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LA NAVIGATION A TERRE

comme tous los Anglais, très épris de navigation, et d'ailleurs s'ennuyant fort à Verdun, passaient une partie de leur temps sur la Meuse, où ils avaient plusieurs embarcations. Mais les pécheurs s'étant j)laints que ces canots effrayaient et chassaient le poisson, le général Wirion, commandant des prisonniers anglais, leur intima Tordre de cesser leurs amusements sur la rivière. C'est alors que M. Shuldham songea au chariot dont nous venons de parler. Il en construisit deux, l'un à un màt, l'autre à deux mâts.

Avec ce dernier, qui mesurait cinq pieds anglais, et qu'on peut nommer un schooner, M. Shuldham obtenait, paraît-il, sur une route ordinaire un peu élevée, une rapidité de sept à huit milles à l'heure, tantôt allant au pas, et tantôt lancé au point de l'emporter sur un cheval au galop. M. Folkard assure, d'après M. Shuldham, qu'avec un chariot deux fois grand comme ce schooner, la vitesse eût été beaucoup plus marquée, et il en eût tenté l'expérience si l'étroitesse des routes ne l'avait empêché de donner à son embarcation une plus grande largeur.

Cette navigation a malheureusement un grand défaut, qui s'opposera toujours à son développement : c'est d'effrayer les chevaux près desquels on passe ou d'aborder les voitures qui traversent inopinément le chemin que l'on suit. M. Shuldham fut

ainsi la cause involontaire de plusieurs accidents. Un jour entre autres, il accosta la charrette d'une paysanne avec une telle violence, que celle-ci alla rouler dans le fossé qui bordait la route ; ce qui provoqua chez les paysans des environs une véritable émeute. Ils déclarèrent la guerre au chariot et l'attaquèrent avec des pierres qui criblèrent ses voiles.

Aux États-Unis où la population est moins dense, et où il y a encore d'immenses espaces à coloniser, ces accidents sont moins à redouter. Ainsi, sur les prolongements de rails à l'aide desquels on traverse les prairies de l'Ouest, les ingénieurs emploient fréquemment pour leurs travaux des voitures à voiles qui marchent avec la vitesse des express les plus rapides. Celle qu'a imaginée M. Bascom, duKansas — Pacific Railway, atteint en moyenne 48 kilomètres à l'heure, et 64 quand la brise est forte et pousse le wagon en droite ligne. Ce véhicule a quatre roues, 1 mètre 80 de long, 2 mâts portant 25 mètres de toile : le tout pèse 257 kilogrammes*.

Les ice-hoats ou bateaux-traîneaux, que l'on peut faire entrer dans la classe des bateaux de terre, sont d'un usage plus général dans les pays où leur emploi ne peut présenter d'inconvénient, c'est-à-dire sur les longs canaux de la Hollande, les vastes lacs du Canada et des États-Unis, lorsque l'hiver les a couverts d'une

* Nature, 1878, t. I, p. 309.

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glace ôpaisso. Les amateurs de ce genre de sport ont fondé dans ce dernier pays deux clubs : les roughkeepsie (I8()l) et \c Ncw-llamburgli (l<S(iO). Le icc-boat américain est une longue, étroite et légère macliine, plaet'e sur un berceau sous lequel

Fis. 60. — Sliuldham's ice-boat.

sont fixés trois larges patins attachés, l'un à l'avant, les autres à l'arrière, le tout formant un triangle aigu. Son gouvernail est une lame de fer affdée et capable de s'enfoncer profondément dans la glace. Le ice-boat américain est généralement gréé en sloop, il est maniable et très rapide, on lui a vu

franchir des distances considérables dans la proportion de 180 kilomètres à l'heure.

Les ice-boats hollandais, comme les ice-boais du Canada, sont placés sur un traîneau terminé par des patins. Leur gouvernail ressemble à une hachette renversée ; il coupe parfaitement la glace, et agit absolument comme le gouvernail d'un bateau ordinaire. Il suffît à ces machines d'un peu de vent pour les pousser et leur permettre de porter fort loin des passagers et des marchandises.

Le dessin qui accompagne ces lignes représente un ice-boat dû à l'invention de l'ingénieux M. Shul= dham. Sa construction est très simple. Le tout est d'une seule pièce de bois munie de patins ; au milieu est un fauteuil pour la personne qui dirige le bateau. Les patins sont au nombre de deux et placés sous la charpente, celui de l'avant servant de gou* Vernail, et tous deux disposés de façon à pénétrer dans la glace sans gêner le bateau quand il prend le vent. Le gouvernail ? un manche, et le pilote dirige le bateau absolument comme se dirigent les fauteuils roulants des invalides. Le bateau porte deux voiles (grand'voile et foc).

M. Folkard, auquel ndiis empruntons ces renseignements, ajoute que ce genre de bateau ne saurait convenir, en Angleterre, à des transports d'objets tin peu lourds ; la glace n'atteignant jamais sur ses lacs et ses rivières une épaisseur capable de suppor-

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ter (lo grands poids; et il croit qu'il l'aut se l»orncr à 1(» disposer pour une personne, deux au plus. Tel (pi'il est, il le considère eoninie un instrument parlait et un 1res agréalde moyen de locomotion et de divertissement.

