‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 67 sur 150 · Œuv. ch., Éd. E. Chasles et P. Cap. — Pièces diverses · texte numérisé non relu

Œuv. ch., Éd. E. Chasles et P. Cap. — Pièces diverses

2. Mais ce parfait censeur se trouve rarement. Chapelain croyait modestement, sincèrement, mériter ce titre de " parfait censeur ". Il osait écrire, avec une naïveté " à nulle autre seconde", sur la liste des gens de lettres, dignes de pension (1663). — " Chapelain... On le croit " assez dans les matières de langue, et on passe volontiers par son avis " pour la manière dont il se faut prendre à former le plan d'un ouvrage ' d'esprit, de quelque nature qu'il soit, ayant fait étude sur tous les gen- " res, et son caractère étant plutôt de judicieux que de spirituel, surtout " il est candide; et comme il appuie toujours de son suffrage ce qui est " véritablement bon, son courage et sa sincérité ne lui permettent jamais " d'avoir de la complaisance pour ce qui ne l'est pas. "

O modestie ! Voilà comment le " candide " Chapelain appréciait les jugements de Chapelain. Il s'en ouvre avec une fraochise étrange et dans un style absolument baroque. Mais il est persuadé de ce qu'il dit. " Cet " homme nourrissait le plus profond respect pour sa personne, et devait " passer ses journées à genoux devant lui-même. " (Th. Gautier, Les Grotesques.)

" Tel excelle à rimer qui juge sottement.

Cela s'est vu. Mais ce q.ui s'est vu plus souvent, et se voit tous les jours, c'est que des gens rimant fort sottement, prennent de là le droit de juger, et jugent comme ils riment. Le P. du Cerceau prétend en avoir rencontré, même dans l'âge d'or du bel esprit : " Rien " surtout n'impatiente davantage que d'entendre pro- " noncer sur cette matière {la poésie) des poètereaux " de deux jours, qui n'en sont encore qu'à l'A. B. C. " et qui croient déjà être au niveau des La Fontaine " et des Deshoulières. J'ai vu de ces petits merciers " du Parnasse, qui, sans autre fonds que de quelques " phrases, et de quelques rimes détournées dont ils " avaient garni leur mallette, se donnaient la liberté " de juger souverainement des ouvrages d'autrui, et " d'y mettre le taux (') ! "

Ce n'est pas toujours la sottise d'un poète qui lui fait prononcer de sots jugements sur les vers d'autrui. La Bruyère croit que le mépris jaloux inspire aux faiseurs de vers l'éloge de leurs confrères: " Si un poète " loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils " sont mauvais et sans conséquence. " Ils imitent les femmes qui, persuadées de leur beauté, accordent que telle ou telle dame n'est pas absolument laide {^).

Huet avait été plus loin que Boileau et que La Bruyère, en affirmant que les " bons poètes " sont de beaucoup plus nombreux, que " les bons juges de la " poésie " : " Dans mon petit Traité de L origine des " Romans, j'ai avancé un paradoxe, contre quoi

I. Réfl. sur la pot's./r., p. 2;-o. — 2. Ch. XI 1, Dis /ui^ements. — " Ils " substituentjà la place de ce cju'on leur récite, de ce qu'on leur dit, ou de " ce qu'on leur lit, ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjonc- " ture. " (l/nd.)

" personne n'a pourtant réclamé. J'ai dit que les bons ' juges de la poésie sont plus rares que les bons " poètes ; et j'en avais fait demeurer d'accord M. de " Segrais, à qui cet ouvrage était adressé ('), " Huet démontre son paradoxe. Ses preuves sont ingénieuses et le paradoxe pourrait bien avoir raison.

" Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, " Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.

En preuve de cette rareté des bons juges, Boileau

choisit l'exemple de Corneille. " Notre auteur, dit

" Brossette, désigne ici le grand Corneille. " Corneille,

comme le fait observer M. Géruzez, distinguait fort

bien Lucain de Virgile ; mais c'était pour préférer

Lucain à Virgile. Le savant Huet se sert du même

exemple pour établir la même thèse que Boileau. —

" Pour dernière preuve de mon paradoxe, que les bons

"juges de poésie sont plus rares que les bons poètes,

'je me servirai du témoignage de Malherbe et 'de

' Corneille, pour les convaincre dans leur propre cause.

' Le premier donnait la préférence à Stace sur tous

' les poètes latins ; et j'ai ouï l'autre de mes oreilles,

' avec étonnement, la donner à Lucain sur Virgile (^). "

D'où venait chez le Grand Corneille cette préférence

naïvement avouée, en un temps, où Chapelain écrivait

que c'est le propre du " vulgaire " de mettre l'auteur

de la Pliarsale au-dessus du poète de \ Énéidc ? Le

vulgaire "n'est charmé de rien tant que de l'ingéniosité

" affectée et immodérée de Lucain, et il trouve presque

" insipide la sagesse et la magnificence de Virgile (-'). "

Pourquoi Corneille se rangeait-il si aisément parmi

I. Huetiana.— 2. Ibid., p. 177-8. Cf. Onf^i/ies de Caen, 2^Edit., p. 366, — 3. Picfacc de la Piicelle.

ce " vulgaire " ? La raison m'en paraît simple. Corneille trouvait ses géants Romains, tels qu'il les rêvait, non parmi les compagnons du "pieux Enée ", mais parmi les Caton et les Pompée de la Pharsale. Corneille voulait des héros, presque des demi-dieux ; le hardi Lucain avait façonné ses personnages à cette taille ; et même, selon Saint-Evremond, les orfands hommes de Lucain ont des caractères bien préférables aux dieux de Virgile: " Je ne veux pas comparer la Pharsale et " \ Énéïde;]^ connais la juste différence de leur valeur; " mais... àl'égard de l'élévation. Pompée, César, Caton, " Curion. Labienus, ont plus fait pour Lucain, que " n'ont fait pour Virgile, Jupiter, Mercure, Junon, Vénus, " et toute la suite des autres déesses et des autres dieux. " Les idées que nous donne Lucain des grands hommes " sont véritablement plus belles, et nous touchent plus " que celles que nous donne Virgile des immortels... " Dans Virgile, les dieux ne valent pas des héros ; " dans Lucain, les héros valent des dieux ('). "

Corneille explique lui-même qu'il aimait chez Lucain " la force des pensées et la majesté du raisonnement. " — "Je me contenterai de t'avertir, dit-il au Lecteu7', " en tête de Pompée, que celui dont je me suis le plus " servi (^) a été le poète Lucain. dont la lecture m'a " rendu si amoureux de la force de ses pensées et de " la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir " notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poème " dramatique ce qu'il a traité en épique. " Corneille aimait aussi chez Lucain la pompe du discours. 1 1 l'avoue dans X Examenà^ la Mort de Pompée : " pour le style, " il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens,

I. Saint-Evremond, Delà Trag. mic. et niod. Œtcv. Mêl., t. III, Du poème dramatique, p. 58 et 59.

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