‹ L'art paien sous les empereurs chrétiensChapitre 166 sur 167 · I. Severus, Carmen Bucolicum, io6. ■ -J · texte numérisé non relu

I. Severus, Carmen Bucolicum, io6. ■ -J

la superstition et de la volupté : quel choix auraient fait ces hommes ignorants, grossiers et sensuels, dont les uns adoraient encore les dieux de leurs forêts, et dont les autres eussent été mal défendus par l'hérésie semi^païenne d'Arius contre les séductions raffinées du paganisme gréco-romain? se fussent-ils tournés vers la religion qui commande aux passions ou vers celle qui les divinise ? Heureusement cette question redoutable avait été d'avance écartée par la politique que les empereurs, dociles aux conseils de rÉglise, suivirent durant le iv® siècle.

L'Église, demeurée seule en face des Barbares, avait tout ensemble à les convertir et à les civiliser. Pour cette dernière partie de sa tâche, elle put sans danger faire appel aux saines et nobles séductions que renfermaient avec tant d'abondance les lettres, le3 arts, toutes les splendeurs pâlies sans doute, mais non entièrement évanouies, de l'antiquité : le culte des dieux était bien mort , ou ne comptait plus qu'un petit nombre d'obscurs sectateurs : on n'avait pas à craindre d'en réveiller les souvenirs. Les Barbares prirent plaisir à se fixer dans les villes encore ornées d'admirables statues : ils aimèrent

à errer sous les colonnades des beaux temples, purifiés de toute superstition, devenus même quelquefois l'asile de la prière chrétienne : ils apprirent à balbutier la langue de Virgile, et à écrire d'une main novice des vers « où la muse gémit de se sentir un pied boiteux. » On put voir, au v% au vi% au vu® siècle, quelles raisons le christianisme avait eues de se montrer, après Constantin, ce qu'il est partout et toujours, conservateur dans le grand sens de ce mot : les richesses intellectuelles et artistiques de l'ancien monde lui servirent à faire l'éducation d'esprits incultes, qu'il fallait convertir et charmer, faire entrer à la fois dans l'Église et dans la civilisation. Il semble que les vieux peintres des catacombes aient eu le pressentiment de ce double rôle réservé par l'avenir à la religion, quand, en face du Bon Pasteur, ils représentaient le Christ portant le costume d'Orphée et tenant dans ses mains le symbole par excellence de tous les arts de l'antiquité, la lyre classique. C'est aux sons de cette lyre que les Barbares furent apprivoisés. Plus tard, dans les agitations et les terribles déchirements du moyen âge, la tradition antique sembla sinon disparaître (on peut à toutes les

époques en signaler quelques restes), du moins s'affaiblir pour ne se ranimer qu'après la chute de Constantinople, au commencement de l'âge moderne : mais les lettres et les arts de l'antiquité n'étaient plus, au moyen âge, qu'un luxe élevé, dont une société rude et foïte, possédant une littérature et un art qui lui étaient propres, pouvait à la rigueur se passer. Au contraire, pendant la période des invasions, ils étaient nécessaires à l'éducation des peuples nouveaux qui s'établirent successivement sur les ruines de l'empire romain.

Page 1