‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 73 sur 150 · Œuv. deRac. G. Écriv. t. IV, p. 258 et suivantes · texte numérisé non relu

Œuv. deRac. G. Écriv. t. IV, p. 258 et suivantes

rudement le pauvre Nicole et le Jansénisme tout ensemble : " Nous connaissons, dit-il, l'austérité de votre " morale. Nous ne trouvons point étrange que vous " damniez les poètes : vous en damnez bien d'autres " qu'eux (')... Vous pouviez employer des termes plus " doux que ces mots ^empoisonneurs publics, et de '' gens hon^ible^ parmi les chrétiens. Pensez-vous que " l'on vous en croie sur votre parole ? Non, non, Monsieur, on n'est point accoutumé à vous croire " si légèrement. Il y a vingt ans que vous dites tous les " jours que les cinq propositions ne sont pas dans Jan- " sénius; cependant on ne vous croit pas encore ('). "

Dix ans plus tard. Racine déclarait d'un ton plus grave qu'il souhaitait faire du théâtre " une école de " vertu ", et semer dans ses pièces d' "utiles instruc- " tions ". — " Ce serait peut-être un moyen de récon- " cilierla Tragédie avec quantité de personnes célèbres " par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée " dans ces derniers temps. "

Par malheur, ces beaux projets, ou ces beaux rêves, Racine les étalait en tête de sa Tragédie de Phèdre, personnage autrement digne des colères de Nicole que Rodriorue et Chimcne.

" L'amour le moins honnête exprimé chastement

" N'excite point en nous de honteux mouvement :

" Didon a beau gémir et m'étaler ses charmes,

" Je condamne sa faute en partageant ses larmes.

" Un auteur vertueux, dans ses vers innocents,

" Ne corrompt point le cœur en chatouillant les sens ;

" Son feu n'allume point de criminelle flamme.

La théorie de Boileau revient à ceci : Un poète

il s'agit surtout d'un poète dramatique — peut parler de l'amour et en faire un des ressorts du théâtre,

I . Lettre à Faut, de s Hérésies imaginaires et des Visionnaires. — 2. Ibid.

pourvu qu'il le fasse en " vers innocents ". Boileau, l'intime ami et confident de Racine réclame, implicitement, en faveur des pièces de Racine. Corneille n'admettait cette passion dans la Tragédie que comme un accessoire. — " J'ai cru jusques ici, disait-il à Saint " Evremond, en 1668, que l'amour était une passion " trop chargée de faiblesse, pour être la dominante, " dans une pièce héroïque. " Et il traitait de " douce- " reux " les poètes opposés à son opinion. Racine était " le premier de ces doucereux. Toutefois même dans sa Tragédie la moins recommandable au point de vue moral. Racine entendait demeurer fidèle aux principes versifiés par Despréaux. Il assure qu'il a voulu y mettre la vertu " en jour " ; il veut même que cette pièce soit " une école de vertu " (').

Resterait à savoir si les vœux de Boileau et de Racine, acceptables in abstracto, peuvent être admis en pratique. Ici tous les grands moralistes, et presque tous les littérateurs du xvii^ siècle, n'ont qu'une voix. Presque tous condamnent le théâtre, précisément à cause des abus et des scandales, et vu l'extrême disette d' " auteurs vertueux " et de " vers innocents ".

Citons les maîtres, Boileau d'abord. Quatre ans avant de mourir {^), Boileau maintenait en principe la possibilité d'une Tragédie ou d'une Comédie honnête, et de la passion " exprimée chastement dans la poésie". Il s'en exprimait avec M. de Monchesnay, pour lequel le fait d'un théâtre moral était une chimère : " Croyez- " moi, Monsieur, lui écrivait-il, attaquez nosTragédies " et nos Comédies, puisqu'elles sont ordinairement " fort vicieuses ; mais n'attaquez point la Tragédie et " la Comédie en général. " Puis il ajoutait : " Du " reste, je vous abandonne le Comédien et la plupart

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