‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 71 sur 150 · La défense, etc., p · texte numérisé non relu

La défense, etc., p

" veine revient incessamment. On voit que notre auteur " a peu de moules devers (').

" Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.

Nous avons dans ce vers le secret de la poésie française, haute et classique. Les poètes du grand siècle plaisent par leurs " savantes, solides et utiles leçons ". Ils le savent, ils le veulent, ils l'affirment. Tous, jusqu'au bon fablier visent à instruire et à plaire. La Fontaine dit de ses apologues ; " Ces badineries ne sont telles " qu'en apparence; car dans le fond elles portent un " sens très solide (^). " Et ailleurs :

" En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire " Et conter pour conter me semble peu d'affaire (3). "

Nos maîtres en poésie exigeaient de leur muse que leur vers dit " toujours quelque chose ". On ne rêvait pas sur les sommets du Parnasse classique ; on y philosophait. Il ne s'agissait point d'exprimer des songes vagues en rimes sonores ; mais d'enchâsser aux deux hémistiches d'un alexandrin clair et coulant, au moins une pensée, souvent une leçon. Boileau n'adressait les instructions de son Art PoétiqtLe, ni à des lakistes poitrinaires, ni à des réalistes répugnants ou

I. Le Triomphe de Pradon^ p. 56. Cette épithète se retrouve dans VArt Poétique :

La Nature fertile ; (ch. l.) Notre siècle fertile; (ib.) Poc?7ie fertile; (ch. il.) Fertiles vetidanges; (ch. ni.) Amoîtr fertile en sentiments; (ib.) Théâtre fertile; (ib.) Un fertile trésor; (ib.) En modèles fertile; (ib.) Discours fertiles; (ib.) Votre muse fertile; fch. iv.) z. Préface des Fables. — 3. Fables, Liv. VI, Y . i.

blasés; mais à des hommes qui croyaient, comme La Bruyère, qu'un livre, même de poésie, pour être un chef-d'œuvre, doit " élever l'esprit et inspirer des sen- " timents nobles et courageux {'). "

Racine souhaitait que les pièces de théâtre " fussent " solides et pleines d'utiles instructions ", comme celles des poètes Grecs ("). La Tragédie, selon lui, remplirait sa mission et peut-être n'aurait plus que des approbateurs, " si les auteurs songeaient autant à instruire " leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient " en cela la véritable intention de laTragédie. " Fénelon condamnait la poésie dramatique si elle ne réunissait pas ces deux qualités : " Si les Tragédies n'ont " pas pour but ^instruire en donnant du plaisir, je les "condamnerais (-''). "

Instruire ç.ldivertir, dit Racine; instruire çii plaire, dit La Fontaine; instruire, ^n donnant àw plaisir, dit Fénelon; joindre \^ plaisant à \ utile dit Boileau : c'est bien en deux mots toute la théorie littéraire du xvii^ siècle; et voilà pourquoi ce siècle s'appelle grand, #

" Un lecteur sage fuit un vain amusement " Et veut mettre à profit son divertissement.

" Un lecteur sage fuit... Méchante césure. Les au- " teurs qui liront tant de méchants vers ne prêteront " pas volontiers l'oreille aux instructions d'un tel doc- I' teur (4). " En cet endroit, Pradon s'arrête, pour rire à gorge déployée. Ce vers lui cause une joie sensible. Pourquoi ? Il découvre que Boileau s'y condamne merveilleusement lui-même: " Quand le lecteur trouve ce " vers :

" Uti lecteur sage fuit îin vain amusement,

I. Des ouvr. de V Esprit. — 2. Préf. de Phèdre.— 3. Dial. sur PÉlc dial. I. — 4. Desmarets, La dé/, etc., p. 104.

" ce lecteur, s'il est sage, fuira en lisant de si méchants " vers, et fermera son livre, comme un vain et indigne " amusement ('). "

Laissons rire Pradon. Ecoutons la grave parole du Père Rapin, sur le sérieux, " le solide et l'utile " de la poésie ; car il veut, comme Despréaux, qu'un livre de x^r^profite à un lecteur sage: " La fin principale de la " poésie est de profiter, non seulement en délassant " l'esprit pour le rendre plus capable de ses fonctions '■ ordinaires, et en charmant les chagrins de l'âme par " son harmonie et par toutes les grâces de l'expression; " — mais bien davantage encore en purifiant les. " mœurs par les instructions salutaires, qu'elle fait " profession de donner à l'âme... L'intention princi- " pale de cet art est donc de rendre agréable ce qui est

" salutaire (^).

" Que votre âme et vo? mœurs, peintes dans vos ouvrages,

Pendant près de 30 ans, ce vers du très correct Despréaux renferma un " oro^ueilleux solécisme ". Les éditions succédaient aux éditions ; Boileau avait lu sa Poétique par devant des arbitres tels que la Mise (Jg SévignéetLaRochefoucauld;Patruavaitrevu cet ouvrage, Brossette en avait fait son étude et ses délices; Pradon, Carel, Desmarets avaient épluché les vers de leur juge et bourreau ; ni les yeux de l'amitié, ni les yeux de la critique, n'avaient dépisté cette hérésie grammaticale. Toutes les éditions portaient :

" Que votre âme et vos mœurs peints dans tous vos ouvrages. "

Un beau jour, en 1703, Brossette eut un scrupule. Il en fit part à l'auteur, le 14 juin : " Vous me permet- " trez encore, écrit-il de Lyon à Auteuil, une observa-

I. Vx?^d^or\, .\oiiv.Reiuarques,\>.<^-] . — 2. Réflex.,2^'Éû. 1675, p. ^^ et 12.

'* tion sur un autre endroit : c'est sur ce vers de VAr^ " Poétique :

" Que votre âme et vos mœurs peints dans tous vos ouvrages.

" Ce mot peints est relatif à mœurs et à âme, qui sont " tous deux féminins. J'avoue que la règle demande- " rait peintes dans vos ouvrages ; mais tout bien " examiné, il me semble qu'il y a plus d'élégance et de " force à franchir la règle comme vous avez fait, en " disant /é'/z^/i- dans tous vos ouvrages. J'ai consulté " tous nos amis là-dessus, et j'ai trouvé du partage " dans les voix : ayez la bonté, Monsieur, de nous fixer " par votre décision (').

Il y avait par trop de complaisance chez Brossette à deviner là à^Xélégance et de Xt^ force. Peut-être aussi, craignait-il de voir sa remarque un peu mal reçue à Auteuil, malgré cet " admirable "jambon, dont il avait naguère régalé Despréaux ('). Heureusement le solécisme avait été déjà découvert par un professeur de Rhétorique, M. Balthazar Gibert ; et Boileau s'était docilement soumis à la correction de cet honnête homme, au " crayon sûr ". Il répondit à Brossette, le 3 juillet: " Je ne sais pas sur quoi se peuvent fonder " ceux qui veulent conserver le solécisme qui est dans " ce vers :

" Que votre âme et vos mœurs peints dans tous vos ouvrages.

" M. Gibert, du collège des Quatre Nations, est le " premier qui m'a fait apercevoir de cette faute, depuis " ma dernière édition. Dès qu'il me la montra, j'en " convins sur-le-champ ; avec d'autant plus de facilité " qu'il n'y a pour la réformer, qu'à mettre, comme vous " dites fort bien :

I. Corresp. Édit. Laverdet, p. 146. — 2. V, Lettre du 28 mai 1703.

" Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages,

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