Gibbon, ch. xxxvi
3l8 CONCLUSION.
questions que nous nous posons à leur place.
Y répondre- quand les villes incendiées fumaient encore, quand les rues étaient jonchées des débris des temples et des statues, eût sans doute été difficile: mais, à mesure que la poussière soulevée par les hordes envahissantes commença à se dissiper, que leur fureur dévastatrice se calma, et qu'un peu d'ordre rentra dans la société, on put reconnaître que la partie n'était pas perdue, et que la victoire définitive ne devait pas rester à la force brutale. Les Barbares n'avaient pu tout détruire: la civilisation, en renaissant, retrouvait intacte une partie de ses richesses. Des deux pouvoirs qui, au siècle précédent, avaient uni leurs efforts pour les conserver, l'un avait disparu : mjais, si l'Empire n'était plus, l'Église demeurait, et son œuvre n'avait pas péri. Des nations nouvelles allaient en recueillir les fruits.
Que trouvaient-elles, ces nations nouvelles, en entrant dans le monde romain ? l'idolâtrie presque entièrement détruite, et les œuvres d'art écloses pendant les siècles païens conservées en si grand nombre, que l'épouvantable tempête des invasions ne put les faire toutes périr.
La destruction de l'idolâtrie était certainement
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ce que T Église avait eu le plus à cœur : même en considérant les choses d'un point de vue purement humain, c'était aussi ce qui importait le plus à la civilisation. Les successeurs de Constantin (à l'exception d'un ou deux) l'avaient bien compris. Ils avaient reconnu ce qu'il y aurait eu de chimérique à prétendre tenir la balance égale entre les religions qui se partagaient l'empire. Us avaient voulu être des chrétiens sur le trône et faire pénétrer l'Évangile dans les institutions, dans les lois et dans les mœurs. Leur conduite personnelle ne fut pas toujours d'accord avec les principes qu'ils s'étaient proposé de servir : quelque* uns d'entre eux semblèrent près de compromettre le succès de cette grande politique par de regrettables emportements de caractère, des vices honteux, d'absurdes prétentions théologiques. Le progrès se poursuivait néanmoins. La réaction païenne tentée par Julien fut impuissante à l'arrêter : ni les crimes domestiques du premier empereur chrétien, ni les fureurs ariennes de Constance et de Valens, ni les cruautés de Valentinien, ne purent en détourner le cours. Entre deux révolutions de palais, dans l'intervalle des persécutions dirigées contre les
plus purs champions de Torthodoxie, on voit les empereurs du iv^ siècle se remettre à l'œuvre, comme si une pensée plus forte qu'eux-mêmes les dominait : les nombreuses lois rendues par eux contre l'idolâtrie, la magie ou la superstition les montrent invariablement fidèles à la même tradition de politique religieuse. Sans doute (je crois l'avoir suffisamment indiqué dans les premiers chapitres de ce livre) ils s'accommodent au temps, ils se plient aux circonstances, ils tournent des obstacles qu'il eût été dangereux , injuste ou inhumain de briser : mais ils font sans cesse quelques pas en avant. Malgré des apparences contraires, Constantin accordant à tous ses sujets la liberté des cultes. Théodose proscrivant les sacrifices et fermant les temples, marchent dans la même voie et tendent au même but: seulement, l'un commence l'œuvre que l'autre, quatre-vingts ans plus tard, est sur le point de couronner.
Ces princes s'étaient proposé de fonder l'unité politique de l'empire sur l'unité religieuse. Ils avaient travaillé, en réalité, à l'accomplissement d'un plus vaste dessein. Par la destruction de l'idolâtrie, comme par le concours qu'ils avaient
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donné aux réformes sociales poursuivies par rÉglise au nofti de TÉvangile, ils avaient amené peu à peu la transformation de la civilisation païenne en une civilisation nouvelle, imbue de Tesprit du christianisme. Ils s'étaient trompés seulement en croyant celle-ci indissolublement liée aux destinées de Tempire romain. On le vit bien lorsque la dernière heure de cet empire eut sonné. Uunité politique, en se brisant, laissa TEurope fondée sur la base autrement solide et large de l'unité religieuse. Pénétrant dans les cités romaines, les Barbares y trouvèrent le paganisme renversé, le christianisme seul debout [magnis qui colitur solus in urbibus) *. Ce fut le salut du monde. Qu'on se figure ce qui eût pu arriver s'ils y avaient trouvé le christianisme respecté sans doute comme religion, mais tenu jusque-là en dehors des institutions et des lois, et, à côté de lui, le culte païen encore intact, offrant à leurs regards non des temples vides ou transformés en musées, mais des sanctuaires qui, bien que fréquentés par un petit nombre d'adorateurs, seraient demeurés le libre asile de