveli à cette place.

Ce trésor fut donné à. l'archiduc Léopold d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, qui le céda plus tard à l'électeur de Maycnce, Philippe de Schœnborn. L'électeur, qui avait de grandes obligations envers le roi de France, en fit don à Louis XIV, et celui-ci le déposa au Cabinet des médailles.

Les épées dites de Théodoric viennent du Musée de Troyes. Elles ont été déterrées avec des fibules d'or, des agrafes, un collier, un bracelet de même métal et une bague portant gravée sur son chaton le nom d'Heva, près de Pouan, département de l'Aube, en 1842. Les antiquaires champenois les ont attribuées à Théodoric, roi des Wisigoths, tué dans les Champs catalauniques, lors de la défaite d'Attila, en 451.

M. Frédéric Moreau père, dans les fouilles si savantes et si heureuses qu'il pratique tous les ans près de Caranda, département de l'Aisne, a découvert, en 1878, une autre épée mérovingienne que nous donnons dans notre planche chromolilhographique.

La poignée de cette épée est en or estampé ; le pommeau se compose d'un large bouton en pâte de verre. L'objet mesure en tout, avec la lame de fer, 0",95 de longueur.

Ces quatre spécimens, le fourreau du Musée de Cluny et la reconstitution si précieuse du Musée d'artillerie, nous fournissent des renseignements assez complets pour nous rendre suffisamment compte du luxe guerrier des premiers rois de France, un peu lourd, un peu massif, mais d'un caractère entièrement personnel, très différent de tout ce que nous connaissons sur les Gallo- Romains et les chefs gaulois du temps de l'indépendance.

d'or et présentent comme décoration principale ces fameux cloisonnés mérovingiens dont nous aurons à reparler tout à l'heure à propos de Torfèvrerie de cette époque.

Les Francs, dit M. Henri Martin, se servaient peu d'arcs et de flèches, dédaignant de combattre de loin leurs adversaires.

On rencontre pourtant très souvent dans les tombes de cette époque des silex taillés en forme de flèches (fig. 14), qui ne sont nullement, à notre sens du moins, des pierres votives et des amulettes'.

Fig. U. — Pointes de flèches en silex trouvées dans les sépultures mérovingiennes d'Arcy-Sainte-Restitue. (Collection de M. Frédéric Moreau père.)

mais bien des instruments de chasse. L'usage de tailler les pierres et de s'en servir pour armer les flèches s'est conservé très longtemps chez ces peuples tant soit peu barbares.

Il est clair que les simples Francs, qui couraient les bois pour chercher leur nourriture, ne se servaient pas toujours de fer; le fer était une matière précieuse, réservée pour la bataille. Ayant sous la main presque partout le silex, ils en usaient comme avaient fait leurs pères, pour fabriquer des traits propres à abattre des oiseaux, à atteindre les biches et les chevreuils, ou même à tuer de simples lapins.

De là à classer les tombes mérovingiennes dans l'âge de la pierre, il y a loin. Mais, de grâce, classons un peu moins et tâ-

1. Voir la réponse de M. G. Millcscamps h. M. du Mortillct sur les silex taillés du cimetière franc de Caranda. {Bulletins de la Société d'anthropoloyic de Paris, séance du 4 mars 1875 et séance du 18 juin 1874.)

chons d'observer davantage; tout le monde s'en trouvera mieux'. Pour terminer nos notes sur les armes de l'époque mérovingienne , nous donnons ici (fig. 15) les armes franques si consciencieusement reconstituées par le savant conservateur du Musée d'ar-

Kig. 15. — Armes des Francs. — i. L'angon. — 2. La framée. — 3. Le bouclier blanc. — 1. La francisque. — 5. Le skramasax. — 6. L'épée. — 7. 8. Umbo des boucliers, d'après la reconstitution du Musée d'artillerie.

tillerie de Paris, M. le colonel Le Clerc. Il a réuni dans un même faisceau le bouclier blanc ^ avec Vumbo de fer, la framée, Vangon,

1, Les récits les pins authentiques constatent, du reste, qu'on s'est servi d'armes de pierre dans les armées jusqu'au xi" .siècle.

Guillaume de Poitiers rapporte que les Anglais en étaient munis à la bataille d'IIastings : Jaclant Anyli cuspides et dioersorum generum tela, sxvissimas quoqiie secures et lignis hnposita saxa. « Les Anglais lancent différentes sortes de traits, des haches très dangereuses et des flèches armées de pointes en pierre. » [L'industrie humaine et ses origines, par A. Daux. Paris, Belin, 1877, p. 108, note.)