LES VAISSEAUX LEGENDAIRES

S iiporstitions des vofafïcurs anciens. — Le Voltigeur hollandais. — Le Grand Cliasse-Fuudre. — Superstitions des marins. — Le Gobelin. — Serment diabolique. — Olfiaudes à la mer. — La statue de saint Antoine. — Les trombes. — Sacrifices d'animaux. — Les hirondelles. — L'étcrnucment. — Le 13. — Le vendredi — Le prêtre à bord.

En considérant l'insouciance des explorateurs modernes pour le péril, et le dédain avec lequel ils l'écartent, on ne peut s'empêcher de les admirer. Mais combien plus sont touchants ces anciens voyageurs qui, avec le seul secours de sciences incertaines, s'en allaient affronter l'inconnu! Car non seulement les dangers inhérents à la barbarie existaient alors, mais l'imagination des hommes les rendait plus formidables encore. Ce n'était pas assez pour eux des tempêtes, des typhons et des raz de marée ; c'est sur des océans grouillant de monstres qu'ils lançaient leur esquif fragile. Les pestes, les tremblements de

terre, la faim, la soif, le froid et les férocités des bêtes fauves ne leur suffisaient pa^ ; il fallait qu'ils joignissent à ces ennemis réels l'ennemi surnaturel, fils de l'ignorance et de la peur. Dans les portulans d'autrefois, dans les séculaires relations de voyages ce ne sont que gueules effroyablement dentelées poursuivant les nefs timorées, animaux épouvantables, enchantements terribles, aventures fabuleuses.

Le globe est une plaine, dit Job; Homère prétend, lui, que c'est un disque entre deux voûtes. Une enclume, dit-il, serait neuf jours à tomber des cieuxà la terre, et autant pour descendre de la terre au fond du Tartare. Cette terre était habitée par les Lotophages, les Cannibales, les Lestrygons, les nocturnes Cimmériens. Circé régnait dans l'île d'iEa; les Sirènes chantaient sur les rochers en peignant leurs cheveux poudrés par les écumes ; Eole enfermait ses sujets dans des outres. Puis c'étaient les Macrobiens, dont la vie était très longue ; la ville d'Hermione, au bord de TAchéron, habitée par les plus justes des hommes ; le navire Argo, vaisseauprophète, qui haranguait son équipage chargé de crimes !

Mais tout cela, c'est l'antiquité, c'est Homère et c'est Hérodote. Après eux Cosmas Vlndicoupîeustès, Mesué, le roi Ghebert, les Indhous et les Arabes, Ibn-Batuta, Benjamin de Tudèle, Péthachia, les Kabbalistes, Brunetto Latini et Dante enchérissent les

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iiiis sur los autros lorsqu'il s'agit de (li'fiiiir le globe et (l'en peupler les immensités inquiétantes. Selon Edrisi, un liéuiisj)lière est sous les eaux; l'autre est habilahle. Les cosuiograplies arabes représentent l'Atlantique comme une mer très dangereuse. Dboul' Karain(reuq)ereur;uleux cornes), Alexandre le Grand, a érigé sur les îles Fortunées deux statues gigantesques qui indiquent aux marins les périls du tunuiltueux et sinistre Océan. Là s'élèvent l'île Muslakkin, peuplée de serpents; Kulkan, où les hommes ont des tètes de monstres marins.

Ibn-Abd-Allah-el-Laivati, dit Ibn-Batiita, raconte au moyen âge ce qu'il a \u dans ses pérégrinations. Dans les parages du golfe Persique, il a contemplé une tête de poisson grosse comme une montagne; ses yeux étaient pareils à deux portes, on pouvait entrer par l'une et sortir par l'autre. Le sultan d'Erzeroum lui a montré des pierres tombées du ciel. Dans le pays des Cinq-Montagnes, une ville entière défda devant lui, et ses cheminées mouvantes laissaient derrière elle un long serpent de fumée. A Bulgar, on lui proposa un voyage dans la terre des Ténèbres. Au Kusistan, il trouva un solitaire à qui de nouveaux cheveux et des dents nouvelles repoussaient tous les cent ans..

Entré au service de l'empereur Mohammed, dans le Shindi, Batuta fut envoyé en Chine comme ambassadeur. En route il rencontra des magiciens

Yogées, qui se métamorphosent comme ils veulent, passent des années entières sans boire ni manger, et tuent les hommes d'un regard. Dans le bois de Serendib, il fit connaissance d'un singe qui gouvernait un peuple de singes comme lui. Ge prince gorille portait sur sa tête un turban de feuilles d'arbre, et sa garde, quatre singes armés de bâtons, sautait après lui de cocotier en cocotier. Dans le pays de Barahnakars, il trouva des hommes à gueules de chien...

