I. Nouv. Choix, etc., t. Il, p
l'art poétique. — III. 13
" faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les " traiteurs en cette monnaie. Je lui demandai si ces " vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivît. " Il me répondit que non ; et continua ainsi : Quand " on en a composé, l'auteur les porte à la Cour des ** Monnaies, où les poètes jurés du royaume tiennent " leur séance. Là, ces versificateurs officiers mettent " les pièces à l'épreuve; et si elles sont jugées de bon " aloi, on les taxe, non pas selon leur prix, c'est-à-dire " qu'un Sonnet ne vaut pas toujours un Sonnet, mais " selon le mérite de la pièce ; et ainsi quand quelqu'un " meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle, et les " personnes d'esprit font toujours grande chère.
" J'admirais tout extasié la police judicieuse de ce " pays-là (').
" Un auteur qui, pressé d'un besoin importun, " Le soir, entend crier ses entrailles à jeun, " Goûte peu d'Hélicon les douces promenades : *' Horace a bu son soûl quand il voit les Ménades;
C'est-à-dire, Horace chante VÉvoké, comme les Bacchantes, après d'abondantes libations. Boileau emprunte cette idée à Juvénal :
" ... Satur est, en m dicit Ho7-aiius : Evohe (^). "
Horace, instruit par l'expérience, jugeait, comme Cratinus, l'auteur de la Bouteille, que " des vers écrits *' par les buveurs d'eau n'auront point de longs suc- " ces (^). " L'agréable Senecé imite Boileau :
" Le bonheur, dans Horace, au mérite fut joint ; " On voit dans ses écrits briller son embonpoint : " Et lorsqu'il pousse en l'air Pégase qu'il gouverne, " Il a ses pleins celliers de Grec et de Falerne (t). "
I. Pages 46 et 47. — 2. Sat. VII, v. 62. — 3. Ep. L. I, 19. — 4. Œuv. ch. etc., Sat. Les trav. d'Apollon, p. 182.
Despréaux savait, tout comme le chantre de Tibur, que les eaux du Permesse ne valent pas, pour inspirer les poètes, une amphore du Cécube, ou une bouteille de Boucingo. Dès l'âge de 17 ans, " au sortir de son " cours de philosophie ", il avait chanté les vapeurs qui font Q.nç.x Évohé ; et il avait dit aux " philosophes " rêveurs :
" Allez, vieux fous, allez apprendre à boire ! "
" Et libre du souci qui trouble Colletet,
" N'attend pas pour dîner le succès d'un sonnet.
Dryden a mis tout ce passage sur le compte d'Horace, comme s'il n'y avait jamais eu de Colletet en Angleterre :
" Horace had ease and plenty when he writ, " And free from cares for money or for méat, " Did not expect his dinner from his wit. "
Le pauvre Colletet ne devait point venir ici faire pendant au poète " replet et obèse (') " qui buvait son soûl en célébrant Mécène. Boileau a le droit de rire des racleurs de lyre prétentieux ou ineptes; mais non pas des gens qui ont faim. D'autant plus que, de sa part, " il y a récidive " (^). Il avait écrit, quatorze ans auparavant :
" ...Colletet, crotté jusqii^ à V échine., " S'eîi va chercher son paifi de cuisine en cuisifie (3). "
Il s'agit de François Colletet, fils de Guillaume. Guillaume ne fut pas beaucoup plus riche que François (*); mais il éprouva les " regards d'un astre
I. Hor. Ep. I, IV. — 2. M. Géruzez, notes de VArt Poét n 0,7 3. Sat. I, V. 77-8. ' ^' ~^''
4. Lui aussi faisait maigre chère; c'est de Guillaume Colletet que Saint Evremond disait :
Mais voici Colletet qui hâte un peu le pas ; " Je l'ai toujours connu sobre dans ses repas. " {Les Académistes, acte I, se. 2.)
" favorable ". Richelieu lui paya six cents livres quatre vers sur la ca.nG.des Tuileries. François ne jouit pas de si bonnes aubaines que son père. Richelet disait de lui : " Un rat de cave gagne tous les ans sept ou huit " cents francs, tandis que le pauvre François Colletet " fait poème sur poème et ne gagne pas le quart de " cette somme.
Costar,sur sa liste à^'à PoUes fraiiçai s, àhû<gn-aAi ainsi Colletet : " Il fait d'assez bons vers. Il a imprimé "diverses poésies, Il a fait les Vies des poètes français, " qui sont prêtes à imprimer. // a besoin de bien.'' Colletet en était encore plus persuadé que Costar. Il avouait assez gaiement sa misère, dans une Elégie bouffonne à la ?^Iuse Erato. Cette vieille habitante du Parnasse lui apparut en songe, dit-il, et lui reprocha son peu d'ardeur à cultiver les fleurs du sacré vallon. Colletet lui répliqua :
" Zeste ! lui dis-je, pauvre folle ;
" Tu récompenses de parole;
" Il y parait en mon endroit :
" Je languis, je gèle de froid ;
" En tout temps le mois de décembre
" Loge avec moi dedans ma chambre :
" Je suis toujours, comme tu vois,
" Sans feu, sans chandelle et sans bois.
" Toujours l'indigence m'accable ;
" Mon sort est un sort déplorable...
" A te suivre on ne gagne rien ;
" On est malheureux comme un chien ('). "
Despréaux fut, un jour de sa vie, plus charitable à l'égard, non pas de François Colletet en personne, mais de sa mère. Nous l'apprenons de Brossette. Claudine, seconde ou troisième femme de Guillaume Colletet, avait de l'esprit, et récitait des vers composés