2. Les grands seigneurs qui prétendent descendre en droite ligne des Francs conque-

LES MEROVINGIENS.

la francisque^ le skramasax et l'épée. Voilà bien la parure d'un vrai Franc; c'est sec, froid, tranchant et coupant.

A deux pas de ce trophée d'armes, dans cette magnifique galerie des costumes de guerre à toutes les époques, nous retrouvons dans la

Fig. 16.

Armes romaines du Musée d'artillerie.

Armes franques du Musée d'artillerie.

main des soldats romains des armes analogues. La comparaison est facile (fig. 16). Le pilum et Vangon sont identiques. Le glaive droit

rants, et affectent la prétention d'avoir seuls le droit de porter des écussons blasonnés d'éclatantes couleurs, ignorent sans doute que les boucliers mérovingiens étaient entièrement blancs. Sans remonter à Plutarque, qui signale cette particularité à propos des Gimbres de race germanique, toutes nos anciennes ballades relatent ce fait : » J'ai mes boucliers peints, dit Morvan, à choquer contre leurs boucliers blancs. » Dans les vieux contes bretons, quand il est question des Francs, on les nomme toujours te peuple des boucliers blancs, par opposition aux Celtes d'Armorique que les chroniqueurs désignent toujours sous le titre de peuple des boucliers peints. Ceci n'est qu'un rapprochement pour donner raison au colonel Le Clerc, qui a teint de blanc tous les écus de ses Mérovingiens, dans la reconstitution des armes de ce temps, au Musée d'artillerie de Paris.

Les Germains de Tacite, il est vrai, portent des boucliers couverts de couleurs bariolées ; mais les Germains do Tacite, dans bien des circonstances, sont très proches parents des Gaulois.

des légionnaires et l'épée du guerrier de Glovis semblent sortir de la même fabrique ; le skramasax enfin n'est que la copie du petit poignard latin, et le bouclier cerclé de fer, garni de sa pièce de saillie centrale du temps de Mérovée, est calqué sur celui des cohortes de la colonne de Théodose, à Gonstantinople.

Les races de proie se ressemblent toutes, très pratiques dans le choix des instruments faciles à manier pour la tuerie ; ce que les uns ont trouvé bon sera assurément adopté par les autres. Il n'y a donc rien d'étonnant à trouver chez les Mérovingiens des armes semblables à celles qu'avaient inventées les Romains.

On peut dire que ce sont les patientes recherches des savants modernes qui nous ont fait connaître les vrais costumes de ces races, sur lesquelles les historiens anciens nous avaient laissé si peu de renseignements.

Les nombreuses armes que les fouilles nous avaient données, étant toutes en fer, ne nous étaient parvenues que couvertes d'une rouille épaisse qui en dissimulait la forme. Il fallait l'œil d'un antiquaire pour saisir dans ces débris une ligne, un profil, un contour; les reconstitutions du colonel Le Clerc nous en ont rendu l'aspect réel.

Grâce à lui, sans aucun effort d'imagination, nous avons pu voir les lames acérées, les crocs menaçants, les dents luisantes de ces antiques hallebardes, de ces lourdes pertuisanes, lancer de sinistres éclairs au-dessus de cette foule grouillante qui composait la garde royale d'un prince franc au \f siècle, sombre troupe campant dans ces grandes cours que nous allons tout à l'heure essayer de vous décrire.

Oui, c'était bien, cette fois, l'âge de fer : lances, épieux, fauchards et piques de fer, baudriers couverts de plaques de fer, boucliers cerclés de fer, lames de fer enfin battant dans des gaines de cuir sur des cuisses couvertes de cuir.

Quels bruits terribles sortaient de toutes ces masses! quelle vapeur acre s'échappait des échauffements de tout ce cuir !

Ils étaient plus horribles encore dans le repos que pendant la marche; car l'orgie brutale succédait toujours au pillage, et les appétits

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de ces fauves devenaient alors formidables et gigantesques. « Festins oîi des sangliers et des daims entiers étaient servis tout embrochés sur les tables, oii des tonneaux défoncés occupaient les quatre coins de la salle {Récits mérovingiens, t. P% p. 294). Orgies lugubres, oii la rixe sanglante succédait aux fanfaronnades teutoniques, oià le sang coulait au dessert autant que la bière avait coulé pendant le repas. »

Les rois alors avaient des mots atroces. « Mérowig racontait les crimes et les débauches de son père et de sa belle-mère. » [Id., t. II, p. 90.) Et comme les évêques effrayés intervenaient pour essayer des remontrances, Bokkolen répondait : « Je brûlerai ta ville et tes faubourgs. Je vais détruire tout ce qu'il y a de verdoyant à une lieue autour de la ville, si bien que la charrue pourra y passer à l'aise. » [Id., t. II, p. 77.)

