‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 74 sur 150 · I. Préf. ût Phèdre.' — 3. Septembre · texte numérisé non relu

I. Préf. ût Phèdre.' — 3. Septembre

" de nos poètes, et même M. Racine en plusieurs de " ses pièces. " Même M. Racine ! L'aveu est grave.

Personne n'ignore comment Racine s'abandonna lui-même ; comment, à l'apogée de son talent, il méprisa les applaudissements et la fortune, à cause des dangers du théâtre. Après avoir combattu Nicole, il en vint à suivre ses austères conseils. " Il avoua que " les auteurs des pièces de théâtre étaient des empoi- " sonneurs publics ; et il reconnut qu'il était peut-être " le plus dangereux de ces empoisonneurs. Il résolut, " non seulement de ne plus faire de Tragédies et " même de ne plus faire de vers ; il résolut encore de " réparer ceux qu'il avait faits par une rigoureuse " pénitence. La vivacité de ses remords lui inspira le " dessein de se faire Chartreux. " Ce témoignage est de son fils, l'auteur du Poème de la Religion (').

Racine se fit scrupule même d'aller au théâtre ; il conjurait son fils aîné de lire fort peu de poètes français (^); il le suppliait de ne jamais assister aux Opéras ou aux Comédies de Marly : "Je sais bien que vous ne " serez pas déshonoré devant les hommes en y allant ; " mais comptez-vous pour rien de vous déshonorer " devant Dieu {^) ? " Écoutons encore Louis Racine : " M. de Fontenelle nous apprend que Corneille, agité " de quelques inquiétudes au sujet de ses pièces dra- " matiques, eut besoin d'être rassuré par des casuistes, " qui lui firent toujours grâce, en faveur de la pureté " qu'il avait établie sur le théâtre. Mon père, qui fut

son casuisteà lui-même, ne se fit aucune grâce ; et " comme il ne rougissait point d'avouer ses remords, " il ne laissa ignorer à personne qu'il eût voulu pouvoir " anéantir ses Tragédies profanes ("*). "

I. Mé/n., etc., i"" p. — 2. Lettre du 3 juin 1693. — 3. Lettre du 3 juin 1697. — 4. Mém. etc. Ibid.

C'est de la sorte que nos deux immortels Tragiques ont apprécié le théâtre et ses dangers. Après les scrupules de Corneille, après les remords de Racine, peuton s'étonner des censures de Bossuet, des regrets de Fénelon, des plaintes énoncées alors par tant d'autres nobles âmes '^ Il serait long de rappeler toutes les condamnations portées par le xvii'^ siècle contre cet empoisonnement public. Bornons-nous à des noms et à quelques phrases. Les noms, à eux seuls, sont un terrible argument.

Nicole ouvrit l'attaque par son Traité de la Comédie, vers 1658 ('). Il revint à la charge, en 1666, dans ses Visionnaires. Vers la même date le prince de Conti proscrivait ces divertissements profanes, dans un Traité de la Comédie et des spectacles. Le prince joignait à un petit travail personnel toutes les autorités des Pères de l'Église contre le théâtre. Il ne proscrivait pas les spectacles tragiques ou comiques dans leur " idée générale ", mais tels qu'il les connaissait et voyait de son temps ('). Il osait affirmer que, si quelqu'un de ses contemporains ne trouvait aucun danger au théâtre, c'est qu'il était déjà " corrompu" {^).

En 1682, Bourdaloue " frappait comme un sourd contre " ces spectacles où l'impudence lève le mas- " que ; et qui corrompent plus de cœurs que jamais les " Prédicateurs de l'Evangile n'en convertiront if). "

En 1686 ou 1688, le Père Soanen de l'Oratoire

1. Nicole donna ces décisions contre le théâtre, sous des noms d'emprunt. Il s'appela, pour l'occasion, Dauvilliers et de Chanteresne. (V. Baillet, t. V,p. 335). — Sur cette question, on peut aussi consulter l'iTwtretien sur les Tragédies de ce temps, analysé par AI. Deltour, Les Enfteftiis de Racine, p. 258 et suiv.

2. V. Traité de la Corn, et des specf. Neue Ausgabe von Karl Volmôl- 1er, Heilbronn, 1881 ; p. lo.

Tf.Ibid., p. 12. — 4. V. A. Feugère, Bourdaloue, p. 438.

'• faisait son devoir ", comme disait Louis XIV, en stigmatisant avec force les scandales du théâtre ('). En 1678, un autre Oratorien, le P. Bernard Lamy, écrivait : " L'expérience a toujours fait connaître que le " théâtre est une très méchante école de la vertu... " La Tragédie n'est point si dangereuse que la Comé- " die ; mais elle l'est néanmoins beaucoup (")."

En 1685, le Père Jouvency exposait le sentiment des Jésuites en cette matière. Non seulement il excluait du théâtre des collèges " tout amour profane, même chaste ", mais il recommandait aux professeurs de ne jamais lire à leurs élèves les pièces de théâtre, qui roulent sur ces matières: " Rien, disait le P. Jouvency, " n'est plus pernicieux qu'une semblable lecture (3). "

Vers i6S6,rérudit Baillet estimait aussi les Comédies la pire école des mœurs, surtout les Comédies de Molière. Molière, selon lui, était " un des plus dan- " gereux ennemis... suscités à l'Église de Jésus- " Christ : et, poursuit Baillet, il est d'autant plus " redoutable, qu'il fait encore après sa mort le même " ravage dans le cœur de ses Lecteurs, qu'il en avait " fait de son vivant dans celui des Spectateurs. "

Lamy et Baillet étaient deux fervents disciples de Jansénius ; leurs jugements sont âpres comme leur doctrine. Mais après tout, il n'y a de répréhensible dans leurs appréciations, que l'exagération du langage. Leur jugement revient, quant au fond, à celui de La Rochefoucauld : " Tous les grands divertissements " sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre " tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point " qui soit plus à craindre que la Comédie ('•). "

i.V. Âfa.r. et Réjïex. sur la Corn. — Éd. de M. A. Gazier. Introduction, IV. — 2. Nouv. Réflex. sur l'Art Poétique, p. 185 et 189. — 3. V. Ratio doc. et dise. — 4. Maximes.

l'art poétique. — m.

En 1694, Boursault écrivit cette lettre fameuse, qui fut attribuée au Théatin Caffaro, lequel n'avait "jamais " lu aucune Comédie, ni de Molière, ni de Racine, ni " de Corneille, ou au moins n'en avait jamais lu une " tout entière ('). " Boursault essayait de prouver la moralité du théâtre ; Bossuet saisit aussitôt la plume et lança dans le public sa foudroyante réponse : " La " première chose que je reprends, c'est qu'un homme " qui se dit Prêtre ait pu avancer que la Comédie, telle " Quelle est aujourd hui, n'a rien de contraire aux " bonnes mœurs, et qu'elle est même si épurée, à l Jieure " qitil est, sur le théâtre frajtçais, qiiil ny a rien que " r oreille la plus chaste ne pût entendre. Il faudra " donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et " les infamies dont sont pleines les Comédies de Mo- " Hère !...

" Songez encore si vous jugez digne du nom de " chrétien et de prêtre de trouver honnête la corrup- " tion réduite en maximes dans les Opéras de Ouinault, " avec toutes les fausses tendresses. Pour moi, je l'ai " vu cent fois déplorer ses égarements ; mais aujour- " d'hui on autorise ce qui a fait la matière de sa péni- " tence et de ses justes regrets, quand il a songé " sérieusement à son salut... (^)

" Si vous dites que la seule représentation des pas-

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