‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 60 sur 150 · Brossette · texte numérisé non relu

Brossette

2. Le trait raconté par Brossette me remet en mémoire cette note intime de Brossette, écrite le dimanche 29 octobre 1702 : " J'ai été voir " ce matin M. Despréaux, et je n'ai pas demeuré longtemps avec lui, " parce qui! était temps d'aller à la messe. " {Corresp.^ édit. Laverdet, P- 548.)

" Je me tourne à l'instant et j'aperçois paraître

" Un marquis qui me dit : Que faites-vous, mon maître?

" Vous allez à la messe et moi j'y vais aussi ;

" Faites-moi la faveur de prendre place ici ;

" Vous m'obligerez bien d'un mot de conférence.

" Je prends place en faisant une humble révérence; " Lors ayant fait toucher au faubourg Saint-Germain, " Il se met à sourire et me presse la main : " Je vous voudrais, dit-il, lire une poésie, '• Que je fis l'autre jour, poussé de fantaisie. " Je l'ai déjà montrée à plusieurs beaux esprits ; " Et nul, sans me flatter, n'en parle avec mépris. " Monsieur que vous voyez, docte en cette matière, " (Il me montre un pédant qui tient l'autre portière, '• Et qui, tout ignorant, croit passer en cet art '• La gloire de Malherbe et celle de Ronsard), " La trouve de son goût ; et, pour me satisfaire, " Il reste seulement qu'elle puisse vous plaire. '• Faites-moi, s'il vous plaît, le bien de l'écouter.

" Lors il crache, et commence après à réciter. "

Sarrasin fait réciter à son Marquis des Sfa7i{:es, qui cadrent bien avec la manière du pauvre Du Souhait

ci-dessus nommé,

" Je vous lai déjà dit : aimez qu'on vous censure.

C'est le vers 192 du chant i^^ :

" Aimez qiioii tous conseille et 7ion pas qii'on vous loue. "

Nous avons inséré au chant i^^ un ample commentaire, touchant les devoirs réciproques des auteurs et des critiques; nous ne le referons pas. Le conseil deux fois donné par Boileau était celui de tout le monde. Le xvii^ siècle intelligent répétait en pratique, et en paroles, le mot d'Horace : corrige, sodés. Qu'il suffise d'entendre La Bruyère : '' L'on devrait aimer à lire ses " ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger " çt les estimer.

" Ne vouloir être ni conseillé, ni corrigé sur son " ouvrage, est un pédantisme.

"Il faut qu'un auteur reçoive avec une égale mo- " destie les éloges et la critique que l'on fait de ses " ouvrages ('). "

" Et, souple à la raison, corrigez sans murmure ;

" Mais ne vous rendez pas dès qu'un sot vous reprend.

Boileau, plus d'une fois, rangea poétiquement dans cette catégorie des " Sots'' tel ou tel censeur de ses vers. Il le fit par exemple (d'après Vigneul-Marville), à propos des " alouettes " de son Repas ridicule. Boursault s'était moqué {^) de ces alouettes servies par Boileau à ses commensaux et lecteurs, en été, " au mois " de juin. "On ne sert pas alors d'alouettes; c'est chose élémentaire dans l'art des cuisiniers ; et là-dessus, " les " ennemis de M. Despréaux triomphaient... L'auteur " des Commentaires a avoué que M. Despréaux aurait " peut-être changé cet endroit, si ses ennemis ne " s'étaient pas si fort applaudis de cette critique. Le " succès de nos adversaires doit-il nous empêcher de " corriger nos fautes {^) ? "

Un autre jour, Boileau traita de la même façon M. et M™^ Dacier. Il était allé leur servir sa misérable Satire de \ Équivoqtie. Le couple savant applaudit fort au début. Mais vers le milieu, il se rencontra un mot peu favorable à un ancien, à l'un de ces Grecs dont M. et M""'^ Dacier s'étaient faits les alliés et \^s proxènes. Les deux amateurs de la belle antiquité protestèrent; Boileau se défendit, on le pria de modifier tant soit peu le vers malsonnant. Boileau maintint son expression et nevoulut point écouter les remontrances du couple philhellène.

I. Ch. T, Des mtvr. de Vesprit. — 2,Sat, des Sat. — 3. Vign.Mar.^t. III,

Et, conclut Mgneul-Marville, " la lecture de YÉqui- " vogue en demeura là ('). "

Un critique, même doué de bon sens et de science, peut devenir un " sot " en certains cas, c'est-à-dire en cas d'entêtement. Boileau le savait, et alors il conseillait à l'auteur d'user de son droit de légitime défense. — " Je montrais à M. Despréaux, raconte M. de Losme " de Monchesnay, un de mes ouvrages ; il me fit quelques " objections que je reçus avec beaucoup de docilité. " Mais voulant me louer d'être si traitable,il me fit com- " prendre qu'il y avait quelquefois autant d'entêtement " de la part du critique que de la part de l'auteur ; que " le dernier défendait ses vers avec trop de complai- " sance;et que l'autre regardant sa critique comme son " propre ouvrage, la soutenait avec trop de chaleur. " Il me disait qu'il fallait chamailler de part et d'autre '• avec cette exacte retenue dont ne sortent jamais les " honnêtes gens ; et que c'était ainsi qu'on parvenait " à trouver la vérité. C'est laraison pour laquelle il avait " avancé dans sa Poétique :

" Mais ne vous rendez pas, dès qu^un sot vous reprend. " Souvent dans sofi orgueil un subtil ignoratit '■'■Par d'injustes dégoûts cotnbat toute une pièce.

" Mais aussi ne faut-il pas être trop roide, ni vouloir " ne point essuyer la moindre critique (^). "

" Souvent dans son orgueil un subtil ignorant " Par d'injustes dégoûts combat toute une pièce.

Despréaux affirme qu'il en arrivait ainsi " souvent " ; Mme Deshoulières prétend que cela arrivait toujours.

I. T. III. La Bolœana ne raconte pas fe fait de la même manière Mais il dit pourtant que Boileau se moqua du respect de M. Dacier pour ces héros dont il faisait des Saints, et qui eussent mérité les galères. (XXV.) — 2. Bol. LI.

Il est vrai que la Dame prétend cela dans son Épître chagrine :

" Un esprit de nicalignité " Dans le monde a su se répandre ; " On achète un bon livre afin de s'en moquer. " C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre ; " Personne ne lit pour apprendre, " On ne lit que pour critiquer ('). "

Et plus bas, parlant de ces lecteurs grincheux qu'un détail rebute :

'' Un mot leur déplaît ; c'est assez ; " Toute la pièce est détestable (^). "

" Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.

" On a beau réfuter ses vains raisonnements,

" Son esprit se complaît dans ses faux jugements ;

" Et sa faible raison, de clarté dépourvue,

" Pense que rien n'échappe à sa débile vue.

" Il n'y a rien de plus insupportable qu'un auteur " médiocre, qui, ne voyant point ses propres défauts, " veut trouver des défauts dans tous les plus habiles '* écrivains (3).

A la fin du premier chant, Boileau passe surtout en revue la conduite peu louable des auteurs en face des critiques. Ici il s'attaque plus directement aux critiques eux-mêmes, à leur sottise, à leur entêtement, à leur petites idées et petites mesures. Le " subtil ignorant", dont le poète fait ici l'esquisse, ressemble fort à l'oncle Damis, dont la médisante Célimène ébauche ainsi la physionomie :

" Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, " Rien ne touche son goût, tant il est difficile. " Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, " Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit,

T. Poésies de M'"' Dcsh.^ p. 45-6 Réfiex. IIP.

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