Chilpéric envoyait un messager à Grégoire de Tours, et lui écrivait :

« Prends garde à toi, j'irai brûler tout ton diocèse. » Son fils, gorgé de viande et de vin, se levait en riant et laissait tomber de sa bouche gluante ces mots hideux : « Je sens que je vais ici tuer quelqu'un. » [Id., t. II, p. 83.)

Nous, qui avons entendu pareilles menaces lancées également par des officiers d'une armée germanique envahissante, nous qui avons vu l'orgie des Allemands vainqueurs éperonnant nos tables de leurs bottes fangeuses, nous comprenons la terreur que de pareils hommes répandirent à cette époque dans la France entière.

« Toute culture intellectuelle, dit l'historien qui nous a transmis ces récits, toute élégance de mœurs disparut de la Gaule... Harcelés par de pareils hôtes, toujours inquiets pour leurs biens et pour leurs personnes, tous perdirent le repos d'esprit sans lequel l'étude et les arts périssent. » (Augustin Thierry, t. P"", p. 313.)

Une nuit sombre couvrit le pays de son ombre sanglante. On crut un instant qu'il n'y avait plus de patrie.

Heureusement, cette mort apparente ne devait être qu'un simple sommeil : le Gaulois appartient à une race prédestinée, comme

le dit un savant moderne, patriote avant tout ', « car il a pu vivre encore après avoir subi tant de hontes et de désastres. »

La fureur de sang des soldats francs n'était qu'intermittente. Quand ils avaient massacré pendant quelques jours , ils se retiraient dans leurs châteaux, et là se reposaient comme des tigres rassasiés, jusqu'à ce que le besoin les obligeât de nouveau à sortir de leurs repaires.

Étudions maintenant quelque peu ces repaires.

Les Francs, dit M. Fustel de Goulanges, n'avaient pas de villes.

« Ils ne vivaient ni sous des tentes, ni sur des chariots, ni dans des huttes; ils avaient des maisons, des fermes, des villages, même des forteresses ; il leur manquait encore d'avoir des villes ^ »

^Tacite l'affirmait avant lui. « Nullas Germanorum populis urbes habitari satis notum est; ne pati quidem inter se junctas sedes. Golunt discreti ac diversi, ut fons, ut campus, ut nemus placuit. Vicos locant, non in nostrum morem connexis et cohserentibus œdifîciis : suam quisque domum spatio circumdat, sive adversus casus ignis remedium, sive inscitia œdificandi. Ne csementorum quidem apud illos aut tegularum usus : materia ad omnia utuntur informi et citra speciem aut delectationem. Qusedam loca diligentius illinunt terra ita pura ac splendente , ut picturam ac lineamenta colorum imitetur. Soient et subterraneos specus aperire eosque multo insuper fimo onerant, suffugium hiemi et receptaculum frugibus : quia rigorem frigorum ejusmodi locis molliunt; et si quando hostis advenit, aperta populatur, abdita autem et defossa aut ignorantur, aut eo ipso fallunt quod queerenda sunt. » {De moribus Germanorum, xvr.)

<( Les Germains, comme on sait, n'ont point de villes; ils ne souffrent pas même que les maisons se touchent. Les habitations sont isolées et éparses; c'est une fontaine, c'est un champ, c'est un bois qui décident de l'emplacement. Les bâtiments des bourgades ne sont point

1. Viollet-Ic-Duc. {Histoire de l'habitation humaine, p. 308). — Paroles d'EIigius (saint Éloi) à Épergos. {La Gaule sous tes Mérovingiens.)

2. Histoire des institutions politiques de Vancienne France, par Fastel de Goulanges. (Paris, librairie Hachette et C'«, 1877, p. 329.)

LES MÉROVINGIENS

comme chez nous contigus et liés ensemble ; là, chaque maison est entourée d'un espace vide, soit pour prévenir le feu, soit faute de savoir bâtir; ils ne connaissent ni ciment ni tuile ; en tout, leurs matériaux sont informes, et ils ne donnent rien à la décoration ou à l'agré-

Fig. 17. — Château mérovingien de La Tusquc, à Sainte-Eulalie-d'Ambarès (Gironde). Recon.stiiution de M. VioUet-le-Duc.

ment. Ils enduisent pourtant certaines parties avec un peu de soin, d'une terre fine et luisante qui offre quelques nuances et imite la peinture. Ils sont dans l'usage aussi de creuser des souterrains qu'ils couvrent d'une épaisse couche de fumier. C'est leur asile d'hiver; c'est le dépôt de leurs grains; ils y sentent moins la rigueur des froids; et, si l'ennemi vient, il pille ce qui est à découvert, tandis que ces richesses secrètes et souterraines restent ignorées ou, ce qui suffit pour dérouter, exigent des recherches. »

César, dans ses Commentaires, parle aussi de ces déserts qu'ils aiment à faire autour de leurs demeures.