Benjamin de Tudèle, quoique moins imaginatif, consigne dans ses Masahoth des particularités aussi déraisonnables. Il rapporte « que la planète Orion excite de si violentes tempêtes dans la mer de Chine, qu'il est impossible à aucun navigateur de les surmonter ou d'en échapper, parce qu'elles entraînent les navires dans les endroits les plus resserrés de cette mer, d'où il est impossible de les retirer. Alors les vaisseaux y demeurent si longtemps que les hommes, ayant consommé leurs vivres, y périraient, si l'on n'avait trouvé un moyen de l'éviter qui pourra faire plaisir à ceux qui auront la curiosité de le savoir. Voici de quelle manière on s'y prend. On a la précaution d'apporter dans le vaisseau des peaux de veau, en aussi grand nombre qu'il y a d'hommes, qui, dans le temps que le vent les jette dans les endroits les plus périlleux de cette mer, se renferment avec leur épée chacun dans une de ces peaux qu'ils

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cousoni iVuïw ninnièro que l'oau n'y puisse entrer; après quoi ils s«» roulent dans la uier. Les aigles qui sont fort fréquents en eette région, et qu'on appelle griffons, ne les ont pas |)lutot aperrus, que, les prenant pour quel(|ues bêtes, ils se lancent dessus et les transportent à terre, soit dans quelcjue vallée ou sur (pielque montagne. Mais lorsqu'ils sont prêts à arracher et manger leur proie, l'homme renfermé dans la peau tue sans tarder le griffon de son épée. C'est de cette façon qu'une grande quantité se sauve. »

Plus naïf encore ou moins sincère que Benjamin, Péthachia de Ratishonne, dans son Sibbitb liolam, nous parle des portes de Bagdad, hautes de cent coudées et si brillamment forgées qu'il a fallu les bronzer par égard pour les chevaux ; du tombeau d'Ezéchiel, 011 se tenait un oiseau à face humaine et oîi s'accomplissaient des merveilles; des fruits à têtes d'hommes, du chameau volant. Quand on veut monter cet animal, on s'attache à son dos de peur de tomber, a Le cavalier fait en un jour autant de chemin qu'un piéton en quinze, prétend Péthachia, et en ferait même plus si les forces humaines pouvaient se prêter à une telle rapidité; car dans un moment il franchit un espace d'un mille. »

Jean du Plan-Carpin, de l'ordre des frères mineurs, c( envoyé ambassadeur aux Tartares et autres psuples d'Orient », nous montre le Prêtre-Jean com-

battant à la tête d'un escadron de statues creuses remplies de matières inflammables. Jacques de Yitry, Rubruquis, Mathieu Paris, Join ville, Marco Polo, nous parlent aussi de ce mystérieux monarque. Dans sa lettre à l'empereur de Rome et au roi de France, lui-même énumère les rois qu'il tient en sa puissance, combien d'oliflans traînent son char, combien de cornes ont ses bœufs sauvages, combien d'ours blancs, de lions rouges, de chevaux verts, de griffons dont les petits ne mangent pas moins d'un bœuf par jour, d'yllerions couleur de flamme et dont les ailes coupent comme des glaives ; combien d'hommes cornus, cyclopespar devant, argus par derrière, etc., se trouvent dans son empire.

L'aventureux Marco Polo ajoute qu'il a vu le désert Lop ; il en a traversé les étendues hantées par les esprits malins. Ils appellent le voyageur avec une voix amie et l'entraînent dans les solitudes où il meurt de soif. Le jour, ils l'effrayent par des illusions, lui montrant une troupe de cavaliers arrivant sur lui; la nuit, ils le troublent par le roulement du tambour, le bruit des armes et le son des instruments de guerre. C'est encore Marco Polo qui a vu les nécromanciens qui déchaînent les tempêtes, les gazelles musquées qui parfument l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et les combats de l'oiseau Rock avec l'éléphant.

Depuis Marc Paul jusqu'au dix-septième siècle.

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que d'inventions frracicuses, de fantômes plaisamment terribles, de billevesées cxtravagamment folles'. Pas nn voyaj^^nnu- qui ne voie avec l'œil du rêve, et pas un bistorien qui n'enregistre avec solennité les visions de ces admirables menteurs. Ouvrez la Cosmographie universelle de Sébastien Munster, celle de Tlievet ou le Monde enchanté de Ferdinand Denis : voici encore le royaume de Féminie la Grant, les nains de Piconye, les sagittaires, les licornes, le pliénix, rberbepermanable, la fontaine qui rajeunit, la rivière Ydonis dont les cailloux sont des pierres précieuses, l'arbre de vie gardé par un serpent à neuf tètes, et qui produit le saint cbrème, l'agneau de Tartarie que Mandoville fait naître dans une calebasse... Absurdités charmantes dont l'Arioste et le Tasse s'inspirent, dont rit Rabelais et qui chagrinent Cervantes. — Aujourd'hui le vent froid de la raison a dissipé les brumes où s'agitaient, dans le cadre d'une nature idéale, tous ces êtres fantastiques. Le voyageur, qui n'erre plus, sait quels dangers il lui faut redouter, et ces dangers ne sont plus les monstres dont ses prédécesseurs peuplaient leurs récits.

Mais si les voyageurs, forcés de se rendre à l'évidence, ont cessé de prendre leurs visions pour la réalité, les marins, qui les aidèrent si bien jadis dans leurs inventions, ont conservé plus longtemps quelques-unes des croyances et des superstitions

anciennes. Cette tendance au merveilleux, si facilement explicable chez les hommes qui passent leur vie au milieu des plus étranges phénomènes de la nature, a même donné naissance à plusieurs contes que certains matelots accueillaient hier encore comme articles de foi. Tels sont — pour ne pas sortir de notre cadre — l'histoire du vaisseau-fantôme, le Voltigeur hollandais et celle du Grand-Chasse- Foudre.

