‹ L'art paien sous les empereurs chrétiensChapitre 164 sur 167 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Si j'avais seulement voulu démontrer que la plupart des ouvrages antiques qui furent détruits au v* et au vi* siècle Tont été non par les chrétiens, mais par les Barbares, le chapitre qu'on vient de lire pourrait servir de conclusion à ce livre. Mais de l'ensemble de ces études une autre idée se dégage, et il importe de la mettre en lumière. Pour que, pendant tout un siècle, les chrétiens, vainqueurs du paganisme, aient laissé intactes la plupart des oeuvres d'art qu'il avait produites, pour qu'un si grand nombre d'édifices élevés par lui en l'honneur des dieux soient restés debout, nonseulement dans certaines campagnes où les croyances nouvelles avaient à peine pénétré, mais dans les villes, sous les yeux des évêques et des magistrats, il faut que des motifs d'ordre supérieur aient protégé ces débris de la religion vaincue contre une réaction qui eût semblé naturelle,

3l6 CONCLUSION.

et même excusable, après trois siècles'de .persécutions sanglantes souffertes par le christianisme. On a vu, en effet, que l'Église et les empereurs avaient, pendant tout le iv** siècle, été d'accord pour prévenir la destruction violente des temples et des statues, quand elle n'était pas commandée par une absolue nécessité religieuse. Ils avaient voulu, par cette conduite, conserver « les ornements des villes : » cette remarquable expression se retrouve, à la même époque, dans un édit impérial et dans les canons d'un concile : on en pourrait signaler d'analogues dans plus d'un document contemporain. L'Église et les empereurs, en unissant ainsi leurs efforts, travaillaient dans l'intérêt de la civilisation, qui ne romprait pas impunément avec toutes les traditions antiques, et qui ne peut se passer d'an: Une pensée si haute, et, de la part du christianisme au moins, si désintéressée a-t-elle complètement échoué ? les invasions barbares, en renversant^tout sur leur passage, ont-elles rendu inutiles ces efforts poursuivis pendant près de cent ans ? voilà ce qu'il nous faut examiner.

Certes, on l'eût pu croire dans ces lamentables années du v* siècle, où les Goths, les Huns, les

Vandales ravageaient T Italie, où les Burgôndes, les Wisigoths et les Francs se partageaient la Gaule romaine, où T Espagne, qui avait donné à Rome des poètes, des philosophes et des empereurs, devenait un royaume wisigoth, où les riches provinces d'Afrique tombaient aux mains des Vandales, et où la révolte d'un chef hérule mettait fin à l'empire d'Occident. A quoi bon avoir conservé avec tant de soin les ornements de l'ancienne civilisation, quand le monde semblait près de retourner à la barbarie ? pourquoi avoir sauvé les trésors artistiques des siècles passés, s'ils devaient être détruits ou dispersés par la sauvage ignorance des conquérants ? en faveur de qui tant d'efforts intelligents, alors que toutes les provinces se dépeuplaient l'une après l'autre *, et que « les faibles restes du peuple romain se perdaient dans l'espace immense des bains et des portiques^? » Telles étaient les questions que pouvaient se poser les esprits n'ayant point, au milieu des terreurs de l'invasion, perdu la force de penser, ou telles sont, au moins, les

1. iEmilia, Tuscia, caeteraeque provinciae in quibus hominum prope nullus existit. Lettre du pape Gélase, dans Baronius, Ann.j ad ann. 496, n" 36.

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