« Givitatibus maxima laus est, quam latissime circum se vastatis fmibus solitudines habere. Hoc proprium virtutis existimant, expulses agris fmitimos cedere, neque quemquam prope audere consistere : simul hoc se fore tutiores arbitrantur, repentinœ incursionis timoré sublato. » [De Bello Gallico, lib. VI, xxni.)

« La plus grande gloire pour les cités est d'avoir autour d'elles d'immenses solitudes et des pays ravagés. Les Germains pensent que la marque essentielle du courage, c'est d'expulser les habitants des pays voisins et de faire que personne n'ose s'établir auprès d'eux. De plus, ils se croient par là plus sûrement garantis parce qu'ils n'ont point à craindre des invasions soudaines. »

« Au VI® siècle, continue l'auteur de VHistoire des institutions politiques de l'ancienne France, il n'y a pas d'indice que les Francs eussent fait aucun progrès; ils n'avaient pas plus de villes qu'au temps de Tacite, et le sol n'était pas mieux cultivé. — Aucune unité ne s'était faite entre eux. Leurs institutions n'avaient reçu aucun développement, n'avaient acquis aucune solidité. Ils n'étaient supérieurs ni moralement ni politiquement à ce qu'ils avaient été. Ils n'étaient pas devenus plus forts; il s'était même produit une série de faits qui avaient dû inévitablement les affaiblir. » [Institutions politiques, par Fustel de Goulanges; V Invasion germanique , p. 347.)

M. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire raisonné de l'architecture française, à l'article Château, nous décrit en détail une de ces citadelles des seigneurs francs du temps de Clovis, qu'il reconstitue point par point, celle de La Tusque , à Sainte-Eulalie-d'Ambarès , département de la Gironde. Nous en donnons d'après lui une vue cavalière (fig. 17).

« Le château des Francs, écrit-il, consistait en une enceinte de palissades entourée de fossés, quelquefois d'une escarpe de terre d'une forme ovale ou quadrangulaire. Au milieu de l'enceinte, le chef franc faisait amasser des terres prises aux dépens d'un large fossé, et, sur ce tertre factice ou motte, se dressait la défense principale qui plus

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tard devint le donjon. On retrouve encore dans le centre de la France, et surtout dans l'ouest, les traces de ces châteaux primitifs. »

Ce donjon était la demeure royale ou seigneuriale, si vous voulez. On ne pouvait y arriver que par un pont de bois facile à couper. Le roi, n'étant pas toujours très sûr de son escorte, tenait à pouvoir s'isoler complètement en cas de révolte intérieure.

Construit en pierre et en bois, cette espèce de blockhaus était souvent surmonté d'une guette qui permettait d'observer ce qui se passait dans les environs.

C'est de cette guette qu'il est question dans Grégoire de Tours, à propos du palais de Braine, résidence ordinaire de Chilpéric.

Salvius d'Albi, un évêque Gaulois d'origine, se promène avec l'auteur des Gestes, son compatriote, autour du soi-disant palais. Au milieu de la conversation, Salvius, comme frappé d'une idée, s'interrompt tout à coup et dit à Grégoire : « Est-ce que tu ne vois pas quelque chose au-dessus du toit de ce bâtiment? — Je vois, répond l'évêque de Tours , le nouveau belvédère que le roi vient d'y faire élever. — Et tu n'aperçois rien de plus? — Rien du tout, réplique Grégoire; si tu vois autre chose, dis-moi ce que c'est. » L'évêque Salvius pousse un grand soupir et s'écrie. : « Je vois le glaive de la colère de Dieu suspendu sur cette maison. »

« Tune remoti paululum, dum hinc inde sermocinaremur, ait mihi : Videsne super hoc tectum quœ ego suspicio? Cui ego. Video enimsupertegulumquodnuperrexponiprœcepit. Etille : Aliud, inquit, non adspîcis? Cui ego : Nihil aliud, inquam, video. Suspicabar enim quod aliquid joculariter loqueretur, et adjeci : Si tu aliquid magis cernis, enarra. At ille, alta trahens suspiria, ait : Video ego evaginatum irce divinœ gladium super domum hanc dependentem. » (Greg. Turon., Hist. Franc, lib. V) ^

En dehors du donjon, dans l'enceinte, s'élevaient nombre de bâtiments nécessaires au logement des compagnons du roi et de leur suite : écuries, hangars, magasins de provisions, etc.