Qu'est-ce que ce navire mystérieux qui porte le nom abhorré du Voltigeur hollandais? Walter Scott, Marryat, Leiden, Jal, et d'autres ont répondu à la question, et voici ce qu'ils ont dit : « Le Voltigeur hollandais... » Mais non! laissons là leurs récits, où l'art cache trop bien la vérité, et empruntons à un simple matelot, dont Jal a consciencieusement recueilli les contes dans ses Scènes de la vie maritime, la vraie narration. Tout autre récit ne serait qu'une traduction, et il faut à l'histoire du Voltigeur hollandais son français de gaillard d'avant.

a Donc — c'est le matelot de Jal qui parle — y avait autrefois, et y ya bien longtemps de ça, un capitaine de navire qui ne croyait à saints, à Dieu ni autres. C'était un-n Hollandais, qu'on dit, je ne sais pas de quelle ville; mais ça n'faitrien à la chose. 11 partit un jour pour aller dans le Sud. Tout allit ben jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance ; mais là, y reçut un coup de vent; quel vent que je vous

dirai? de ce vent qui décomerait des bœufs, de ce vent qui arrache les vieux arbres et les maisons qiwnd il s'y met. Le navire était en grand danger; tout le monde disait au capitaine :

« Capitaine, l'aut relâcher ; nous sommes perdus si vous vous obstinez à rester à la mer ; nous mourirons infailliblement, et il n'y a pas à bord d'aumônier pour nous absoudre.

« Le capitaine riait de ces peurs de l'équipage et des passagers ; y chantait, le scélérat, des chansons horribles, à faire tomber cent fois le tonnerre sur sa mâture. Il fumait tranquillement sa pipe et buvait de la bière comme s'il aurait été assis à une table d'un cabaret d'Anvers. Ses gens le tourmentaient pour relâcher, et tant plus qu'y le priaient, tant plus qu'y s'obstinait à rester sous toutes voiles dehors. Car il n'avait pas seulement mis à la cape, ce qui faisait trembler tout le monde. Il eut des mâts de cassés, des voiles d'emportées > et à chaque accident, il riait.

« Donc le capitaine se moquait de la tempête, des avis des matelots j des pleurs des passagères. On voulait le forcer à laisser arriver dans une baie qui offrait un abri, mais il jetitàla mer celui-là qu'était venu à lui pour le menacer.

« Alors un nuage s'ouvra et une grande figure descenda sur le gaillard d'arrière du bâtiment. On dit que cette figure, c'était le Père éternel. Tout le

monde eut peur; le capitaine continua à fumer sa pipe ; il ne leva pas même son bonnet quand la figure lui adressit la parole.'

(( Capitaine, qu'elle lui dit, dit-y, t'est un entêté.

(( — Et vous un malhonnête, que le capitaine lui

« réponda; f moi la paix; je ne vous demande

« rien ; allez-vous-en vite d'ici, ou je vous brûle la « cervelle. »

« Le grand vieux ne répliquit rien, il haussit les épaules. Alors le capitaine sautit sur un de ses pistolets, l'armit et ajustit la figure des nuages. Le coup au lieu de blesser l'homme à la barbe blanche percit la main du capitaine; ça l'embêta un peu, vous pouvez le croire. Il se leva pour aller porter un coup de poing dans la figure du vieillard; mais son bras retombit frappé d'une parélysie. Oh ! ma foi alors, il se metta dans une colère, jurant, sacrant comme un impie et appelant le bon Dieu je ne sais pas comment !

« La grande figure lui dit pour lors :

« T'es-t-un maudit ; le ciel te condamne à naviguer toujours, sans jamais pouvoir relâcher, ni mouiller, ni te mettre à l'abri dans une rade ou un port quelconque. Tu n'auras plus ni bière ni tabac ; tu boiras du fiel à tous tes repas, tu mâcheras du fer rouge pour toute chique ; ton mousse aura des cornes au front, le museau d'un tigre et la peau plus rude que celle d'un chien de mer. »

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« Le ca[)itaiiic poussit un soupir; l'autre continua :

« Tu seras-t-éternelleuient de (piarl, et lu ne [)ouiTas pas t'endonuir quand lu auras soiunieil, |)arce qu'aussitôt que tu voudras fermer l'œil, une longue épéc t'entrera dedans le corps. Et puisque lu aimes à tCurmenter les marins, lu les tourmenteras.

(( Le capitaine sourit.

« Car lu seras le diable de la mer ; tu couriras sans cesse par toutes les latitudes ; tu n'auras jamais de repos ni de beau temps ; t'auras pour brise la tempête ; la vue de ton navire, qui voltigera jusqu'à la fin des siècles, au milieu des orages do l'Océan, portera malheur à ceux ou celles qui l'aper- .cevront.

« — Amen, donc ! que cria le capitaine en riant à gorge déployée.

« — Et quand le monde finira, Satan te donnera pour retraite une chaudière de damné !

« • — Je m'en f...! » fut toute la réponse du capitaine.

« Le Père éternel disparut, et l'Hollandais se trouvit seul à bord avec son mousse, qui était déjà masqué comme que lui avait dit le vieillard. Tout l'équipage s'en allait dans le nuage avec la grande figure, le capitaine le vit et il se mit à blasphémer. Oui, blasphème, ça te servira à grand'chose !

« Depuis ce jour-là, V Voltigeur navigue au milieu des gros temps, et tout son plaisir est de faire du mal aux pauvres marins. C'est lui qui leuz envoyé les grains blancs ; qui jette les vaisseaux sur des bancs qui n'existent pas, puisqu'ils ne sont pas marqués dans le neptune ; qui leu donne les fausses routes et leu fait faire naufrage...

