CHAPITRE IX
Sommaire, — L Scepticisme des païens des villes. — Le paganisme vivant dans les campagnes. — Les dieux rustiques. — Les paysans païens au iv« siècle. — Habitudes superstitieuses des paysans chrétiens. — Persistance du paganisme dans les campagnes. — Superstitions païennes continuées jusqu'à nos jours. — Le paganisme eût été immortel, si les temples des campagnes étaient demeurés debout. — Loi de 599 ordonnant leur destruction. — Cette loi devancée par le zèle de certains missionnaires. — L'apostolat de saint Martin. ^ n. L'Eglise, en principe, repousse la destruction des temples. — Canon du concile d'Elvire. — Origène, S. Grégoire de Nazianze. ^ Théodoret et saint Abdas. — Sermon de saint Augustin. — Violences exercées contre les chrétiens par les païens d'Afrique. — Rares représailles des chrétiens. — L'Hercule des habitants de SufFecte. — Lettre de saint Augustin. — Vrai sens de cette lettre. — Dubois. — Tillemont. — Les éditeurs bénédictins. — Le xvil« siècle a peu compris cette époque. — Explication de la conduite de saint Augustin. — Générosité des évêques d'Afrique. — Ils demandent la destruction des temples des campagnes et la conservation de ceux des villes. -^ Sollicitude de l'Église pour les intérêts de l'art.
Les temples des campagnes ou des provinces éloignées du foyer de la civilisation grecque et
romaine furent moins épargnés que ceux de Rome et des grandes villes de Tempire : d'impérieuses raisons en exigèrent quelquefois la ruine. Mais, dans les mesures mêmes qui furent dirigées contre eux, Tesprit de conservation artistique apparaît encore : il forme la^ règle générale; toutes les fois, si nombreuses qu'elles puissent être, où Ton y dérogea, ce fut par exception.
Le chrétien éclairé des grandes villes passait, avec un sourire tranquille, devant les temples où ne fumait plus Tencens. du sacrifice : il en admirait les belles proportions, les statues gracieuses ou sublimes, les colonnes peintes, les frontons dorés, les toits étincelants : il les contemplait du même œil dont nous contemplons aujourd'hui encore les nobles vestiges de l'antiquité. Le païen, découragé, sceptique, dont Julien avait vainement tenté de réchauffer le zèle, dont les efforts d'un Praetextatus, d'un Symmaque, d'un Nicomaque Flavien n'avaient pu jallumer le fanatisme, regardait sans colère ces édifices où le culte seul était interrompu : ils étaient debout, ils continuaient à décorer sa ville, cela lui suffisait. L'esprit municipal était demeuré beaucoup plus vivant en lui que l'esprit religieux ; le temple et
ET LES TEMPLES DES CAMPAGNES. 20i)
la Statue conservés le consolaient du dieu perdu. Il n'en était pas ainsi dans les campagnes. Là mythologie y était restée vivante. On n'y pouvait faire un pas sans rendontrer quelque petit bois consacré à un dieu, quelque pierre vénérée que les passants arrosaient d'huile ou couronnaient defleurs, quelque arbre honoré d'un culte superstitieux, dont les branches fléchissaient sous le poids des oscilla^ des clochettes, des cistes, des tableaux votifs, quelque édicule autour duquel la piété populaire suspendait des guirlandes ou des épis nouveaux, quelque Hermès, quelque dieu Terme, quelque indécente statue de Priape. Un philosophe du ii« siècle, ayant appris la guérison d'une personne à laquelle il s'intéressait, écrit : « A cette bonne nouvelle, je me suis rendu dans les chapelles, au pied de tous les autels; et, comme j'étais à la campagne, j'ai visité tous les^ bois, j'ai fait mes dévotions à tous les arbres consacrés aux dieux *. »
Ces lieux de dévotion devaient être nombreux, si l'on songe à la multitude des divinités que l'imagination païenne se figurait répandues dans
I. Fronton, Ep, ad Verum^U^ 6. — Cf. Apulée, Apologie^ p. 256 (éd. Nisard).
2o6 l'église
la campagne, depuis les Lares rustiques, auxquels le maître de Texploitation sacrifiait en présence de tous les habitants de la ferme *, jusqu'aux Sylvains, aux Faunes, aux Satyres, aux Naïades, aux Vires, aux Nymphes classiques, et à ces innombrables petits dieux qui avaient pour mission de veiller sur tous les détails de l'agriculture et, pour ainsi dire, sur toutes les configurations du terrain. Rusina avait soin de la plaine, Jugatinus du sommet des montagnes, Collatina des collines, Vallonia des vallées. On recommandait à Seia les semences quand elles étaient encore en terre, à Ségétia les blés quand ils étaient levés, àTutilina la protection des récoltes et des grains recueillis dans les greniers. La division du travail divin ne s'arrêtait pas là : le blé, à lui seul, occupait plusieurs autres divinités : Proserpine présidait à son germe, Nodatus aux nœuds du tuyau, Volutina à l'enveloppe de l'épi, Patelana à son épanouissement, Hostilina à sa^barbe, Flora à sa floraison, Lacturnus le veillait quand il blanchit, Matuta quand il mûrit, Runcina quand on le coupe*. La herse avait son dieu, Occator; le sar-