1. Récits mérovingiens, d'Augustin Thiei'ry, deuxième récit (t. II, p. 53 et suiv.). l'art national. — II. 3

Devant, à droite, se trouvaient les cuisines, puis les habitations des guerriers ; au milieu de ces dernières constructions s'étendait la cour, la vraie cour, place d'armes oii se faisaient les réunions de la truste, où l'on délibérait d'an bon coup à faire, d'une caravane à enlever ou d'une ville à détruire. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire de V architecture , Château, t. III, p. 63 et suiv.).

A la fin de la période mérovingienne, le château franc se rapproche davantage de la villa gallo-romaine.

Dans son Histoire de T habitation humaine, M. Viollet-le-Duc (il faut toujours s'en rapporter à cet auteur quand on veut voir clair dans l'architecture française des temps oubliés) donne un exemple d'une habitation royale sous Dagobert P'", que nous croyons devoir également reproduire ici d'après lui (fig. 18).

Le roi conserve son donjon; mais, contre la grande tour carrée, munie de son super tegulum, comme dit Grégoire, s'élèvent les demeures des fiscalins ou des lites , puis les bâtiments d'exploitation agricole, les haras, les bergeries, les granges; constructions nouvelles pour ces barbares, empruntées par eux aux anciens propriétaires du pays et probablement occupées encore par les Gaulois devenus, hélas! serfs du nouveau seigneur. (Aug. Thierry, premier récit, t. P'', p. 293.)

La description que fait de ce logis le savant auteur du Dictionnaire d' architecture est très curieuse et très précise.

« Cette villa, dit-il, située sur les rampes d'un coteau, non loin des bords de l'Oise, était entourée de bois giboyeux dans lesquels le roi et sa cour allaient souvent chasser. Malgré son étendue, l'aspect extérieur de cette demeure était très simple et rappelait les établissements gallo-romains analogues. L'entrée principale , fermée d'une palissade, se composait d'une petite cour, avec deux bâtiments contenant la porterie et quelques pièces d'attente pour les étrangers. De là on pénétrait dans une seconde cour plus vaste, entourée de portiques bas, faits de charpente, donnant sur les logements des personnes directement attachées au prince. A l'angle de cette cour est une tour carrée à quatre étages : c'est la demeure particulière du roi. Le dernier étage ne consiste qu'en une plate-forme couverte d'où la vue

LES MEROVINGIENS.

s'étend au loin. Du rez-de-chaussée do cette tour, on communique à la grande salle par un portique qui donne sur une troisième cour; c'est

Fig. 18. — Villa mérovingienne du temps de Dagoberl 1er. ReconsUlulion de M. VioUet-le-Duc.

dans cette salle que se tiennent les assemblées et les banquets répétés, A côté, et réunie par une galerie, est une immense cuisine. Sur l'autre flanc, un portique qui donne sur la cour des écuries, plus basses, possédant une entrée spéciale ; et au fond un bâtiment aflfecté aux

étrangers, avec entrée particulière. La construction de ces bâtiments est faite de petites pierres taillées et réunies par du mortier. Tous les combles sont en charpente , couverts de tuiles romaines. Les intérieurs sont revêtus d'enduits peints et de grossiers lambris, les charpentes sont également coloriées.

» A quelque distance est une grande chapelle, puis les habitations des colons, basses, couvertes de chaume et d'aspect pauvre. Cette villa est une des plus petites que possède le roi, et cependant

Fig. 19. — Coffre en bois bardé de fer et recouvert de cuir, dit coffre de Sainte-Colombe, actuellement conservé dans le Trésor de la cathédrale de Sens.

elle peut loger de deux à trois cents personnes, tant maîtres qu'esclaves et serviteurs ; car ceux-ci couchent habituellenaent sous les portiques.

» Les constructions de cette villa rappelaient grossièrement les habitations romaines des champs, et les ornements qui les décoraient à l'intérieur offraient un singulier mélange de luxe et de pauvreté. A côté d'étoffes d'Orient d'une richesse inouïe qui couvraient les lits et les bancs, on voyait des murs revêtus de peintures barbares exécutées par les mains les plus inhabiles. Les boiseries, les meubles étaient le produit de pillages ou les dépouilles de quelques anciens édifices, et mettaient en présence les œuvres délicates de l'art et celles dues à une fabrication primitive. » {Histoire de Vhabitatio7i humaine, p. 306.)