« Il y en a qui disent comme ça que Y Voltigeur hollandais a quelquefois l'audace de venir visiter les bâtiments qui passent ; alors il y a révolution à la cambuse ; le vin aigrit et tout devient fayots (haricots). Souvent il envoie des lettres à bord des navires qu'il rencontre, et si le capitaine a la chose de la lire, perdu; il devient fou, son bâtiment danse en Tair et finit par sombrer dans^n-un tangage sans pareil. Si je savais comment qu'il est peint. V Voltigeur, je vous le dirais pour que vous vous en défiissiez : mais on ne le sait pas. Il se peint comme il veut, et il change dix fois par jour, le vilain for l)an, pour ne pas être reconnu.. Des fois qu'il y a, il a l'air d'un lourd chameau hollandais qu'a peine à haler dans le vent son gros derrière ; d'autres fois il se fait corvette, et il fend la mer comme un corsaire léger. J'en sais d'autres qu'il a voulu attirer, le gredin qu'il est, en tirant du canon d'alarme ; mais il n'a pas pu les genoper, parce qu'ils s'en sont méfiés. Enfin, il est capable de tous les tours, et ce qu'on a de mieux à faire quand il arrive au milieu

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(le l'orage, c'est de laisser courir, et si l'on peut ajouter (|uel(|uc chose à la voilure, de le faire bien vite pour éviter sa rencontre. Son é(piipage est aussi damné (pie lui, c'est un tas de mauvais sujets. Tout ce qu'il y a eu de faillis matelots, de coquins morts sous la garcette pour vol à bord des navires, de lâches qui s'est caché dans les combats, est sur son bâtiment, et ça fait une jolie société ! C'est le Père éternel qui lui a donné c'te racaille, après les diffi* cultes qu'ils ont eues ensemble. Il se recrute avec ce qui meurt dans ce genre-là sur tous les vaisseaux du monde... »

Ainsi pour le matelot, le Voltigeur hollandais, c'est l'enfer. « Veillez au grain, z-enfants ! continue le conteur. Car si vous ne vous comportez pas bien dans le service, vous aurerez pour retraite le Voltifjeur hollandais ! Et il y a de l'ouvrage à bord de lui, croyez-moi. On est toujours à virer de bord, parce qu'il faut être partout au même moment... Là, point d'histoires; la faiuj, la soif, la fatigue, l'envie de dormir, tout le tremblement, quoi ! Avec ça si on se plaint, si on ne marche pas droit, les officiers mariniers a des fouets dont les mèches sont finies en lames de rasoirs, qui vous coupent un houune en deux comme mon couteau couperait, sans comparaison, une demi-once de beurre. Dire ensuite que ce métier-là, les matelots du Voltigeur ne le feix)nt pas longtemps, non ! tout le temps de

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réternité seulement î c'est-à-dire vingt-cinq millions de millions d'années de plus que ma grand'mère n'avait de poils de barbe au menton... Allez vous y frotter ! »

A côté de l'enfer, il y a le paradis. Pour le matelot, ce paradis, c'est le Grand-Chassse-Foudre. Cciui-ci est un navire immense, qui ne met pas moins de sept ans à virer de bord; quand il roule, ce qui lui arrive rarement, vu la résistance que sa masse oppose à la puissance de la mer, les baleines et les cachalots se trouvent à sec sur ses portehaubans. Les clous de sa carène serviraient de pivot à la lune ; sa drisse de pavillon fait honte au maître câble de notre plus fort trois-ponts. On assure que pendant cent trente ans les mines de Norvège manquèrent de fer, tant il en fallut pour sa coque. L'Angleterre, l'Allemagne, la France, les États-Unis croient avoir des forges, ce ne sont que des feux follets auprès de celles où s'oeuvrèrent ses ferrements ; pour soufQets, on se servit des tempêtes que longtemps à l'avance le pôle arctique mit de côté pour cet usage. Ses câbles sont gros comme le dôme de Saint-Pierre de Rome ; ils feraient une ceinture au globe ; on pourrait même faire un nœud. Il n'a que des sabords pour artillerie ; il attend du bronze ; tout ce qu'il y en a de connu sur terre aujourd'hui lui ferait une caronade. Ses bas mâts sont si hauts qu'un mousse qui monterait à la

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hiinn pour |)ortpr la soupo nn\ frabiors aurait la harix' hiaiiclic avant (rallciiidrc les gamlx'scle nîvcrs. Son cacatois de perruche est plus grand que l'Europe entière. Vingt-cinq mille hommes peuvent faire l'exercice sur la pomme de son grand màt, auquel l'arc-en-ciel sert de flaunne.

Le Grand-Chasse-Foudre est un monde ; dans chaque poulie il y a une auberge ; la pipe du moindre mousse est grande comme une frégate ; la chique d'un seul homme ferait la provision pour une campagne de dix-huit mois à l'équipage d'un navire de guerre ordinaire. Sa dunette est un lieu de séductions sans pareilles. Dans un coin reculé, on a brouetté trois mille arpents de terre, plantés d'arbres, qu'un gazon toujours vert recouvre, et sur lequel on a lâché quelques éléphants et plusieurs chameaux, etc.

