I. IV' Dissertatioti, à M"' de Retz
secours aux favoris de la fortune, il dédiait Cinna au financier Montoron, il célébra tour à tour Mazarin, Fouquet, Louis XIV ; il leur offrit des louanges, pour en obtenir du pain. Mais, comme le fait observer l'un de ses vengeurs, le grand poète souffrait son indigence sans maudire sa destinée, sans prendre à partie ni la société, ni le Roi, sans montrer le poing au ciel. Il ne parlait de sa misère qu'à ceux qui étaient capables d y remédier ('). Il avait six enfants à nourrir ; et il savait par expérience combien était faux pour lui le vers fameux d'une de ses Comédies :
" Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes if). "
Deux documents intimes nous donnent sur Corneille et sur l'un de ses frères des détails qu'on doit avoir présents à la mémoire, pour comprendre les instances que faisait le grand tragique auprès des hommes de finance. En 1644, Antoine Corneille, chanoine régulier, frère de Pierre, et de quatre ans plus jeune que lui, fut désigné pour la cure de Fréville. Il dut emprunter à sa mère le chétif mobilier de son domicile, à la charge de le rendre plus tard. L'inventaire n'en est pas long : " Je soussigné, prieur-curé de " Fréville, connais et confesse avoir reçu de mademoi- " selle Corneille ma mère, une douzaine d'assiettes et " demi-douzaine de plats, le tout de fin étain ; plus " trois douzaines de serviettes, dont il en a une dou- " zaine de doublœirore ; et deux nappes de lin et un " doublier. Une casaque de drap noir, qui était à' feu " mon père, une grande table qui se tire des deux " côtés et deux formes (^), une toile de lit de ces " étoffes jaunes imprimées... "
Tel était le luxe de la famille Corneille. N'est-il pas
I. J.Levallois ^Corneille inconnu. — 2. Illiis. Coni. — 3. Chaises.
touchant de voir ce frère du poète emprunter la " casa- " que de drap noir " de leur père, en Tannée où Paris applaudissait Pompée et Rodogime ? Mais l'autre document serre le cœur, et fait monter des larmes aux yeux. C'est une lettre, écrite en 1679, par un compatriote et parent de Corneille. Elle nous révèle le dénuement et la simplicité de ce noble vieillard : " J'ai vu hier notre " parent et ami; il se porte assez bien pour son âge. Il " m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes " sortis ensemble après le dîner; et en passant par " la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une bou- " tique pour faire raccommoder sa chaussure. Il s'est " assis sur une planche, et moi auprès de lui ; et lors- " que l'ouvrier eut refait, il lui a donné trois pièces d'ar- " gent qu'il avait dans sa poche. Lorsque nous fûmes " rentrés, je lui ai offert ma bourse ; mais il n'a point " voulu la recevoir ni la partager. J'ai pleuré, qu'un si " grand génie fût réduit à cet excès de misère.
Quand on songe à Corneille assis dans une échope de savetier, sur une planche, on s'explique bien la prétendue avarice et cette faim d'argent qu'on lui reprocha. Pour comble d'infortune, alors que le poète vieilli ne pouvait plus créerde chefs-d'œuvre, sa pension faillit lui être retirée. Mais on sait l'admirable conduite de Boileau envers Corneille dépossédé de ce " tribut " légitime. " Le fait est conté partout. Entendons-le d'un ancien adversaire de Boileau. Boursault écrit à l'évêque de Langres :" Trouvez bon, Monseigneur, que " je vous parle d'un homme illustre, dont j'ai autrefois " été ennemi, et de qui je ne pourrais m'empêcher de " bien parler, quand je le serais encore. C'est de M. " Despréaux, que j'ai déjà cité au commencement de " cette lettre.
Boursault dit d'abord que Boileau racheta la biblio-
thèque de Patru, pauvre aussi, et la lui redonna gratuitement. Il continue : " Le même M. Despréaux ayant " appris à Fontainebleau qu'on 'venait de retrancher la " pension que le Roi donnait au Grand Corneille, " courut avec précipitation chez M^e de Montespan, " et lui dit que le Roi, tout équitable qu'il était, ne " pouvait, sans quelque apparence d'injustice, donner " pension à un homme comme lui, qui ne commençait - qu'à monter sur le Parnasse, et l'ôter à un autre, qui " depuis si longtemps était arrivé au sommet ; qu'il " la suppliait, pour la gloire de Sa Majesté, de lui faire " plutôt retrancher la sienne, qu'à un homme qui la " méritait incomparablement mieux ; et qu'il se conso- " lerait plus facilement de n'en avoir point, que de " voir un si grand poète que Corneille cesser de l'avoir. " Il lui parla si avantageusement de Corneille, et M™^ " de Montespan trouva sa manière d'agir si honnête, " qu'elle lui promit de le faire rétablir et lui tint
" parole.
" Quoique rien ne soit plus beau que les poésies de " M.'bespréaux, je trouve que les actions que je viens " de dire à Votre Grandeur, sont encore plus belles (')."
Voilà le fait, tel qu'il se lit dans la correspondance de Boursault. Il a été depuis inséré en maint recueil, mais avec nombre de variantes. Tous les auteurs qui le citent à la louange de Boileau s'appuient sur cette même Lettre de Boursault à l'évêque de Langres. Tous l'ont-ils lue ? Ce n'est pas vraisemblable. L^s uns retranchent, les autres ajoutent, à leur guise. Ce qui est inconcevable, c'est que plusieurs s'autorisent de la lettre susdite, pour établir que Boileau obtint du Roi une aumône de deux cents louis en faveur de Corneille mourant et que La Chapelle, parent de