LES MÉROVINGIENS

En fait de meubles, en effet, les Fi'ancs, étant nomades à l'origine, n'avaient que de grands coffres qu'ils transportaient sur leurs chariots partout où les poussait leur fantaisie de pillage et d'invasion.

Le coffre joue , dans l'histoire de ces premiers rois , un rôle

Fig. 20. — Seau mérovingien trouvé à Envermeu {Normandie souterraine, de l'abbé Cochet).

immense : nous en reparlerons plus tard. Gomme spécimen de ces grands meubles, nous ne possédons que le petit coffret de Sainte-Colombe, conservé dans le trésor de la cathédrale do Sens (fig. 19). Sauf les proportions, il nous donne à peu près la façon d'être des bahuts où Frédégonde cherchait ses bijoux quand sa fille la traita de si bonne manière.

11 nous reste encore, comme meubles francs, ces fameux seaux que les Allemands prennent pour des couronnes (fig. 20 et 21).

L'abbé Cochet, dans ses fouilles de Normandie, en a trouvé un certain nombre; M. Frédéric Moreau père, au Breny, en 1880, en a

rencontré également. Ils sont nombreux dans les cimetières mérovingiens.

Les Gaulois croyaient à la soif des morts \ cette tradition sainte

Fig. 21. — Seau mérovingien, d'après l'abbc Cochet.

dont on trouve des traces jusque dans les poèmes sacrés de l'Inde védique. Aussi déposaient-ils sur la poitrine de leurs chers défunts une coupe fine et délicate, destinée à recevoir les libations de lait, de

1. Voir, sur la soif des morts chez les Grecs, les Indiens, au moyen âge et chez les Bretons actuels, VÈlude sur la poterie gauloise, p. 61 et suiv.).

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vin ou d'eau que Ton faisait régulièrement à la mémoire des trépassés. Le Franc, au lieu do coupe, posait un seau de bois plein de liquide près de la tête du cadavre : jusque dans sa dévotion la plus pure, il conservait des allures un peu... rustiques!

Dans tout ce que nous venons d'examiner, nous n'avons pas encore trouvé trace d'art proprement dit. Reste à étudier l'orfèvrerie, la poterie, la verrerie mérovingiennes. C'est là que nous allons saisir sur le vif le génie même du peuple que nous étudions.

Les femmes franques étaient bien inférieures comme caractère, comme esprit, comme condition, aux femmes de la Gaule libre.

Nous avons vu Boadicée conduire les siens au combat, en s'écriant : « Ce n'est pas une nouveauté pour vous de marcher à la bataille sous les ordres de vos reines. » (Tacite, Annales, liv. XIV- XXXV.)

Nous avons vu Annibal traverser la Gaule, grâce au vote des femmes liguriennes, appelées par leurs maris dans le conseil. (Henri Martin, Hist. de France, t. I"'', p. 100.)

Chez les Mérovingiens, la loi salique interdisait aux reines tout gouvernement et toute succession au trône, même pendant la minorité de leurs fils.

Les reines de la cour de Chilpéric se glorifiaient du titre de servante.

Basine disait à son mari : « Ce que tes yeux auront vu, viens le dire à ta servante. » Ingonde, après avoir reçu de son époux l'injure la plus atroce que puisse subir une femme , se soumettait à l'affront et disait au roi : « Que mon seigneur fasse ce qui lui semble à propos, pourvu seulement que sa servante ne perde rien de ses bonnes grâces. » (Auguste Thierry, t. P', p. 295.)

Dans ces grandes tours de bois où elles vivaient privées de tout commerce intellectuel, ne sachant ni lire ni écrire, leur seule occupation consistait à filer de la laine, à se parer, à s'épiler, à se pommader, à se coiffer (fig. 22), quand elles ne suivaient pas à la chasse, grimpées sur de grands destriers, leurs hommes grossiers et rudes.

De grandes robes, aux manches pendantes, serrées à la taille par

une double ceinture, formaient leur seul 'costume. Par devant tombaient les longues tresses grasses de leur blonde chevelure, traversées en tous sens d'innombrables rubans, assez semblables à ces Badoises

Fig. 22. — Ciseaux et pinces à épiler des fouilles de Charnay et de Caranda. (Collections Moreau père et Henri Baudot.)

qu'on rencontre dans les villages des bords du Rhin ; la taille audessous des seins, les pieds ronds et gros chaussés de petites mules

Fig. 23. — Boucles d'oreilles d'Arcy et do Charnay. Or et pierres précieuses.

de cuir dur, tournant dans leurs mains rouges les nattes immenses qui leur battent les cuisses et les genoux.