Ce vaisseau, comme le Voltigeur hollandais y naviguera éternellement ; mais ce sera un plaisir d'être à son bord ; parce que la compagnie est choisie parmi tout ce qu'il y a de plus brave dans toutes les marines. Et quelle nourriture ! de la viande à tous les repas ; pas trop de gourganes ; du vin de Bourgogne le matin, du madère à dîner, et le soir, une chopine de rhum.

Après avoir cru fermement à la réalité de ces contes et de bien d'autres, les marins n'y croient plus aujourd'hui ; les conteurs deviennent d'ailleurs

fort rares. On conte encore un peu, mais les traditions s'altèrent et s'oublient. La littérature moderne envahit les navires qui, depuis l'application de la vapeur, tendent chaque jour à n'être plus que des casernes flottantes.

Les marins ont mieux conservé leurs superstitions, qui furent nombreuses, et dont quelques-unes remontent aux premiers navigateurs.

Des hommes braves jusqu'à la témérité, impassibles devant les périls que le combat multiplie autour d'eux, craindront d'appareiller pour un long voyage un vendredi ou le 15 d'un mois, et verront, dans le sel renversé sur la table, un augure fâcheux dont il faudra conjurer les conséquences par des précautions timides, démentant leur intrépidité ordinaire. Pour eux, il est également convenu qu'un prêtre porte malheur au navire qui l'embarque.

Parmi les croyances anciennes qui ont eu le plus de peine à disparaître est celle qui se rattache au Gobelin. Ce Gobelin, comme son frère, le Kobold des croyances germaniques, était un démon familier, un lutin qui faisait mille malices. Il ne fut point tout d'abord l'hôte du navire. Dans le principe, il habitait les chaumières, où il renversait le sel dans le feu, où il découvrait les marmites pour saler la soupe outre mesure, où il changeait le vin en vinaigre ; les écuries, où il s'amusait à embrouiller les crinières des chevaux, si bien qu'on ne les pou-

vait drmrlor, à moins qu'on ne rôcitàt qnelcjuo oraison pour iuiploier le saint qui préside aux travaux difficiles ; de là, il passa sans doute, à la suite d'un marin contour et crédule, à bord d'un de ces navires qui s'amarrent dans la Somme, la Vire ou la rivière de Morlaix, à quelques pas d'une maison rustique, et il se plut si fort h tourmenter les esprits naïfs des marins, qu'il quitta presque la terre pour la mer.

(Jal-)

Dans son Dictionnaire (1702), Aubin raconte que les marins du Nord et nos matelots ponantais, en relation constante avec ceux-ci, tiraient un présage favorable ou fâcheux de l'inclinaison que prenait un navire quand on embarquait les vivres; si alors le navire penchait à droite, le voyage devait être long et pénible, si, au contraire, c'était sur bâbord qu'il s'inclinait, la navigation devait être facile et prospère.

Un siècle avant celui où vivait Aubin, les marins avaient adopté une formule de serment qui était tenue pour diabolique. Ils juraient par le pain, le vin et le sel; et pour rendre leur serment plus solennel, ils jetaient par-dessus le bord quelques grains de sel, quelques miettes de pain, et ajoutaient à cette sorte de sacrifice l'offrande à l'Océan de quelques gouttes de vin, comme leurs aïeux les marins grecs, quand ils préparaient le départ de leurs vaisseaux. Ce serment, dont le sens précis n'est plus

bien connu, était gros de menaces et de projets de vengeance; il avait de toiles conséquences que les pouvoirs civil et religieux durent intervenir pour en défendre l'usage.

Le pain nous rappelle que les Grecs modernes avaient, au dix-septième siècle, une coutume superstitieuse où cet aliment jouait un rôle. Ils ne partaient pas sans embarquer trente petits pains qu'ils nommaient pains de Saint-Nicolas et qu'ils réservaient pour les cas de mauvais temps. Quand la tempête se levait, ils jetaient à la mer quelques-uns de ces petits pains en adressant une prière au saint, protecteur des matelots. N'était-ce pas là un souvenir des sacrifices offerts par les Anciens à Neptune, à Apollon et à tous les dieux de la terre et de la mer, quand ils allaient entreprendre une navigation qui pouvait être longue ?

Au reste, le sacrifice du pain ou du gâteau n'était point particulier aux navigateurs grecs des bas âges; nous le voyons en pratique, pendant le quinzième siècle, chez les marins du Nord.

Les Portugais naviguant dans l'Inde employaient un procédé assez plaisant pour obtenir le vent dont ils avaient besoin. Ils embarquaient toujours avec eux une petite statue de saint Antoine, qu'ils rendaient responsable du temps. Pietro délia Valle dit qu'il fut témoin de cet acte de superstition.

Le temps était assez calme, mais le vent n'était

pas favorable; les matelots allèrent dévotement (levant l'image de saint Anloinc, cl lircnt une prière, lui demandant le vent propice. La prière fut sans effet. Les marins impatients, et d'ailleurs accoutumés à traiter assez cavalièrement le pauvre solitaire, prirent la statuette pour l'attacher au mai, et contraindre ainsi, par cette torture, le saint à leur obéir. La corde était prête et l'exécution allait avoir lieu, quand le pilote, ému de pitié pour le saint, s'engagea en son nom et promit qu'il accorderait le bon vent souhaité sans qu'on sévît contre lui. On reporta donc la statuette à son sanctuaire; mais saint Antoine, sans égard pour la parole donnée par son répondant, étant resté sourd à toutes les supplications, le capitaine céda aux vœux de son équipage et ordonna qu'on liât le saint. En effet, on le fixa au màt par quelques tours d'une corde, d'abord peu serrée, mais bientôt plus étroitement adhérente au corps d'Antoine, que l'on faisait ainsi martyr. Le vent ne vint point. On prit alors le parti de laisser là, exposée à la risée et aux injures, l'image devant laquelle on s'était agenouillé la veille; chaque jour, on ajouta une cordehtte de plus pour mieux garrotter la victime. A la fin, le vent souffla du point de l'horizon où tous les regards étaient attachés depuis longtemps, et l'on délivra saint Antoine, qu'on remit très respectueusement dans sa niche, en le remerciant, mais en lui reprochant une obstination

qui avait contraint des hommes pleins de confiance en lui à user de rigueur à son égard et à lui manquer de respect.

Un voyageur, M. Imbert, nous apprend que toutes ces superstitions n'ont pas disparu avec le moyen âge. « Sur les bords de l'Atlantique et de la Méditerranée, dit-il (1875), lorsqu'une tempête empêche les barques d'aller en mer, les pêcheurs attachent une corde au cou du saint de l'endroit, le déshabillent et le plongent, à plusieurs reprises, dans les vagues, — qui continuent irrespectueusement leur danse échevelée. » Il est vrai qu'il s'agit ici de l'Espagne.

Le bon vent était la grande affaire des marins ; l'obtenir, le but de toutes leurs prières. Les Arabes, pour apaiser la tempête ou pour sortir du calme qui emprisonnait le navire, avaient recours autrefois aux moyens les plus bizarres. Le Poggio, illustre Florentin qui, au milieu du quinzième siècle, rédigea le voyage du Vénitien Nicolo di Conti dans les Indes, raconte à ce sujet le fait suivant, dont il commence par affirmer la sincérité avec cette précaution oratoire qui ne semble pas inutile : « Afferino con verità detto Nicolo, die, » etc.

« Un nakouda ou capitaine de navire se trouvant en calme, et craignant que le vent ne se fit désirer longtemps, ce qui l'eût retardé d'une manière fâcheuse pour ses intérêts et ceux de son équipage,

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qui navi^niait à la part, suivant l'usa^^^o du pays, imagina une conjuration pour contraindre le vent endormi à se réveiller. Il fit préparer une table au pied du màt de son navire, et sur cette table apporter un récbaud plein de cliarbons ardents. Alors il couuiiença l'œuvre de rincantation, s'adressant principalement au dieu Mutbiam, le roi des méchants esprits. L'équipage était inmiobile et tremblant, s'associant par la pensée à toutes les opérations magiques qu'il accomplissait. Tout à coup un matelot arabe se sent saisi d'une frénésie furieuse ; il déclare qu'un démon s'est emparé de lui, le possède et s'incarne en sa personne ; il crie, court comme un fou tout autour du navire, puis vient à la table, où il prend un cbarbon ardent qu'il mange, sans s'apercevoir qu'il est brûlant; ensuite il déclare qu'il a une soif horrible, et que pour l'étancher il lui faut le sang d'un coq. On va à la cage aux poules, où l'on garde toujours quelques coqs pour de telles occasions, et on lui apporte une victime qu'il tue et dont il suce le sang. Quand il a jeté le cadavre de la gallinacée, plus calme, il s'arrête et demande ce qu'on veut de lui.

« Nous voulions que tu nous donnes le vent, que tu retiens prisonnier. »

{( — Je vous le donnerai sous trois jours, et je promets qu'il sera favorable. Tenez, voyez, il vien. dra de là, et avec son secours, vous pourrez aller au port que vous cherchez. »

c( En achevant ces mots, l'Arabe tombe sur le pont, à demi mort, et ayant perdu tout à fait la mémoire de ce qu'il vient de faire et dire. Au bout de trois jours, le vent qu'il avait annoncé se leva, et le navire put gagner le port, but de son voyage. »

Les trombes, que les marins de la Méditerranée appellent sielons ou eschillons et les ponantais, dragons de mer (Aubin), étaient l'objet de l'effroi des navigateurs, et dès le commencement du dix-septième siècle, pour rompre la colonne d'eau formée par le phénomène électrique, ils avaient la coutume de l'attaquer à coups de canon. C'est ce que nous apprend V Histoire de Barbarie du P. Dan (1649). Mais ils allaient plus loin : comme ils tenaient ce météore pour un maléfice du démon, afin de le conjurer, ils lui opposaient un couteau dont le manche était noir, et qu'ils plantaient dans un de leurs mâts, en faisant des signes de croix et en récitant certaines paroles sacramentelles, entremêlées de prières. Ils avaient une autre forme de conjuration : celle-ci, c'est le P. René François, prédicateur de Louis Xlll, qui nous la fait connaître dans la curieuse encyclopédie publiée sous ce titre : Essays des merveilles de Nature: « Dragons de mer sont tourbillons fort gros, dit l'auteur, qui feraient couler le navire, s'ils passaient par-dessus. Les mariniers les voyant venir de loin tirent leurs épées, les battent les unes contre les autres en croix, et tiennent que cela fait