Parfois les haultes dames mérovingiennes, tenant à prendre, à l'instar de leurs maris, des allures orientales, et pleines de la prétention saugrenue de ressembler à des impératrices, ajoutaient à leur vêtement ordinaire un grand voile retenu sur le front par un bandeau,

LES MÉROVINGIENS

qui les couvrait tout entières de ses plis réguliers et perpendiculaires.

Plus la femme est inculte, plus elle adore la bijouterie, la verro-

Fig. 24. — Bagues des collections de MM. Henri Baudot et Frédéric Moreau père.

te rie, le clinquant, tout ce qui brille et reluit. Voyez les sauvages qui se percent les oreilles, le nez, les lèvres, pour y pendre des anneaux

Kig. 25. — Pendeloques de bronze et d'or, d'Arcy, de Charnay et de La Sablonnière.

d'or et d'argent, et couvrent leur poitrine nue de coquillages et d'amulettes bizarres.

Les Frédégonde apportèrent en Gaule ce goût barbare des boucles d'oreilles rondes garnies de pierres en relief (fîg. 23), d'anneaux massifs chargés d'émeraudes et de rubis grossiers (fig. 24), de pendeloques suspendues par des chaînes, décorées d'ornements plus ou

moins variés (fig. 25), de bandelettes enfin, terminées par des ferrets sonores, cliquetant comme les aiguillettes de simples gens d'armes (fig. 26.)

Jusqu'à ces derniers temps, nous connaissions à peine l'orfèvrerie de cette époque. Les fouilles de l'abbé Cochet, dans la Normandie souterraine; les travaux de M. Henri Baudot aux cimetières de Gharnay, en Bourgogne; les trouvailles si curieuses de M. Frédéric Moreau père, dans le département de l'Aisne, nous ont fourni depuis

Fig. 26. — Ferrets des fouilles de l'Aisne et de la Côte-d'Or. (Henri Baudot et Frédéric Moreau père.)

des centaines d'objets qui nous permettent maintenant de reconstituer par le menu les parures d'une femme de la cour de Dagobert; et même les ornements des ceintures, des baudriers et des courroies sans nombre dont s'affublaient les guerriers du temps de Glovis et de Ghilpéric.

La première remarque à faire <à propos de tous ces objets, c'est que l'émaillerie qui nous avait fourni, à l'époque gallo-romaine, des spécimens si curieux d'un art tout local et tout personnel disparaît presque complètement.

Plus de bijoux aux brillantes couleurs bleues, blanches, rouges, appliquées directement sur l'or, l'argent ou le cuivre, à l'aide du feu, et qui y restaient adhérentes, ainsi que le dit Philostrate. (Roget de Belloquet, t. III, p. 485.) Plus de fibules aux corolles épanouies, semblables à des fleurs, qui s'harmonisaient si délicieusement avec les

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Bijoux Mérovingiens

BIJOUX MEROVINGIENS

iPl. 2.

1. Epée du trésor dit de Tlicodoric, trouvée à Pouaii lAubei, en 1812 (.Musée de Tmyes).

2. 3, 4, 6, 7. Fibules, boucle et boutons de La Sablonnière et d'Arcy-Sainte-Reslitue (Col-

lection de M. Frédéric Moreau père).

o. Épée d'Arcy-Sainte-Restitue (Aisne) [même provenance].

8, 17 et 21. Colliers des sépultures de Garanda (Aisne) [Collection Moreau].

9, 13, 18 et 19. Boucles et ornements du trésor de Théodoric (Musée de Troyes). 10, 11, 12. Plaque et libules du Musée de Cluny.

14, 15, 16. Poisson et boutons du cimetière de Cbarnay (Bouryognei. 20 et 23. Boucles du .Musée de Cluny. 22 et 24. Boucles d'Arcy-Sainte-Restitue. 23. Fourreau d epée du .Musée de Cluny. 26. Épée du Musée d'artillerie.

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chairs lactées des chastes et savantes compagnes de nos vieux pères.

Mais bien des pierres plates, taillées en losange, en carrés, en ronds, en triangles, cernées de petites cloisons de métal ', décorant la garde des épées, comme nous l'avons vu tout à l'heure, les boutons des corsages, les épinglettes en forme de poissons ou d'oiseaux (pi. 2), les plaques de poitrine régulières et géométriques, les boucles des ceintures, les agrafes des manteaux, etc., le tout rouge et vert sombre , dur de coloration , d'un dessin complètement primitif, sans aucun agrément pour l'œil qu'ils fatiguent par une monotonie désagréable.