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passer rora<^o à côté. Cela soiiihh^ snporstilicux. »

liCS corsaires des régences ne se iiietlaieiit jamais en course sans s'être munis de tout ce (|ui leur était nécessaire pour se rendre le vent l'avorahle. D'abord ils allaient visiter quelcpic marabout célèbre par sa dévotion et prier avec lui. Le marabout leur donnait un mouton qu'ils eudjar([uaient, « et quand, dit le P. Dan, par la force de la tourmente, ils sont exposés à un danger évident, ils prennent donc alors ce même mouton, et, sans l'écorclier, le coupent par le milieu, tout vivant qu'il est, sans avoir l'esprit qu'à cette action et sans oser tant soit peu rompre le silence. Cela fait, ils prennent cette moitié où la tête est demeurée attachée, qu'ils jettent dans la mer vers le coté droit de leur vaisseau, et l'autre vers la gauche, faisant cependant d'étranges grimaces qu'ils accompagnent de tournements de tète, de singeries et de paroles confusément prononcées. »

D'autres fois, c'étaient des cruches d'huile qu'on jetait à la mer ou des flambeaux qu'on allumait pour apaiser les flots, « avec des postures et des singeries à la turque capables de faire rire le plus mélancolique. »

Cet historien parle aussi des sortilèges des femmes de ces corsaires, « qui les secondent en leurs brigandages par des prières et des sacrifices qu'elles font pour en hâter le succès, et particulièrement celles d'Alger. Elles s'en vont> ajoute-t-il, à une petite

fontaine qui est hors de la ville ; c'est là qu'elles allument un petit feu, où elles brûlent de l'encens et de la myrrhe. Cela fait, elles coupent la tête d'un coq, dont elles font découler le sang dans ce même feu, et en abandonnent la plume au vent, après l'avoir rompue en plusieurs pièces, qu'elles sèment de tous côtés et en jettent la meilleure partie dans la mer. »

Cependant si les génies de l'air et de l'eau se montraient indifférents à ces prévenances, les corsaires allaient trouver leurs esclaves chrétiens enchaînés à leurs rames et les contraignaient, à coups de bâton, à faire des vœux à la vierge Marie et à saint Nicolas.

Les présages tenaient la plus grande place dans les superstitions des marins grecs et romains. Si les hirondelles s'étaient reposées sur un navire, c'était un présage funeste. lïortilius Mancinus, au rapport de Scheffer, eut la conviction de sa défaite future, quelques-uns de ces oiseaux s'étant arrêtés sur les antennes de son vaisseau. Cléopàtre, s'embarquaiit pour aller chercher la flotte ennemie, qu'elle trouva bientôt à Actium, vit ces hirondelles perchées sur les mâts de ses navires, et elle retourna à son palaib n'osant braver un augure que tous les gens de «a flotte regardaient comme fatal.

L'éternuement était un présage bon ou mauvais, selon qu'il venait d'un homme placé à droite du vaisseau ou d'un homme occupé à gauche. Thémis-

toclc conçut iHio bonne opinion de l'issue d'une entreprise dans laipiclle il s'einhanpiait, parce qu'au monient où il montait à bord (piclcpi'un éternua ù droite; c'est Plutarcpie cpii ic dit, connue INdyon rapporte (pie Tiiiiotliée, au niouient de lever l'ancre, ordonna (pi'on remît le départ à un autre jour, quelqu'un ayant éternué à gauche.

Entre tous les augures dont se préoccupaient les superstitieux marins de l'antiquité, il en était deux auxquels ils attachaient une importance telle, qu'il ne fallait rien moins que des sacrifices ou des châtiments sévères pour en conjurer les effets : c'est la section des ongles et des cheveux à bord quand la mer était belle et le vent propice.

Pétrone nous montre Géton et son compagnon de Voyage se rasant la tète et les sourcils pendant la nuit pour se rendre méconnaissables; quelqu'un remar^ que cette action criminelle, la dénonce à Lycas, le capitaine du navire, et celui-ci croit devoir, pour dé^ tourner le fâcheux présage qui s'y attache, faire appliquer, sUr le dos de chacun des complices, quarante coups de corde, détail, pour le dire en passant, qui prouve que les corrections corporelles sont dans la marine une tradition antique.

Nous parlions tout à l'heure de la répulsion de beaucoup de matelots pour le prêtre et le vendredi. Jal, auquel nous avons emprunté plusieurs exemples

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des superstitions que nous avons énumérées*, explique ces répugnances :

« Le prêtre, dit-il, n'entre guère dans la maison française qu'au moment où la mort va la visiter; de là cette frayeur que sa présence inspire aux superstitieux; et puis la couleur de son vêtement est de mauvais augure. 11 m'a toujours semblé que la peur inspirée aux esprits faibles par la rencontre d'un prêtre, ministre de paix et de consolation, était aussi mal raisonnée que la terreur inspirée à certains chrétiens pour le vendredi. Le vendredi devrait-il donc être rangé parmi les jours néfastes? ne devraiton pas au contraire le regarder comme un jour heureux? n'est-ce pas celui où s'accomplit l'acte charitable de la rédemption? Pour les chrétiens vraiment pieux, le vendredi peut être une commémoration douloureuse du plus grand sacrifice qui se soit accompli, mais il ne saurait être un jour de malheur. La superstition change toutes les idées et gâte tout ce qu'elle touche! »

' Glossaire naulique.

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