N'avoir su trouver, pour décorer la gorge blanche d'une femme, d'autre motif d'ornementation que celui qu'on a inventé pour orner la poignée d'un sabre, c'est faire vraiment preuve d'une incroyable pauvreté d'imagination.

La seconde remarque qu'inspire l'étude de l'orfèvrerie mérovingienne, c'est l'application du caillou à peine dégrossi, posé en relief sur l'or du bijou, le cabochon^ comme on dit en langage d'atelier.

L'art mérovingien, c'est le triomphe du cabochon.

Nous le voyons déjà dans les broches de la figure 27 ; nous le retrouverons bien plus saillant encore dans les couronnes.

Mais d'où vint aux seigneurs francs ce goût immodéré de la pierre? — De l'ardeur avec laquelle leur imagination s'empara des mystérieuses révélations contenues dans les livres de leur foi nouvelle.

Les Asiatiques sont fous de pierreries étincelantes.

Le paradis de saint Jean, que M. Renan appelle « nne vision sma-

\. M. Henri Baudot, possédant une très grande quantité de ces soi-disant cloisonnés, a pu en faire une observation consciencieuse, et c'est d'après son dire que nous affirmons que tous ces ornements sont composés de pierres appliquées à froid, serties d'or ou de cuivre, suivant l'occasion. Il n'y a pas Ir.ice d'émail dans les bijoux purement mérovingiens. Les petites bestioles qui en conservent encore quelques fragments sur les ailes ou dans les yeux (fig. 29) ne sont que des restes de l'industrie gallo-romaine, dont nous avons parlé dans noire premier volume, restes passés complètement de mode et dédaignés par le goût plus ou moins pur des nouveaux conquérants.

Limoges en garda pourtant la saine tradition, bien cachée au fond de ses ateliers déserts. Elle devait renouveler plus tard cette industrie vraiment nationale, à l'époque de la Renaissance gauloise du xiii" siècle. Nous y reviendrons en temps et lieu.

y^agdine^ un grand joujou d'or et de perles ', » n'est construit qu'avec des cristallisations d'une variété de couleurs à rendre aveugle même un voyant.

La cité de Dieu, chez lui, est un carré parfait de trois mille

Fig. 27. — Bijoux, ornements et fibules, or, bronze et argent incrustés de pierres précieuses. Fouilles de La Sablonnière, d'Arcy et de Charnay (.\isne et Côte-d'Or).

stades, entouré d'un mur haut de cent quarante-quatre coudées. Ce mur a douze assises : la première est à& jaspe, la seconde de saphù% la troisième de calcédoine, la quatrième d'émeraude, la cinquième de sardoine, la sixième de cornaline, la septième de chrysolithe, la huitième à'aigue-marine, la neuvième de topaze, la dixième de chry-

1. Ernest Renan, L'Antéchrist, Histoire des origines du christianisme (liv. IV, p. 473

et 479.)

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soprase , la onzième d'hyacinthe, la douzième enfin d'améthyste ^.

Dieu, pour l'aigle de Patmos, c'est toujours à M. Renan que nous empruntons cette comparaison, peut-être audacieuse, mais rigoureusement vraie, « Dieu est un rubis colossal, une sorte de gros diamant éclatant de mille feux sur un trône d'or ^ »

Or, il ne faut pas oublier que la religion chrétienne fut importée dans nos contrées, vers le milieu du ii*^ siècle, par quelques prêtres de l'Eglise de Smyrne, ayant à leur tête saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, qui avait dans sa jeunesse entendu la bonne nouvelle de la bouche même de saint Jean.

Après la chute de la grande prostituée, qui s'était enivrée du sang des martyrs et qui avait empoisonné tous les rois de la terre du venin de sa fornication, nous voulons dire après le sac et la destruction de Rome la grande^, l'influence du judéo-christianisme de saint Jean,

1. Comme preuve ûouvelle du goût des Orientaux pour les pierres précieuses, nous donnons ici un calendrier très curieux, évidemment inspiré des rêveries apocalyptiques :

Janvier y est représenté par le grenat, qui signifie constance ;

Février, par Varnélhyste, qui veut dire sincérité;

Mars, par le ruùis, qui est le courage;

Avril, par le diamant, qui est l'innocence;

Mai, par Vémeraude, qui est le succès;

Juin, par Y agate, qui est la santé;

Juillet, par la cornaline, qui est joie complète;

Août, par la surdonyx, qui est félicité conjugale;

Septembre, par la chrysolith'^, qui est la jalousie;

Octobre, par Yopule, qui représente l'espérance;

Novembre, par la topaze, symbole de la fidélité;

Et décembre, par la turquoise, signe de la force indomptable.

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